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    Michael Ayari: en Tunisie, il y a une certaine «nostalgie de la période de l'autoritarisme»

    Des manifestants tunisiens face à face avec les forces de l'ordre à Tunis, le 12 janvier 2018. REUTERS/Zoubeir Souissi

    Auteur d'un rapport sur la Tunisie édité à l'occasion du septième anniversaire du déclenchement de la révolution de 2011, Michael Ayari expose les possibilités d'endiguer la dérive autoritaire en Tunisie. Il indique que le pays tend à retomber dans ses anciens travers. Et ce, notamment en raison d'un manque de volonté politique de la coalition au pouvoir (nationaliste et islamiste) à mettre en œuvre la Constitution de janvier 2014 de manière effective. Le rapport souligne également l'absence d'une réelle stratégie politique et sociale pour améliorer la situation économique et sociale en Tunisie. Michael Ayari, l'auteur du rapport est interviewé par Houda Ibrahim.

    RFI: Dans votre rapport sur la Tunisie, vous mettez en cause la volonté et les efforts menés pour maintenir la coalition parlementaire et gouvernementale de Nidaa Tounes, le parti du président, et du parti islamiste Ennahdha. Cette coalition retarde, selon vous, la mise en œuvre de la Constitution de janvier 2014 ?

    Michaël Ayari: Oui. Le fait qu’il y ait une coalition au pouvoir entre deux partis politiques qui sont assez différents du point de vue de leurs fondements doctrinaux - un parti islamiste et un parti « séculariste » ou encore « nationaliste » - qui ont aussi des histoires particulières, des histoires passées faites de confrontations, notamment en 2013, fait que, pour pouvoir gouverner, ils sont obligés de dépenser beaucoup de temps et d’énergie pour maintenir leur coalition.

    Au lieu de s’investir dans les réformes prévues par la Constitution, c’est-à-dire mettre en place la Cour constitutionnelle, les instances constitutionnelles indépendantes, essayer d’organiser de manière efficace et rapide les élections municipales, remportées à plusieurs reprises et prévues pour 2018, eh bien, on se rend compte qu’ils essaient toujours de collaborer ensemble mais, finalement, leur collaboration est faite de solidarité, de partage de pouvoir mais aussi de concurrence. Finalement, aucun des deux n’a intérêt à approfondir les réformes démocratiques et à essayer de mettre en place les conditions d’une alternance politique.

    En plus de ces éléments que vous venez de citer, la tentation autoritaire est, selon votre rapport, très forte chez la classe politique en Tunisie ?

    Je dirais plutôt une nostalgie de la période de l’autoritarisme et de la période de Ben Ali, dans les années 90 où le pouvoir d’achat était somme toute plus élevé parmi les catégories populaires. C’est en fait, un peu le problème dans la mesure où il y a un essoufflement du discours démocratique qui, en 2011, était très fort. C’est pour cela que beaucoup mettent en cause la capacité  à aller de l’avant de la démocratie, du respect des libertés publiques, de la décentralisation, des centres de pouvoir, du fait qu’il y ait des contrepouvoirs solides et indépendants. Il y a un discours qui se diffuse de plus en plus et qui consiste à dire que la démocratie affaiblit l’Etat et qu’en fait, pour relever les défis économiques et sécuritaires - surtout économiques - auxquels la Tunisie est confrontée, il faut tout recentraliser dans un pouvoir exécutif très fort, homogène idéologiquement, et que cette coalition n’est pas en mesure de le faire. C’est un gros problème parce que finalement cela affaiblit l’Etat, les institutions et c’est un cercle vicieux qui fait que cela renforce la volonté de vouloir revenir en arrière.

    Selon vous, Béji Caïd Essebsi prend des initiatives personnelles tout en continuant son activité au sein de son parti, en privilégiant son fils, également. Vous dénoncez l’interventionnisme du président tunisien ?

    Ce sont des faits. Si vous reprenez un peu toutes les revues de presse, tout ce qui s’est passé en Tunisie depuis 2015 et depuis surtout les tensions politiques de 2015, 2016, elles étaient rythmées par cela, par ces polémiques-là. Vous avez, en effet, le parti du président de la République qui a éclaté, en partie, à cause de la montée du fils du président au sein de ses structures mais aussi les conflits de clans à l’intérieur. Vous vous rendez compte également que si, théoriquement, le président de la République n’est plus président du parti, eh bien de manière occasionnelle, il joue un rôle, il intervient et il pèse sur les équilibres internes, ce qui a contribué à l’affaiblir, ces dernières années.

    Vous dites que le Parlement risque de devenir une chambre d’enregistrement des décisions politiques prises en amont. Cela veut-il dire que beaucoup de parlementaires changent d’avis, après avoir reçu un coup de fil ?

    C’est-à-dire que le Parlement - en tout cas les séances plénières et les commissions – n’est pas le lieu où la décision se prend. Vous avez ce qu’on appelle une « commission du consensus » qui est là et qui est plus ou moins opaque. C’est à l’intérieur de cette commission que les tractations entre partis politiques se font et que beaucoup de décisions se font, en amont, entre le président de la République et le président d’Ennahdha, Rached Ghannouchi, du parti islamiste. Cela veut dire qu’au Parlement, il y a parfois des ambiances de polémique avec l’opposition qui tape sur les tables etc… mais tout le monde sent qu’il est là pour exécuter des décisions.

    La Tunisie souffre de la corruption, de la dégradation des services publics et de la baisse du niveau de vie. Vous soutenez que les problèmes économiques sont gérés au jour le jour, ce qui menace la sécurité de la Tunisie. Sommes-nous en plein dedans ?

    Oui. Il y a actuellement des émeutes un peu partout dans le pays. Il y a quand même une colère populaire dans le sens où beaucoup de citoyens ordinaires ont du mal à joindre les deux bouts. Effectivement, les gouvernements font face à un gros problème à savoir que la Tunisie n’est pas un Etat rentier avec des ressources naturelles, du pétrole ou du gaz. Malgré cela, la politique dans laquelle ils sont, depuis 2011, est une politique d’achat de la paix sociale.

    On achète la paix sociale en essayant de donner des emplois publics non productifs, en essayant de faire des programmes pour les chômeurs ou encore en titularisant des contractuels. Ainsi, la moitié du budget de l’Etat est utilisée pour payer les salaires dans la fonction publique, ce qui fait qu’il n’y a plus rien pour les projets de développement ou encore pour l’investissement. Cela pose donc un gros problème. Les gens se révoltent par rapport à la dégradation de leurs conditions de vie certes, mais le problème, c’est qu’en face, il n’y a pas de politique économique claire, à savoir un changement de politique économique par rapport à celle qui a été faite dans les années 90 et qui a atteint ses limites.

    A un moment donné, il faudra bien que les gouvernants mettent en place une stratégie qui consiste à discuter, au niveau national, avec tous les entrepreneurs, sur les meilleurs moyens de faciliter les projets de développement, de faciliter les investissements nationaux et de développer la création de richesses plutôt que de polémiquer sur le fait de partager le peu qui reste.


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