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    Mai-68 vu par les immigrés des bidonvilles de Nanterre

    Des habitants viennent retirer leur courrier aux boîtes aux lettres du bidonville de Nanterre au mois de mars 1964. ©UPI/AFP

    Mai-68, il y a 50 ans... la révolte part de l'université de Nanterre, en région parisienne. C'est le mouvement du 22 mars, lancé par les étudiants. Collés à cette université, 10 000 immigrés, en majorité des Algériens, vivent dans des bidonvilles... La Folie, rue des Prés, avenue de la République : les habitants de ces bidonvilles de Nanterre étaient aux premières loges des évènements de Mai-68. Y ont-ils pris part ? Comment ont-ils perçu le coup de colère des étudiants français ? S'en sont-ils servis pour leurs propres revendications ? Ecoutez ces témoignages d'anciens des bidonvilles de Nanterre qui se souviennent de leur Mai-68.

    Entretien de deux anciens habitants des bidonvilles de Nanterre

    Brahim Benaïcha est un ancien habitant des bidonvilles de Nanterre. En Mai-68, il a 16 ans et vit avec toute sa famille au 102 rue des Pâquerettes, avec près de 300 familles d’immigrés, pour la plupart algériens.

    Brahim Benaïcha : âgé de 15 ans en 1968. A l'époque, lui et sa famille font partie des quelque 10 000 immigrés, principalement algériens, qui vivent dans les bidonvilles de Nanterre. ©RFI/David Baché

    « On ne comprenait pas la casse »

    Brahim Benaïcha, ancien habitant des bidonvilles de Nanterre 21/03/2018 - par David Baché Écouter

    Vous vous souvenez de l’université de Nanterre ? Elle était proche ?

    Elle était quasiment mitoyenne. On l’a vue se construire. Les étudiants qui venaient au bidonville ont créé un lien très fort avec les jeunes que nous étions à l’époque. Le jeudi et le samedi après-midi, ils nous emmenaient à la piscine, au cinéma, ils faisaient du soutien scolaire. Ils étaient à la faculté de Nanterre qui venait juste de se construire, et ils vivaient majoritairement à Paris. Et ce qui était… pas choquant, mais source d’interrogation pour nous, un non-sens, c’était la casse. Nous on voyait la casse, on ne comprenait pas qu’on puisse casser quelque chose qui était neuf. Eux nous disaient que c’était la révolte, que c’était contre le capitalisme.

    Est-ce que vous vous souvenez comment ce mouvement étudiant a commencé ?

    Il y avait un lien permanent avec les étudiants, car ils venaient tous les jeudis et samedis. Dès que ça a démarré, ça faisait caisse de résonnance. On nous en parlait. On en entendait parler. Et mon frère aîné, Ali, qui est décédé, était étudiant à Nanterre. On voyait aussi ce qui se passait parce qu’on traversait la faculté de Nanterre, ils étaient permissifs à notre égard. On allait voir cette bibliothèque toute neuve. Et on a eu cette idée et on leur a dit : « mais pourquoi vous cassez la faculté de Nanterre, toute neuve ? Venez brûler le bidonville et laissez-nous habiter dans la fac ! ». Quand on traversait la faculté de Nanterre, on voyait ces manifestations, ces dégâts, ces papiers qui volaient, tout ce désordre… ça courrait dans tous les sens ! Il y avait une confrontation étudiants-policiers quand même. Donc nous, on rentrait, certains gamins cavalaient dans tous les sens. On était spectateurs, on a vu les choses se faire.

    Votre première réaction, à vous comme à celle des autres habitants des bidonvilles de Nanterre, c’était d’être choqué par l’attitude des étudiants ?

    C’était la désolation et l’incompréhension. Qu’on puisse casser pour revendiquer ou pour faire valoir quelque chose… et le nec plus ultra, c’est qu’ils nous disaient : « c’est contre le capitalisme, c’est pour les ouvriers comme vos parents !» On ne comprenait plus rien.

    Vous désapprouviez ou vous aviez du mal à comprendre la méthode… mais est-ce que vous compreniez les revendications de fond ? Est-ce qu’elles paraissaient faire écho à votre propre quotidien ?

    Totalement, sauf le côté des mœurs. Nous, on était en recul par rapport à ça. On était gênés, c’est clair, gênés, pour ne pas dire choqués. Surtout, il ne faut pas oublier que nous, nous étions élevés par des gens, nos parents, qui avaient une certaine éducation.

    On peut dire que les habitants des bidonvilles n’étaient pas encore prêts, encore moins que le reste de la France, pour ce genre de libération sexuelle ou des esprits ?

