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    Tiken Jah Fakoly: «Le Sénat n'est pas utile pour la Côte d'Ivoire»

    En 2016, un référendum sur la Constitution a été proposé aux Ivoiriens. Dans ce nouveau texte, on trouve notamment la création d'un poste de vice-président et la mise en place d'un Sénat. AFP/Issouf Sanogo

    C'est une première dans l'histoire de la Côte d'Ivoire. Samedi prochain, 66 sénateurs vont être élus au suffrage indirect. Le problème, c'est que l'opposition va boycotter ce scrutin. Et aujourd'hui, cette opposition reçoit le soutien de Tiken Jah Fakoly, la star ivoirienne qui avait voté Ouattara en 2010. De passage à Paris, le célèbre chanteur reggae répond aux questions de Christophe Boisbouvier.

    RFI : Pourquoi êtes-vous solidaire des marcheurs de ce jeudi 22 mars contre les élections sénatoriales de samedi prochain ?

    Tiken Jah Fakoly : Je suis solidaire avec les marcheurs parce que le Sénat n’est pas utile pour la Côte d’Ivoire. En Côte d’Ivoire, nous avons déjà plein d’institutions, un président de la République et un vice-président, un Premier ministre, un président de l’Assemblée nationale, un président du Conseil économique et social. Je pense que toutes ces institutions ont des gros budgets. Mettre un Sénat en place aujourd’hui, je trouve simplement que c’est inutile et qu’on pourrait utiliser ce budget pour faire autre chose. L’autre raison, c’est que le Sénégal a abandonné le Sénat parce que c’est inutile. Il y a eu une insurrection au Burkina Faso à cause du Sénat. Le peuple malien s’est opposé au Sénat. C’est pourquoi je serai de cœur avec ceux qui organisent la marche jeudi prochain.

    Vous serez de cœur parce qu’en fait, vous ne serez pas à Abidjan jeudi ?

    Je ne serai pas à Abidjan malheureusement parce que j’ai une contrainte de calendrier. Je serai au Canada pour un spectacle. Mais en tout cas, je suis de cœur avec eux parce que je pense que c’est un combat qui mérite d’être mené.

    Ce futur Sénat, il procède de la nouvelle Constitution qui a été approuvée par le peuple lors d’un référendum il y a 18 mois. Est-ce que ce n’est pas un projet tout de même qui est démocratique ?

    Il y a des projets démocratiques. Mais quand on voit que ça ne va pas dans l’intérêt du peuple, je pense que la démocratie nous autorise à nous y opposer.

    Les 99 futurs sénateurs doivent représenter notamment les collectivités territoriales. Alors dans un pays comme le vôtre qui a été déchiré par des conflits territoriaux, des conflits à caractère ethnique et régionaliste, est-ce que ce futur Sénat ne peut pas recoudre un tissu qui est déchiré ?

    D’autres institutions peuvent permettre de recoudre ce tissu. On a déjà les députés qui sont les représentants du peuple. Donc toutes les régions sont représentées à l’Assemblée nationale.

    Derrière les élections sénatoriales, l’opposition ivoirienne vise la Commission électorale indépendante, la CEI, qui à ses yeux n’est pas indépendante justement. Est-ce que vous partagez le point de vue de l’opposition ?

    Je partage le point de vue de l’opposition parce qu’on a eu une crise post-électorale en 2010. Donc ces élections étaient organisées par la CEI, présidée par monsieur Youssouf Bakayoko. Et je ne comprends pas. Beaucoup de démocrates en Côte d’Ivoire ne comprennent pas pourquoi Youssouf Bakayoko est encore là. A chaque fois que les Ivoiriens voient Youssouf Bakayoko à la télévision, ça les ramène à la crise post-électorale. Donc je suis d’accord avec l’opposition : il faut absolument que nous ayons un nouveau président de la Commission électorale pour que les élections soient crédibles.

    De fait, à la tête de la Commission électorale indépendante, en décembre 2010, Youssouf Bakayoko a déclaré Alassane Ouattara vainqueur. A l’époque, il a eu tort ou il a eu raison ?

