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    Marc Lavergne: «Le Soudan manque de ressources»

    Le président Omar el-Béchir, le 12 mai 2016. GAEL GRILHOT / AFP

    Depuis le début du mois, de nombreuses manifestations ont lieu, régulièrement, au Soudan. A plusieurs reprises, quelques centaines de personnes sont descendues dans les rues des grandes villes du pays, pour protester contre la flambée des prix des produits alimentaires. Celui du pain, par exemple, a doublé. Ce n’est pas la première fois que de tels mouvements ont lieu au Soudan. En 2013 et en 2016, une forte hausse des prix avait déjà provoqué des manifestations, très durement réprimées par le régime en place. Marc Lavergne, chercheur et spécialiste de la Corne de l’Afrique, répond aux questions de Magali Lagrange.

    RFI: Qu’est-ce qui a mis le feu aux poudres, au Soudan ?

    Marc Lavergne: C’est la décision, émise par le président, de privatiser l’importation de la farine qui était un monopole de l’Etat. Cela a provoqué immédiatement une hausse des prix qui fait que le prix a doublé, dans les grandes villes en particulier. Cela s’ajoute à une série de hausses des prix qui est continuelle, depuis quelques années et qui a déjà provoqué des troubles, notamment des manifestations qui se sont soldées par des morts. Il y a donc une politique économique qui est à la fois, d’une part de libéraliser le système et qui, d’autre part, répond à une austérité grandissante parce que le pays manque de ressources.

    Le pays manque de ressources. Est-ce que les Soudanais eux-mêmes manquent de ressources. Est-ce que c’est compliqué, la vie quotidienne ?

    Pour les urbains, c’est difficile. Le Soudan était un pays essentiellement rural où les gens vivaient assez isolés dans leurs campagnes, avec les ressources dont ils disposaient, et était certainement soumis à des famines ou à des crises alimentaires récurrentes lors des périodes de sécheresse. Cependant, aujourd’hui, c’est un problème urbain qui se pose puisque la plupart des gens sont venus se réfugier dans les villes, à la suite de ces famines, de ces sécheresses. C’est donc un pays à majorité urbaine qui dépend beaucoup, à la fois de ce qu’envoient les émigrés qui se trouvent dans les pays du Golfe et des activités salariées qui peuvent se déployer dans les villes.

    De quelles ressources dispose l’économie soudanaise ?

    L’économie soudanaise repose toujours sur l’exploitation de certaines ressources naturelles. Il y a toujours un peu de pétrole - à peu près le quart de ce qui était exploité avant la sécession du Sud-Soudan - mais aussi de plus en plus d’or qui a été découvert dans les régions du nord du Darfour et qui d’ailleurs provoque une véritable ruée vers l’or et donc beaucoup d’appétit.

    Il y a aussi, paradoxalement, les ressources agricoles, c’est-à-dire d’immenses domaines qui appartiennent, pour l’essentiel, aux barons du régime. Ce sont les protéagineux, l’arachide, le sésame ou encore le sorgho qui était exporté vers les pays occidentaux pour nourrir les cochons.

    Cette extension de l’agriculture de grande surface, mécanisée et extensive s’est faite au détriment des paysanneries qui justement ont été obligées de céder leurs terres et de rejoindre les villes. Ainsi, on a, à la fois, des capacités de rassembler d’immenses fortunes pour les gens qui sont proches du régime, et d’un autre côté, une paupérisation de la population, d’abord des paysans pauvres mais aussi, maintenant, des classes moyennes qui sont salariées en milieu urbain.

    Ce sont d’abord les étudiants qui ont manifesté, puis il y a eu aussi des manifestations, à l’appel de partis d’opposition. Pour l’instant, ce sont quelques centaines de personnes qu’on voit manifester. La réaction des autorités soudanaises a été la répression de ces mouvements. Peut-on s’attendre à ce que ces mouvements prennent de l’ampleur ?

    Justement. Ces mouvements qui ont été appelés par les étudiants qui, depuis longtemps, sont mobilisés contre le gouvernement, en particulier à l’université de Khartoum, c’est quelque chose d’un peu classique, au Soudan mais aujourd’hui, cela s’est quand même répandu. Il y a, en effet, une résonnance de cette mobilisation étudiante auprès de la population.

    Il y a deux partis politiques qui sont tolérés à savoir le Parti communiste et le Parti Oumma qui ont rassemblé leurs manifestants mais qui ne constituent que quelques centaines de personnes. On voit donc que ce mouvement a du mal à embrayer sur la grande masse de la population qui, il faut bien le dire, est tétanisée par la répression brutale dont ce régime est capable. Depuis trente ans, en effet, il n’hésite pas à tirer sur la foule et les gens savent finalement que la révolte est impuissante dans la plupart des cas. Ceci étant, les choses peuvent évoluer quand même sachant qu’il s’agit d’une question de survie pour ces gens qui font la queue pour avoir quelques kilos de farine et qui n’arrivent plus à nourrir leur famille, ni à assurer les besoins vitaux avec, finalement, les petits salaires dont ils disposent.

    Que peut faire le Soudan pour calmer la colère ? A-t-il les moyens de subventionner l’alimentation ?

    Le gouvernement soudanais a pris cette décision, je dirais, en faisant un arbitrage entre les besoins sécuritaires, l’armée, et surtout les Services de renseignements qui sont les piliers du régime, au détriment de la population. Ainsi, on peut penser que la situation n’était pas critique au point que d’autres arbitrages auraient pu être faits. Cependant et dans ce cas-là, la stabilité et la pérennité du régime étaient menacées car si les prébendes dont disposent l’armée et les services de sécurité qui mènent cette guerre intérieure contre les rebelles des monts Nuba, du Nil Bleu, du Darfour, eh bien si cette armée - et en particulier les officiers généraux – n’est plus alimentée comme elle le souhaite, elle peut se retourner contre le régime. Il y a donc là une décision qui a été prise et qui était un petit peu contrainte, compte-tenu de la façon dont ce régime gouverne son pays, depuis maintenant trois décennies.


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