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    Art africain: «Des restitutions temporaires, ça pourrait être un premier pas»

    Le roi Behanzin du Bénin pose près d'une statue représentant son ancêtre du début du XIXe siècle, au musée des arts primitifs du quai Branly à Paris le 07 avril 2010. BORIS HORVAT / AFP

    Patrice Talon, le président béninois, est en visite à Paris ce lundi 5 mars 2018. Il sera reçu à l’Élysée par Emmanuel Macron. Au centre des discussions entre les deux hommes, la restitution des biens culturels à l’Afrique. Une promesse formulée par le président français à Ouagadougou en novembre dernier, un dossier sur lequel le Bénin est en pointe. Cotonou demande depuis longtemps à récupérer des biens pillés durant la colonisation. Comment peuvent se faire ces restitutions ? Dans quel cadre juridique ? Faut-il faire évoluer la loi française ? Des questions que Pierre Firtion a posées à l’avocate Corinne Hershkovitch, spécialisée dans le monde de l’art et co-auteure avec Didier Rykner d’un livre sur le sujet, intitulé La restitution des œuvres d’art.

    RFI : Corinne Hershkovitch, Emmanuel Macron a surpris en novembre dernier, en annonçant à Ouagadougou vouloir restituer son patrimoine à l’Afrique. Comment avez-vous réagi à cette promesse ?

    Corinne Hershkovitch : J’avoue avoir été très surprise par l’annonce. Et puis il a fallu un temps de réflexion pour comprendre un peu ce que cela pouvait avoir pour conséquence. Pas seulement dans ce qui est exprimé, c’est-à-dire une restitution temporaire ou définitive du patrimoine africain à l’Afrique, mais dans tout ce que cela pouvait avoir pour conséquences dans les réflexions, les échanges, les dialogues et la mentalité, d’un côté et de l’autre – c’est-à-dire en France et en Afrique –, face à cette question de la relocalisation du patrimoine culturel.

    Restituer temporairement son patrimoine à un autre pays cela veut dire quoi, concrètement ? Qu’on lui prête des œuvres pour une période déterminée ?

    Ce qu’on a comme précédent sur une restitution temporaire, c’est la fameuse histoire des manuscrits coréens. Les manuscrits coréens avaient été rapportés de Coré en 1866 à l’occasion d’une expédition punitive. En 1975, des chercheurs coréens s’aperçoivent de la présence de ces manuscrits à la Bibliothèque nationale. Puis, commence toute une discussion entre les Français et les Coréens - les scientifiques -, sur ces manuscrits. Et en 1993, François Mitterrand va en Corée négocier des accords économiques et emporte avec lui trois manuscrits. Il est accompagné par un conservateur de la Bibliothèque nationale, et lorsque dans le cours des négociations il en donne un aux Coréens, le conservateur est complètement désespéré. La discussion revient en 2010, lorsque Nicolas Sarkozy entretient de nouveau des relations importantes avec la Corée et au G20, en 2010, il s’engage à restituer l’ensemble des manuscrits.

    Le problème était que la loi française s’opposait à cette restitution, avec ces deux piliers de protection du patrimoine national que sont l’inaliénabilité et l’imprescriptibilité. Et donc, Nicolas Sarkozy a imaginé de faire un prêt à long terme à la Corée et les manuscrits sont rentrés en Corée sous la forme d’un prêt de cinq ans renouvelables. Mais il est évident qu’aujourd’hui, on n’imagine pas récupérer les manuscrits qui ont été restitués temporairement à la Corée.

    Donc, je pense que dans l’esprit d’Emmanuel Macron cette expression « restitution temporaire ou définitive » c’est une façon d’ouvrir la voie à toute innovation juridique. Aujourd’hui, le patrimoine africain, qui est déposé dans les collections nationales, est protégé par ces piliers que sont l’imprescriptibilité et l’inaliénabilité et il va falloir inventer des solutions pour aller dans le sens de cette déclaration. Donc effectivement, des restitutions temporaires ....cela peut être un premier pas.

    Sur les restitutions temporaires on voit à peu près comment cela peut se passer. Pour les restitutions définitives cela paraît quand même beaucoup plus complexe, vous rappeliez la loi française… Avant de parler de l’aspect législatif, déjà, est-ce que vous comprenez que cela provoque une certaine émotion ? Le sujet, visiblement, est loin de faire consensus.

    Ce qui est très étonnant c’est qu’il y a eu des réactions en France, cela a suscité, effectivement, des réactions plus ou moins vives. En revanche, je n’ai pas entendu grand-chose des pays africains. A l’écoute de ce discours, j’ai vraiment imaginé que les pays africains allaient tous lever les bras et… Hourra ! J’ai vraiment été étonnée. A ma connaissance il y a eu assez peu de réactions.

    Le Bénin a réagi, mais le Bénin est depuis longtemps dans une logique gouvernementale, dans une logique de revendication et de partenariat important avec le musée du quai Branly, notamment. Donc, c’est assez logique qu’ils aient réagi rapidement. En revanche, les autres pays d’Afrique, à ma connaissance, n’ont pas énormément réagi à ce discours.

    Du côté de la France il y a eu des réactions, mais assez discrètes, même si les uns et les autres se demandent comment on va pouvoir mettre en place dans les cinq ans qui viennent des restitutions temporaires ou définitives. Pour l’instant on est un peu dans un état de sidération. Mais je pense que personne ne s’attendait à une ouverture aussi fracassante et que les conservateurs sont un peu dans l’attente de la suite. Parce qu’une fois que le président Macron a ouvert cette porte, il va falloir mettre les moyens en place pour réfléchir, pour faire un inventaire de ce qui peut être restitué, de ce que les pays africains - éventuellement -, voudraient se voir restituer, puisque pour l’instant il y a quand même assez peu de revendications. Il y en a, mais il y en a assez peu. A qui les restituer ? Là, il faut faire un travail scientifique très important pour relocaliser le lieu de création de ces objets, constater qui aujourd’hui est sur place et qui est susceptible d’avoir une certaine légitimité à recevoir ces restitutions.

    Vous parliez de tout ce que soulève ces restitutions. Les restitutions permanentes, c’est un sujet extrêmement complexe. Question simple ; comment fait-on, concrètement, pour restituer son patrimoine à un pays, sachant que la loi française s’y oppose aujourd’hui ?

    Dans le cadre légal aujourd’hui en France, cela ne me paraît pas possible de restituer le patrimoine africain pour plusieurs raisons. D’abord, c’est inscrit sur les inventaires des collections nationales. Donc, ce sont des trésors nationaux et il faudrait, dans certains cas, faire appel à la commission de déclassement. Mais la commission déclassement n’est pas toujours en capacité de pouvoir se prononcer sur un déclassement, puisqu’on ne peut pas déclasser un objet qui a été donné à une institution publique. Là, il faut vraiment une loi. Vous savez, le droit ne fait que traduire les réflexions d’une société. Donc, c’est pour cela que je parlais d’abord de toute la réflexion qui doit être menée sur les aspects scientifiques, les aspects de dialogue entre les uns et les autres. Et le droit s’adaptera à partir du moment où la société aura décidé qu’il faut restituer.


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