    Je fais partie des Ivoiriens qui pensent que le bilan économique de Laurent Gbagbo était négatif et qu’il n’y avait pas de raison qu’il soit réélu. Et l’autre raison, c’est que Laurent Gbagbo avait fait deux mandats. Il avait été élu en 2000, en 2005 il n’y a pas eu d’élections, donc en 2010, cela lui faisait deux mandats. Donc Laurent Gbagbo n’avait pas à continuer. Le fait qu’Alassane Ouattara a été élu, au moins c’était quelque chose de positif.

    Aujourd’hui, Youssouf Bakayoko est toujours à la tête de la CEI. Est-ce que dans son offensive contre la CEI, le Front populaire ivoirien (FPI) de Laurent Gbagbo ne cherche pas à régler un vieux compte justement avec Youssouf Bakayoko ?

    Même si le FPI cherche à régler un vieux compte, je pense que les démocrates ne sont pas en train de régler un vieux compte. Les démocrates de Côte d’Ivoire pensent que Youssouf Bakayoko mérite d’être remplacé pour que les futures élections en Côte d’Ivoire soient crédibles et qu’il n’y ait pas de problème.

    Mais au-delà de la personne de Youssouf Bakayoko, qu’est-ce qui ne va pas dans la Commission électorale indépendante d’aujourd’hui ?

    Je ne connais pas les détails de la Commission électorale, mais ce que je sais c’est que quand vous voyez un homme crédible, un homme qui n’est pas contesté à la tête d’une Commission électorale, cela peut éviter beaucoup d’erreurs.

    En Côte d’Ivoire, la mère des batailles, c’est la présidentielle à venir en 2020. Qui succèdera à Alassane Ouattara ? Pourquoi pas Alassane Ouattara lui-même, disent plusieurs de ses partisans. Qu’en pensez-vous ?

    Je pense que ce n’est pas une bonne idée. Le combat aujourd’hui pour la nouvelle génération, c’est contre le troisième mandat. Aujourd’hui il y a une lutte qui est menée au Congo-Kinshasa. Avoir un troisième mandat en Côte d’Ivoire, ce serait donner des idées à la Guinée, au Mali etc. Donc il faut éviter une sortie d’Alassane Ouattara par la petite porte car depuis Félix Houphouët-Boigny, aucun président n’a bâti la Côte d’Ivoire comme Alassane Ouattara. Je souhaite qu’il finisse en beauté parce que cela va donner un exemple pour ses successeurs.

    Dans le Rassemblement des houphouëtistes pour la démocratie en Côte d'Ivoire (RHDP) au pouvoir, il y a du tirage en ce moment entre le camp Alassane Ouattara et le camp Henri Konan Bédié. Qu’en pensez-vous ?

    Je pense simplement que le PDCI (Parti démocratique de Côte d'Ivoire) n’a pas à contester le bilan puisque cela fait 7 ans qu’ils gouvernent avec le RDR (le Rassemblement des républicains). Ils sont ensemble. Donc aujourd’hui, il faut simplement souhaiter que chaque parti présente son candidat. Moi, je souhaite que Henri Konan Bédié ne se présente pas parce que Bédié est à la base des problèmes de la Côte d’Ivoire. Si la Côte d’Ivoire a été divisée, c’est à cause de Henri Konan Bédié. Donc Konan Bédié comme candidat, ça serait se foutre de l’intelligence des Ivoiriens.

    En vous solidarisant avec les marcheurs de jeudi prochain, est-ce que vous ne craignez pas qu’on dise : « Tiken Jah roule pour Gbagbo » ?

    Non, non. On ne peut pas dire cela. J’ai dit à Laurent Gbagbo de s’arrêter. Il a insisté et je suis parmi les Ivoiriens qui lui ont dit de laisser tomber et qu’il avait perdu les élections. Et il ne s’est pas arrêté. Donc je suis prêt à réclamer la libération des prisonniers politiques qui sont en Côte d’Ivoire, mais je ne serai jamais dans la lutte pour la libération de Laurent Gbagbo parce que je lui ai dit de s’arrêter et il n’a pas voulu s’arrêter, c’est dommage. Donc ce combat contre le Sénat, c’est parce que le Sénat n’a pas sa place aujourd’hui en Côte d’Ivoire. On ne voit pas ce que cela va apporter aux Ivoiriens.


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