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    Passé colonial français: «Les archives des colonies mériteraient d'être numérisées»

    Des Congolais mettent le feu à une voiture pour protester contre la colonisation de leur pays, en 1959, un an avant la déclaration d'indépendance du Congo. AFP

    Voilà cinquante ans déjà que les archives de toutes les anciennes colonies françaises sont à Aix-en-Provence. Les archives d’outre-mer (Anom), regroupent en effet, l’ensemble des documents administratifs, fichiers d’état civil, cartes, mais aussi cadastres de plus d’une soixantaine de territoires ou pays qui ont été à un moment sous administration française. L’Afrique s’y taille la part de lion, avec par exemple, plus de 4 000 cartes des ex-colonies sur le continent. Francis Simonis, professeur d’histoire à Aix-en-Provence revient sur la richesse d’informations contenue dans ces archives coloniales méconnues.

    RFI : La colonisation reste pour un grand nombre d’Africains le souvenir d’une période douloureuse. Qu’est-ce que les archives de la colonisation ont à nous dire à ce sujet ?

    Francis Simonis : Les archives de la colonisation ont cet intérêt qu’elles permettent de comprendre l’ensemble du processus. Elles permettent de comprendre les raisons qui ont motivé les opérations militaires de départ. Et on part forcément sur des opérations d’une brutalité extrême puisqu’il s’agit d’une conquête guerrière. Ça montre aussi les réflexions qui ont eu lieu sur " qu’est-ce qu’on fait de ces colonies une fois qu’on les a conquises ? " La loi de finances par exemple de 1 900 décide que les colonies ne devraient rien coûter à la métropole. Et bien ça, ça implique qu’à partir de là il faudra lever des impôts pour payer l’œuvre coloniale. Et puis surtout les archives de la colonisation qui sont entreposées ici à Aix-en-Provence contiennent les archives de l’Inspection générale des colonies et cette Inspection générale des colonies était une parole libre et sans tabou qui s’adressait directement au ministre et qui est allée, - à intervalle régulier, tous les 5 ou 10 ans -, dans une colonie et épluchait tous les services. Paradoxalement la critique la plus dure de la colonisation française qui existe se trouve au sein des archives françaises.

    Une critique qui se situe à quel niveau ?

    A tous les niveaux. Par exemple, l’inspecteur des colonies va visiter les prisons. Il va dire la manière dont les prisons sont organisées, quand ce n’est pas conforme au texte ou la manière dont les employés sur les chantiers administratifs sont traités n’est pas conforme ou " j’ai trouvé sur tel chantier administratif des enfants de moins de douze ans ", ce qui n’est pas normal. Voilà, c’est ce type de chose qu’on va trouver. C’est une dénonciation de tout ce qui ne fonctionne pas. Ce qui fonctionne bien n'apparait pas. Et le but c'est de montrer ce qui n’est pas conforme aux règles et ça peut avoir des conséquences très importantes. Ça peut donner lieu ensuite à des mises en causes judiciaires des administrateurs, ça peut donner lieu à des mises en cause des administrateurs qui peuvent être mutés ou qui peuvent être sanctionnés.

    Est-ce que vous pensez qu’il y a un besoin de partage, de sortir les archives de leurs cartons pour qu’elles soient mieux comprises ?

    Il est évident que ces fonds de l’Inspection générale des colonies mériteraient d’être numérisés et d’être accessibles. Il y a des projets de numérisation, le problème c’est que ça coûte très cher et c’est un problème essentiellement budgétaire. La volonté du directeur des archives nationales y est, la volonté des historiens y est, le problème est budgétaire.

    Il y a une histoire de conquête, vous le disiez, quelquefois douloureuse, il y a aussi des documents qui apportent des informations. Est-ce qu’il y a, selon vous, un besoin plus grand de dissocier l’émotion de l’information sur cette période de la colonisation ?

    L’un des grands problèmes de l’histoire de la colonisation telle qu’elle est faite, et même au sein du monde universitaire, c’est qu’on raisonne beaucoup sur le discours sur la colonisation. Or qu’est-ce qui se passait au quotidien ? Quelle était la pression qui s’exerçait sur ce qu’on appelait les indigènes ? A quelle contrainte étaient-ils soumis ? Tout ça, c’est dans les archives, mais ce n’est pas étudié. On a des synthèses très générales, mais l’étude de détail de la vie quotidienne de l’indigène en régime colonial n’a pas été faite. Et tout ça, c’est possible grâce aux archives, et c’est pour ça qu’il faut les ouvrir. Mais elles sont ouvertes, il n’y a pas de tabou, il n’y a pas de volonté d’occultation. Il y a peut-être un désintérêt, un manque de chercheurs, les archives sont là, il suffit de les exploiter.

    Quelle est l’idée de cette journée de conférence ouverte au public ? Montrer que ces archives coloniales constituent un patrimoine pour les pays africains ?

    Moi, ce qui m’intéressait dans cette journée c’est de montrer que, - et c’est valable pour tous les pays colonisés - si on se dit que le patrimoine finalement c’est ce qu’on conserve des générations passées, qu’on se transmet. Ça peut être ce que nous ont transmis nos ancêtres. C’est les masques, c’est les ruines de Loropéni (Burkina), mais c’est aussi ce que nous ont transmis les gens qui sont intervenus chez nous dans le cadre de la rencontre coloniale, aussi brutale a-t-elle été. Et ces cartes finalement, et ces documents iconographiques et photographiques font aussi partie du patrimoine burkinabè et ils appartiennent au Burkina même s’ils sont conservés en France. C’est pour ça qu’il faudrait qu’ils soient reproduits, diffusés. Et je comprends très bien qu’on ne puisse pas les donner à nos amis Burkinabè, mais au moins les numériser pour que des copies existent au sein des pays.

    Est-ce à dire qu’il faut faire plus encore pour parler de cette histoire partagée de la colonisation ?

    Il y a beaucoup d’encore et c’est tout à fait normal par rapport à la situation coloniale. Ce qu’il faudrait maintenant, c’est l’étudier en détail. Et pour comprendre ce qui s’est passé, il faut se plonger dans les cartons, il faut partager. Tout cela est à travers des archives françaises, on a la version du colonisateur. Ce qui va nous manquer malgré tout, c'est la vision de colonisés que l'on a très peu. Mais elle apparait parfois, elle apparait au sein des rapports de l’Inspection générale justement. Mais ce sont quand même des archives de souveraineté qui viennent du ministère des Colonies et qui sont quand même le regard du colonisateur sur le colonisé.

     

     

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