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    Gérard Prunier: en Ethiopie, «le pouvoir du 1er ministre sera très limité»

    Dr. Gérard Prunier, ancien chercheur du CNRS, aujourd'hui, consultant international sur les affaires politiques africaines. asmeascholars.org

    Un Oromo à la tête de l'Ethiopie. C'est une première dans l'histoire moderne de ce pays. Le 27 mars, Abiy Ahmed, le chef de l'Organisation démocratique du peuple oromo, a été choisi comme nouveau Premier ministre du deuxième pays le plus peuplé d'Afrique. Est-ce la fin de 27 années de domination par les Tigréens ? Gérard Prunier a été chercheur au CNRS. Aujourd'hui, il est consultant indépendant. Il répond aux questions de RFI.

    RFI : Avec Abiy Ahmed, c’est la première fois qu’un membre de la communauté majoritaire du pays - les Oromos -, accède à la tête du gouvernement. Est-ce que c’est un tournant dans l’histoire de l’Ethiopie ?

    Gérard Prunier : D’une certaine manière oui. Mais pas à cause de ce monsieur lui-même. Comme vous le dites, c’est effectivement plus un symbole. Son pouvoir effectif qu’il va avoir entre les mains va être très limité.

    Depuis novembre 2015, le pays Oromo est secoué par de grandes manifestations et une répression meurtrière – au moins 940 morts –, est-ce que c’est la pression de ces manifestants qui a abouti à l’élection d’Abiy Ahmed ?

    Oui. Et surtout ce qui est significatif, c’est que, non seulement il a eu à l’intérieur du parti les voix oromos, mais également celles des Amharas. Et ça, c’est très important pour le futur, parce que cela veut dire qu’il y a une coalition anti-tigréenne qui est en train de se mettre en place.

    Mais cette pression des manifestants oromos, depuis novembre 2015, est due à quoi ?

    D’abord le détonateur cela a été la tentative d’étendre au pays Oromo et donc dans des zones rurales, la superficie de l’habitat urbain d’Addis-Abeba. Et en fait, un changement dans la propriété foncière, qui aurait permis des accaparements de terre par - évidemment -, des hommes d’affaires tigréens.

    On peut parler d’un ras-le-bol anti-Tigréens, ceux qui sont au pouvoir depuis la chute de Mengistu en 1991 ?

    Certainement. Non seulement anti-Tigréens, mais également contre le système du parti unique.

    Et malgré l’état d’urgence imposé en 2016, les manifestations ont continué ?

    Absolument. Et en plus, ce n’est pas uniquement des manifestations des Oromos contre le gouvernement. Ce sont des groupes ethniques les uns contre les autres. Et ça, c’est le côté catastrophique de la Constitution de 1991. C’est-à-dire que les Ethiopiens ont fait le contraire de ce que font tous les Africains qui ont peur du tribalisme, ils ont institutionnalisé le tribalisme et c’est en train de partir en dérapage incontrôlé.

    Ils ont regroupé les quatre principales ethnies au sein de cette fameuse coalition PRDF ?

    Oui. Et ce sont des luttes pour savoir quelle sera la langue qui sera utilisée dans les écoles primaires, pour l’alphabétisation de base… Ce sont des luttes pour tout. Il n’y a plus vraiment de contrôle du gouvernement sur énormément de politiques régionales.

    A partir de 2015, pour conserver le pouvoir, la minorité tigréenne a tenté de diviser les deux principales communautés du pays, les Oromos et les Amharas, mais apparemment, les Tigréens n’y sont pas arrivés.

    Non. Il y a une différence - évidemment, énorme -, entre Oromos et Amharas. Mais il y a une alliance tactique qui vise à se débarrasser des Tigréens. Or, si on additionne les Amharas et les Oromos, c’est 70% de la population. Les Tigréens, c’est 5%. Donc, le fédéralisme ethnique qui prétend régler les affaires du pays fonctionne contre la minorité gouvernante.

    Ce mois de mars, Abiy Ahmed a été élu par les quelque 180 membres de cette coalition PRDF, mais les réunions de cette coalition sont apparemment aussi secrètes que les conclaves des cardinaux au Vatican. Est-ce qu’on sait exactement le rapport de force aujourd’hui dans cette coalition ?

    Non. Et on ne peut pas le savoir. Parce que, en fait, ça, c’est un élément de culture éthiopienne. Quand on regarde comment cela s’est passé au début de la révolution en 1974, quand on a détrôné l’empereur, ce qu’on appelait le Derg, qui avait 108 membres à l’époque, ça fonctionnait exactement de la même manière. On ne savait rien. On ne connaissait même pas le nom des membres du Derg.

    Il y a une vraie culture du secret. A quels autres pays pourrait-on comparer l’Ethiopie ?

    Le Japon d’avant-guerre ou le Rwanda d’aujourd’hui.

    Alors les Tigréens ont donc lâché du lest, mais ne gardent-ils pas l’appareil sécuritaire ?

    Ah si, complètement ! Et ça, c’est un peu l’ultime raison du roi comme on écrivait sur les canons de la France d’avant 1789. S'il n’y a plus rien d’autre, il y aura toujours ça. Mais ça, justement, ça tient jusqu’où ? Si on en est réduit à gouverner uniquement avec les services secrets, il manque quelque part un lien avec les vastes masses populaires, comme on disait autrefois.

    Ce nouveau Premier ministre Abiy Ahmed, qui n’a que 42 ans, a déjà une longue carrière derrière lui, puisqu’il a été ministre et il a été membre des services secrets éthiopiens.

    Oui, bien sûr. En fait, si on regarde le modèle de tout le système, c’est le vieux système communiste. Et c’est un apparatchik. Mais où est le changement ? Il y a vraiment un déficit de lien avec un mouvement populaire profond et qui d’ailleurs va bien au-delà des Oromos. C’est toute la contestation du régime de 1991.

    En aout 2017, l’état d’urgence a été levé, puis le mois dernier, il a été rétabli à une courte majorité au Parlement. N’est-ce pas sur ce point précis qu’on attend aujourd’hui le nouveau Premier ministre ?

    Oui, sans doute. Mais je crains qu’on ne soit déçu, parce que la décision – la véritable décision –, elle appartient à l’armée.

    Donc Abiy Ahmed marche sur une corde raide ?

    Oh que oui ! Parce qu’il y a même tout un segment à l’intérieur de l’EPRDF côté du TPLF.

    Côté tigréen…

    Qui ne veut rien changer. Qui veut garder ce système. Or, il est évident qu’il est à bout de souffle.


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