    Nos parents, ça les choquait. Ils fermaient les yeux lorsqu’un étudiant ou une étudiante venait au bidonville, ils les acceptaient parce qu’ils sentaient qu’il y avait une sincérité. Mais de là à faire sienne ou avoir une écoute à leurs revendications, non. Ils ne pouvaient pas apprendre la révolte, ils ne pouvaient pas se révolter. C’est une génération de gens qui ne faisaient pas de bruit, qui disaient « Inch’Allah ». C’était des gens besogneux, qui travaillaient et moins ils faisaient de bruit, mieux ça valait. C’était la culture et l’attitude à l’époque.

    C’était aussi une question de sécurité pour eux de ne pas faire de vagues ?
    Totalement, parce qu’il ne faut pas oublier qu’en 68… L’indépendance, je parle pour les Algériens, c’était 1962, donc on était en train de prendre nos marques. Et d’une manière générale, c’était des gens qui ne faisaient pas de bruit.

    Si les habitants du bidonville n’ont pas pris part aux évènements de mai 68, est-ce que vous pensez que cela a pu forger une prise de conscience collective des droits de chacun, des revendications possibles ? Je pense notamment au fait que c’est dès le début des années 70 qu’on a vu apparaître des mouvements pour le relogement dans des endroits décents des habitants des bidonvilles, qu’on a vu des destructions d’ailleurs de certains immeubles… Est-ce que Mai-68 a pu jouer un rôle pour ces revendications futures ?

    Je suis convaincu que même si les gens qui vivaient dans les bidonvilles n’ont pas revendiqué directement là-dessus, cela a eu un effet de levier. C’est certain. Il y a eu un éclairage pour qu’il y ait un mouvement fort de relogement dans les cités de transit. Il y avait déjà une cause qui était activée en permanence, ne serait-ce que par les étudiants. C’était quelque chose qui leur tenait à cœur. Pour eux, c’était inadmissible de maintenir des gens dans ces conditions-là. C’est clair que l’attitude des étudiants a eu un effet positif.

    Vous avez 16 ans en Mai-68, vous êtes sensibilisé aux problématiques sociales, économiques, qui sont soulevées par les étudiants. Est-ce que vous, vous avez fait Mai-68 ? Est-ce que vous avez pris part à cette révolte ?

    Non. On était informés par nos amis étudiants. On était aux premières loges et en plus, on avait la faculté de Nanterre. Dès qu’on entendait un évènement, on allait tout de suite à l’université.

    En tant qu’observateur ou tant que participant ?

    Non, observateur. On était des gamins. Et puis, on faisait attention.

    Et vous n’avez jamais eu envie de revendiquer vos droits, de jeter des pavés avec les autres ?

    Non. On se serait fait casser la tête par nos parents ! A l’époque, moi je disais que la dictature du prolétariat, ce n’était pas Georges Marchais, c’était le père, ouvrier spécialisé, qui disait « chut ! ». Là, tu as beau être sportif, tout ce que tu veux, tu te calmes !

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    Monique Hervo a 89 ans. En 68, elle en avait 39. Dont plus de dix années passées dans les bidonvilles de Nanterre, où elle a monté une antenne du Service civil international.

    Monique Hervo a 89 ans. En 68, elle en avait 39. Dont plus de dix années passées dans les bidonvilles de Nanterre, où elle a monté une antenne du Service civil international. ©RFI/David Baché

    « Deux mondes parallèles »

    Monique Hervo 11/04/2018 - par David Baché Écouter

    En Mai-68, qu’est-ce que vous faisiez dans les bidonvilles de Nanterre ?

    Monique Hervo : Je m’étais engagée au départ avec le Service civil international, une association. On répondait à divers besoins puisque les autorités, surtout après l’indépendance de l’Algérie, ne voulaient plus reloger aucune famille du bidonville. Dans un bidonville avec autant de baraques, vous avez souvent un incendie, ou des agrandissements que les familles voulaient faire, donc nous faisions cela, toujours en collaboration avec les hommes, les plâtriers, les maçons sur le terrain.

    Est-ce que vous avez des souvenirs des débuts de la révolte étudiante de Mai 68, comment elle était perçue à Nanterre, dans les bidonvilles ?

    Vous savez, quand on a une fontaine pour 10 000 habitants, le début de Mai 68 on s’en fout. Les étudiants avaient leur fac. Les habitants des bidonvilles pensaient qu’on aurait mieux fait d’en faire des logements pour les reloger eux, que de mettre une fac ! Ce sont deux mondes parallèles, même si après il y a eu ce slogan « Français-immigrés même combat ». Non, ce n’est pas le même combat ! Ce n’est pas ça qui les intéressait. Ils prenaient leur transistor pour avoir des nouvelles d’Algérie, du Maroc... C’était deux mondes parallèles.

    Vous vous souvenez de tentatives des étudiants de la faculté de Nanterre pour essayer de rallier les immigrés des bidonvilles de Nanterre à leur cause ?

