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    La fronde des «Anglos»

    Jean-Baptiste Placca RFI

    Sur l’échiquier politique national, ils jouent rarement les premiers rôles, s’estiment trop souvent relégués à l’arrière-plan du jeu politique, régulièrement ignorés, quelquefois méprisés et, pour tout dire, marginalisés. Au Cameroun, les « Anglos », comme aiment encore les appeler nombre de leurs compatriotes, ont décidé de se rappeler aux bons souvenirs du pouvoir de Paul Biya, et ils placent la barre très haut : l’indépendance ! Et voici le Cameroun ramené un demi-siècle en arrière.

    Edouard du Penhoat : A la veille du 1er octobre, annoncé par ceux que l’on désigne déjà comme les séparatistes camerounais pour proclamer l’indépendance de leur région, un couvre-feu préventif a été instauré dans le Sud-ouest et le Nord-ouest du Cameroun. Comment expliquer que cette date, qui symbolisa, en 1961, la réunification de ce pays, en vienne, aujourd’hui, à marquer la discorde, sinon la désintégration de l’unité nationale ?

    S’il est vrai que personne ne croit ni à une indépendance ni à un retour au fédéralisme, le fait même que l’on en soit à parler de risque de remise en cause de l’unité nationale est un aveu d’échec pour ceux qui, au pouvoir à Yaoundé, n’ont cessé de banaliser les souffrances et les frustrations d’une partie de leur peuple. Et, voilà comment un ministre, à mille lieues de la marginalisation que vit une partie de ses concitoyens, en arrive à se laisser aller à des comparaisons malheureuses, du genre de celles qui assimilent les revendications de gens qui souffrent réellement aux pratiques des pires gangsters de notre siècle, les terroristes.

    Les dirigeants camerounais ne peuvent pas décemment continuer à réagir comme si les frustrations qu’énoncent les anglophones, faits et chiffres à l’appui, n’étaient que les caprices de gens jamais contents, toujours insatisfaits, en dépit de toutes les faveurs que le pouvoir peut leur accorder. Il y a des interrogations légitimes sur la place qui est la leur dans cette République naguère fédérale, puis unie, et désormais une.

    La République a beau être une et indivisible, l’on ne peut pas oublier qu’à ces anglophones, dans les années soixante et soixante-dix, les dirigeants, francophones, du Cameroun, avaient dû faire une cour assidue, pour les convaincre d’adhérer à une réunification, alors pleine de nombreuses promesses. L’on ne peut pas faire, aujourd’hui, comme si ces populations n’avaient jamais aucun autre choix.

    D’autres entités, dans d’autres nations, ont des aspirations et des revendications similaires, en Afrique, et même au Cameroun…

    Sauf que l’on ne peut pas traiter les anglophones camerounais comme les populations d’autres nations, dans lesquelles il y aurait des revendications régionales, indépendantistes, et autres, au sein de républiques, à l’origine, unies. La fusion totale des anglophones dans le Cameroun, tel que nous le connaissons aujourd’hui, a nécessité des étapes diverses, avec les subtilités de langage appropriées à chaque phase. République Fédérale, République unie, jusqu’à l’actuelle République du Cameroun.

    Les frustrations des anglophones, aujourd’hui, plongent donc leurs racines dans les promesses non tenues des phases successives par lesquelles ils ont été attirés dans… ce mariage !

    Cela justifie-t-il, pour autant, que l’on veuille revenir en arrière ? L’unité est consommée…

    L’unité, même consolidée, ne peut être viable, si elle fonctionne comme un piège. Comme si, dès lors que vous y êtes entré, vous n’aviez plus le choix. Comme si toute l’attention dont on vous a entouré avant de vous y entraîner, disparaissait, comme dans un mariage contraint. Et l’histoire du monde, même l’histoire récente du continent africain montre que les populations qui se sentent mal dans une nation peuvent la quitter, pour aller vivre leur destin ailleurs. Pour le meilleur, ou pour le pire, comme on pourrait le dire pour le Soudan du Sud, par exemple. Mais, voyez-vous, en dépit de l’enfer qu’ils vivent aujourd’hui, les Soudanais du Sud, s’ils étaient consultés, vous diraient probablement que pour rien au monde, ils ne retourneraient dans le Soudan d’hier.

    N’y aurait-il donc aucune solution, en dehors du fédéralisme ou de l’indépendance, pour les anglophones du Cameroun ?

    Toutes les solutions restent possibles. Y compris le statu quo institutionnel, mais avec quelques garanties solides d’y être mieux traités. Ce peut aussi être avec des réaménagements institutionnels, qui leur concèderaient un peu mieux, un peu plus que le cinquième rang, dans le protocole d’Etat. Et, aussi, quelques autres petites garanties, par rapport au bilinguisme, qui devrait être une richesse pour tous, et non une corvée pour certains.

    Le monde comptait quelque 159 Etats avant la chute du Mur de Berlin. Les Nations unies affichent, aujourd’hui, pas moins de 193 Etats membres, et les chiffres précis s’élèvent à 197. Les explorateurs n’ont pourtant découvert aucune île nouvelle, aucun continent supplémentaire. Outre l’accession de territoires et peuples sous domination à la souveraineté internationale, la plupart des nouveaux Etats sont issus du désossement d’Etats au sein desquels certains peuples se sentant à l’étroit ont pris le large.

    Même l’Afrique, après avoir chanté, trois décennies durant, l’intangibilité des frontières issues de la colonisation, a fini par concéder la naissance de trois ou quatre nouveaux Etats, dont l’Erythrée, soustraite de l’Ethiopie, et le Soudan du Sud, déduit du Soudan.

    Car le mépris et la condescendance sont ce qu’il y a de plus friable, comme ciment, pour l’unité nationale. Au Soudan, comme au Cameroun.

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