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    Alain Werner (avocat suisse): «Il y a une réelle volonté de justice au Liberia»

    L'avocat suisse Alain Werner dirige un réseau d'avocats et d'enquêteurs internationaux, Civitas Maxima, qui lutte contre l'impunité. (capture d'écran) youtube.com

    Au Liberia, quelque 200 000 personnes ont été massacrées pendant la guerre civile, entre 1989 et 2003. Et depuis, à l'exception de Charles Taylor, les plus grands criminels de guerre de ce pays circulent librement et occupent même des fonctions officielles. Le nouveau président George Weah va-t-il mettre fin à ce scandale ? L'avocat suisse Alain Werner dirige un réseau d'avocats et d'enquêteurs internationaux, Civitas Maxima, qui lutte contre l'impunité. En ligne de Genève, il répond aux questions de Christophe Boisbouvier.

    RFI: Avec George Weah, pensez-vous que les criminels de guerre seront plutôt protégés ou plutôt poursuivis ?

    Alain Werner: Évidemment, on espère que la réponse est qu’ils seront poursuivis. Jusqu’à présent, le Liberia n’a pas fait grand-chose pour les poursuivre et en effet, tout le monde attend de voir et de comprendre quelle sera sa politique. Cela reste une question ouverte.

    La future vice-présidente du Liberia, Jewel Howard Taylor, n’est autre que l’ancienne épouse de Charles Taylor, l’un des plus grands criminels de guerre du Liberia…

    C’est le paradoxe, aujourd’hui. Charles Taylor a eu plusieurs femmes mais il en a eu deux dont Agnes Reeves Taylor, au début de la guerre civile. Elle a été arrêtée au mois de juin, à Londres, et va être jugée, en 2018, pour des tortures infligées contre des civils, pendant la guerre. Il a eu une autre femme, au début de sa présidence, en 1997, et elle, effectivement, va bientôt devenir vice-présidente du pays. C’est le paradoxe concernant la question de la poursuite des crimes de guerre.

    Ce n’est pas très bon signe, quand même…

    Je ne vais pas vous mentir. Nous qui travaillons depuis des années avec nos collègues au Liberia, du Global Justice and Research Project, eh bien pour faire légalement tout ce que nous pouvons pour poursuivre les gens qui ont commis des crimes de guerre, on aurait évidemment préféré que la vice-présidente du Liberia, à partir de 2018, ne soit pas l’ancienne femme de Charles Taylor. Ceci étant, cela ne veut pas automatiquement dire que la politique de George Weah sur la question des crimes de guerre sera dirigée par ce fait-là.

    Autre signe inquiétant, pour vous j’imagine, c’est le fait que Prince Johnson, le chef de guerre le plus sanguinaire de toute l’histoire du Liberia, soit aujourd’hui l’un des principaux alliés politiques du nouveau président ?

    Alors ça, ce n’est pas quelque chose de nouveau. C’était la troisième ou la quatrième fois que Prince Johnson se présentait à l’élection présidentielle. Il est très populaire à Nimba County où il est sénateur depuis de nombreuses années et, de ce fait, à l’élection présidentielle, il obtient toujours 10% des voix. A chaque fois – c’était déjà le cas sous la présidence de Jonhson Sirleaf - il monnaye ses voix d’une façon ou d’une autre.

    Donc, sur la question de Prince Johnson, nous le disons depuis des années. Exactement comme vous l’avez dit, il est l’un des chefs les plus sanguinaires dont les crimes de guerre sont sur YouTube avec le fameux assassinat, en direct, de l’ancien président Samuel Doe. Evidemment, c'est scandaleux qu’une telle personne occupe des positions politiques aussi importantes et soit finalement en mesure de faire la pluie et le beau temps. Il n’y a pas de réconciliation possible quand une personne comme Prince Johnson occupe des positions pareilles.

    Il n'y a donc rien de nouveau par rapport à l’influence de Prince Johnson sur la politique libérienne mais effectivement, vous avez raison de souligner, ce n’est pas non plus un très bon signe qu’il y ait eu un accord dans l’entre-deux tours, entre George Weah et Prince Johnson. Quelle est la teneur exacte de cet accord ? Les mois qui viennent nous donneront des réponses.

    Là est finalement tout le paradoxe du Liberia où, je pense, une grande partie des gens veulent la justice - s’il pouvait y avoir un référendum, ils voteraient pour l’établissement d’une institution qui punisse les crimes de guerre -  et en même temps, ils votent, pour les représenter, pour des gens dont ils savent très bien qu’ils ont commis des crimes de guerre.

    Il y a donc là une réelle volonté de justice qui n’est pas écoutée mais en même temps les gens élisent Jewel Taylor comme vice-présidente ou encore Prince Johnson comme sénateur. Cela veut dire, je pense, qu’il n’y a pas eu de réelle réconciliation. Il y a eu une Commission de Réconciliation Vérité, au Libéria, qui a rendu son rapport, en 2008, mais il semble qu’une réelle réconciliation n’a pas eu lieu. Je pense qu’elle passerait par des procès et institutions de tribunaux pour juger les crimes de guerre mais évidemment, tout cela aujourd’hui semble bien loin et je ne pense pas que le pays soit prêt, vu les résultats, à ce que ces procédures se déroulent.

    Nous, entretemps, nous essayons d’obtenir des procès à l’extérieur du Liberia pour faire au moins continuer à vivre ces procédures pour des crimes de guerre qui sont, je pense, importantes pour le Liberia.

    Vous parlez de cette Commission Vérité Réconciliation. Son rapport a été enterré par la présidente Ellen Johnson Sirleaf. Est-ce parce que de nombreux criminels de guerre agitent la menace d’un retour à la guerre civile, si jamais ils sont poursuivis ?

    Je crois que quand vous avez des gens comme Prince Johnson ou d’autres politiciens qui sont influents, qui ont joué un tel rôle pendant la guerre et dont les crimes de guerre ont été documentés et qui sont quasiment publics, évidemment cela ne facilite pas les choses. Par conséquent, vous avez raison de dire qu’aujourd’hui, au Libéria, la situation est compliqué parce qu’effectivement, les hommes clefs - Prince Johnson mais aussi d’autres - occupent encore des rôles vraiment essentiels dans le paysage politique. Cela rend tout processus vers des procès - comme il y en a eu dans le pays d’à côté, la Sierra Leone, sous l’égide des Nations-Unies - compliqué.

    Donc le chantage au retour à la guerre, ça marche ?

    Écoutez, rien n’est explicite. Je pense que malgré tout, nous n’en sommes plus là aujourd’hui car il y a beaucoup de progrès qui ont quand même été faits. Il y a énormément de gens et notamment les acteurs de la société civile au Liberia qui sont crédibles et qui poussent pour des procès. Nous travaillons avec eux pour que partout où ce soit possible, ces procès aient lieu, en espérant qu’un jour, en Afrique – si ce n’est pas au Liberia – ces procès auront lieu aussi pour les crimes incroyables commis durant ces deux guerres civiles.

    Il faut quand même rappeler que 200 000 personnes sont mortes durant ces deux guerres civiles et qu’au Liberia, aujourd’hui, il n’y a eu absolument aucune justice.


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