    Oui, très bien. Un jour, ils sont venus avec un grand camion rempli de pommes de terre et ils ont contacté les hommes en disant : « On vous apporte des pommes de terre ». Les hommes ont répondu : « mais nous, on ne mange pas de pommes de terre, on mange de la semoule, on mange du couscous ! » Ça s’est mal emmanché, il y a eu une incompréhension et le camion a vidé toutes les pommes de terre dans la boue du bidonville. Alors là, ça a été le choc suprême : des femmes venaient chercher des pommes de terre boueuses, les hommes disaient : « non, on ne prend pas leurs patates toutes boueuses, ils nous insultent. » C’était au moment de Mai 68.

    Des étudiants qui pensaient faire une bonne action ?

    Oui, exactement, c’est ça. On fait une bonne action. Ça pose d’ailleurs tout le problème des services sociaux : on fait une bonne action, mais on vient avec son propre programme.

    En dehors de cet épisode des pommes de terre, dont on comprend que c’est une tentative un peu maladroite de bonne action qui a été mal perçue, est-ce que vous avez le souvenir d’irruption d’étudiants dans les bidonvilles de Nanterre avec des motivations plus politiques pour expliquer, voire rallier les habitants à la cause du mouvement étudiant qui était à l’époque à l’œuvre ?

    Oui, effectivement. Il y a des étudiants qui sont venus, mais peu. En fait, ce sont les jeunes du bidonville qui sont allés à la fac, qui n’était pas très loin. Là-bas, ils ont été reçus à bras ouverts, ils pouvaient manger tout ce qu’ils voulaient, dire tout ce qu’ils voulaient etc. Et puis au bout d’un moment, ils ont essayé de comprendre qui étaient les étudiants qui venaient. Ils ont vu qu’un certain nombre venait avec des bagnoles. Alors ils se sont dit : « on vient nous jeter des patates dans la boue… eux ils ont des bagnoles, et nous on a un point d’eau pour 10 000 habitants. » Alors là, les choses ont commencé à aller mal, puisqu’un certain nombre des jeunes des bidonvilles ont le matin guetté ceux qui arrivaient avec leur bagnole et crevé les pneus. Ils se sont rendu compte qu’on leur promettait tout et qu’en définitive, rien n’a changé sur les bidonvilles. Mai 68 s’est éteint, et voilà.

    Vu des bidonvilles de Nanterre, finalement, Mai 68 c’était une révolte de petits bourgeois ?

    Oui, je pense. Je ne dirais pas forcément qu’ils étaient tous des petits bourgeois, mais ils n’avaient pas connu la misère. A partir de là, vous ne pouvez pas comprendre.

    Vous-même, à l’époque, vous étiez jeune, Française, plutôt de gauche, engagée, militante auprès de ces immigrés algériens dont personne ne s’occupait vraiment. A priori, vous aviez le profil idéal pour être une soixante-huitarde, et en même temps, vous étiez proche de ces immigrés algériens qui vivaient dans une misère qui était tellement autre... Comment avez-vous vécu Mai 68, vous, à ce moment-là ?

    D’abord, « de gauche », qu’est-ce que ça veut dire ? Moi je restais sur le bidonville. Je n’allais pas sur les barricades, crier tel ou tel slogan. Ce sont quand même des gens qui ne sont pas à la rue, qui ne sont pas sous trois planches qui risquent de brûler… On ne mesure pas le décalage qu’il pouvait y avoir.

    Donc à vos yeux aussi, les révoltés de Mai 68, c’était surtout des privilégiés ?

    C’était la France… la France qui laissait des familles depuis plus de dix ans dans leur merde.

    Est-ce que, justement, Mai 68 n’était pas l’occasion pour les habitants des bidonvilles, de sortir « de cette merde », pour reprendre votre expression ? Une manière de sortir de leur quotidien, de sortir de leur bidonville, d’aspirer à mieux ?

    Non, parce qu’ils n’étaient pas pris en compte. Même à la faculté, c’était le Français qui avait la parole. On ne leur a jamais demandé, à eux, de prendre la parole, de dire ce qu’ils souhaitaient, ce qu’ils attendaient. C’était toujours tourné vers nous, voilà. Et c’est ça le grand fiasco, c’est qu’on n’écoute pas l’autre.

    Est-ce que vous pensez malgré tout que Mai 68 a pu avoir une influence dans la population des bidonvilles pour la suite des luttes qui ont été menées là-bas, notamment pour le relogement ?

    Pas du tout. Les gens ont fait leur cirque là-bas à la fac, et puis nous (comprendre « les habitants des bidonvilles », ndlr), on reste, on continue toujours à demander une seconde fontaine... on ne l’a pas... Ça n’a jamais eu d’incidence. Je dirais qu’au contraire, certains jeunes en voulaient terriblement aux étudiants.

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