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    Abdoul Mbaye: «Le bilan de Macky Sall n'est pas très favorable»

    Abdoul Mbaye, alors Premier ministre sénégalais, à l'Assemblée nationale le 10 septembre 2012. AFP PHOTO / SEYLLOU

    La présidentielle au Sénégal, c’est dans onze mois, et les candidats commencent à « sortir du bois ». Parmi eux, il y a le banquier Abdoul Mbaye, 65 ans, qui a été le Premier ministre de Macky Sall et qui aujourd’hui se retourne contre lui. Pourquoi cette volte-face ? Que reproche Abdoul Mbaye au président sortant ? De passage à Paris, le chef du jeune parti Alliance pour la citoyenneté et le travail (ACT) répond aux questions de Christophe Boisbouvier.

    RFI : Voilà six ans que Macky Sall préside aux destinées du Sénégal. Quel jugement portez-vous sur sa direction du pays ?

    Abdoul Mbaye : Pas très bon, le bilan n’est pas très favorable. Sur le plan politique, je suis particulièrement déçu parce qu’on assiste à une montée des tensions dont le Sénégal n’a pas besoin, avec pour cause principale son fort souci de rester le plus longtemps au pouvoir. Il a d’abord montré en reniant son engagement fort qu’il avait pris à l’époque consistant à ramener son mandat de 7 à 5 ans. Il a trouvé l’artifice pour le maintenir à 7 ans. Mais au-delà de cela, et dans la perspective des élections présidentielles qui se préparent pour 2019, je veux mettre le doigt sur le fait qu’il se soucie d’éliminer autant que faire se peut les candidats qui pourraient être susceptibles de lui poser quelques soucis ou de le battre.

    Vous avez été le Premier ministre de Macky Sall pendant 18 mois, d’avril 2012 à septembre 2013. Et apparemment, cela s’est mal terminé entre vous deux ?

    Ah non, non. Cela s’est bien terminé puisqu’on s’est quittés en bons termes. Par contre au bout d’un moment, j’ai constaté un certain nombre de reniements sur des engagements forts qui avaient été pris par le président de la République.

    Des reniements sur quoi par exemple, sur des concessions pétrolières ?

    C’est probablement le plus gros scandale que le Sénégal n’ait jamais vécu. Nous étions au mois de juin 2012, donc quelques mois après l’alternance, et le Conseil des ministres a adopté un décret qui permettait l’attribution d’une concession pétrolière à une société. Vérification faite après mon départ de la primature, j’ai pu constater que ce décret avait pu être signé sur la base d’un faux rapport de présentation établi par le ministre en charge des Mines et de l’énergie de l’époque. Les éléments faux avaient consisté à présenter la société comme une société bénéficiant de capacités techniques et financières en conformité avec le code pétrolier du Sénégal. Or il n’en était rien. Et il s’agissait d’une société créée un mois avant dans un paradis fiscal. Donc le faux avait été établi pour permettre la signature du décret. Et il faut savoir que la société qui a bénéficié de ce permis avait une filiale au Sénégal, créée par le frère du chef de l’Etat, dirigée  par le frère du chef de l’Etat. L’attribution faite, évidemment cette société n’avait pas les capacités pour faire ce qu’il fallait et elle a rétrocédé le permis dans des conditions qui ne respectaient pas les intérêts du Sénégal puisqu’il y a eu renonciation à des droits de préemption sans aucune contrepartie. C’est extrêmement grave. Je donne le cas d’un permis, il y en a eu deux, il y en a eu trois, il y en a eu quatre.

    L’ancien ministre Karim Wade a été condamné en 2015 à six ans de prison pour « enrichissement illicite ». Cela devrait aller dans le sens que vous souhaitiez, non ?

    Ce qui est certain, c’est qu’il y a deux poids, deux mesures. On a orienté toutes les poursuites vers quelques-unes des personnes, peut-être même une seule personne. Et je crois très sincèrement qu’on est au moins dans l’instrumentalisation de la justice pour abattre des adversaires politiques. [Concernant] Monsieur Khalifa Sall, nous sommes dans l’attente du verdict à la fin de ce mois, mais il est manifeste que l’appareil judiciaire a été mis en branle pour l’éliminer de la course. Moi-même qui vous parle, j’ai fait l’objet de poursuites. Mais fort heureusement, la justice a pu trancher en ma faveur.

    L’une des grandes affaires de corruption qui secoue le Sénégal, c’est l’affaire Lamine Diack, du nom de l’ancien président de la Fédération internationale d’athlétisme. Depuis deux ans et demi, il est mis en examen par la justice française qui le soupçonne d’avoir protégé des athlètes russes dopés, moyennant finances. En tant qu’ancien président de la Fédération sénégalaise d’athlétisme, que cela vous inspire-t-il ?

    Beaucoup de douleur face à Lamine Diack, parce que c’est lui que j’ai remplacé à la tête de la Fédération sénégalaise d’athlétisme. Et je suis très proche de cette personne. Evidemment, j’ai été très déçu d’apprendre ce qui s’était passé. Evidemment, on met en avant pour l’instant la présomption d’innocence. Je pense que son fils, qui a été souvent cité dans ce dossier de dopage et dans d’autres, aurait peut-être dû se joindre à la procédure initiée en France et chercher à blanchir le président Lamine Diack. C’est douloureux pour le Sénégal et ça l’est également pour moi.

    En effet, le fils de Lamine Diack est poursuivi également par la justice française qui a lancé contre lui un mandat d’arrêt international. Mais Papa Massata Diack reste au Sénégal et refuse de répondre aux convocations de la justice française…

    C’est le choix qu’il fait. Le mien aurait été différent. Je n’aurais peut-être pas été impliqué dans des histoires de cette nature (rires), mais je n’aurais pas laissé mon père seul se débattre dans des difficultés de ce type. Se terrer au Sénégal n’est pas le meilleur moyen de produire la vérité.

    A 65 ans, vous démarrez une carrière politique « sur le tard », comme dit notre confrère Babacar Justin Ndiaye. Serez-vous candidat à la présidentielle de février 2019 ?

    Sans aucun doute et même très certainement. Mais je ne puis anticiper sur la décision du congrès de mon parti pour compétir en 2019.

    Alors votre parti, l’Alliance pour la citoyenneté et le travail (ACT) a fait moins de 1% des voix aux législatives de juillet 2017. Est-ce que ce n’est pas inquiétant pour l’année prochaine ?

    Non, ce fut un coup d’essai et dans les échanges que nous avons avec les citoyens sénégalais, le citoyen lambda, on se rend bien compte que le politicien a de moins en moins la cote. Il a déçu et nous avons le net sentiment que le citoyen sénégalais est à la recherche de profils nouveaux. On peut considérer que notre pays, comme beaucoup d’autres pays d’Afrique, ont trop longtemps souffert de cette politique professionnalisée par laquelle des hommes et des femmes font de la politique par profession pour leur propre ascension sociale, pour s’enrichir eux-mêmes, pour mettre à l’abri leur progéniture, leur descendance. Au Sénégal, cela s’est déjà traduit par deux alternances, mais deux alternances déçues. Et l’avenir est à une autre manière de faire de la politique. L’avenir est celui d’hommes et de femmes qui parfois n’ont pas fait de politique pendant plus de deux ou trois ans, ce qui est notre cas.


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