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    «Si Bemba peut rentrer en RDC cela va bouleverser le calcul de l'opposition»

    Les supporters de Jean-Pierre Bemba sont sortis dans les rues de Kinshasa après le verdict de la CPI annulant la peine qui pesait sur leur leader, le 8 juin 2018. JOHN WESSELS / AFP

    La polémique se poursuit autour de l’acquittement de Jean-Pierre Bemba. Cette décision est perçue par ses partisans, l’opposition congolaise et sans doute une partie de la population congolaise comme une chance alors qu’un possible troisième mandat pour Joseph Kabila est évoqué dans les rangs de la majorité. Du côté centrafricain et des ONG, c’est au contraire la consternation après plus de dix ans de procédure et plus de 5 000 victimes enregistrées. Jason Stearns, directeur du Groupe d’études sur le Congo, un centre de recherche situé à l’université de New York répond aux questions de Sonia Rolley.

    RFI: Qu’est-ce que pourrait changer la libération de Jean-Pierre Bemba ?

    Jason Stearns: C’est difficile à dire parce que cela dépend de plusieurs choses. Premièrement et surtout, est-ce qu’il peut rentrer au pays ? En 2007, après les élections et les affrontements, en centre-ville de Kinshasa, entre les garde-corps de Bemba et l’armée nationale, le gouvernement de Joseph Kabila traitait Jean-Pierre Bemba de criminel et l’avait accusé de haute trahison. Les déclarations actuelles du porte-parole du gouvernement, Lambert Mende, sont un peu ambigües. Il ne s’est pas vraiment prononcé là-dessus.

    Il faut attendre pour savoir s’il peut rentrer au pays. Personnellement, je suis fortement septique sur cette question. Ceci étant, s’il peut rentrer au pays, cela bouleversera certainement le calcul de l’opposition. Même s’il ne peut pas rentrer, il pourra jouer un rôle important. La grande question de l’opposition c’est son unité. Si l’opposition se fragmente, ce sera beaucoup plus facile, pour la majorité présidentielle, de gagner. Est-ce que Jean-Pierre Bemba - connu pour avoir un grand ego et être très indépendant - va pouvoir se rallier derrière une autre coalition de l’opposition ? C’est une grande question.

    S’il rentrait à Kinshasa, aujourd’hui, pourquoi est-ce que cela changerait véritablement quelque chose ? Qu’est qu’il représente ?

    Il faut dire que les Congolais ne croyaient jamais à sa culpabilité. On avait mené un sondage, en 2016, selon lequel 33 % seulement des Congolais pensaient que sa peine était juste et, dans le nord du pays d’où il est originaire, ils étaient environ 10 % seulement. Je pense que pour beaucoup de Congolais, la justice vient finalement d’être faite et que Jean-Pierre Bemba pourrait rentrer, en quelque sorte, comme héros.

    Jean-Pierre Bemba représente quelqu’un qui s’est toujours opposé à Kabila alors que Moïse Katumbi était, avant de s’y opposer, ensemble avec Kabila, ce qui est une faiblesse pour Moïse Katumbi. Félix Tshisekedi est, quant à lui, quelque part un peu inconnu parce qu’il a évolué derrière son père et donc, Jean-Pierre Bemba est le vrai opposant, pour beaucoup de Congolais. Il est le « muana mboka » (l’enfant du pays), comme on l’appelle. Dans un sondage qu’on avait mené en février, avant son acquittement et alors qu’il était encore en prison, il arrivait en troisième place avec le soutien de 12 % de la population. Il reste donc populaire.

    Pourquoi est-ce que les Congolais n’ont jamais cru à la culpabilité de Jean-Pierre Bemba ? C’est pourtant le pays où la Cour pénale internationale a le plus de procédures et a été implantée le plus tôt.

    Le tribunal ne peut prendre que très peu de cas. Il doit donc choisir et si on choisit, cela conduit à des accusations de partialité. Beaucoup de Congolais ne pouvaient pas comprendre pourquoi Jean-Pierre Bemba pouvait être condamné et que d’autres politiciens et commandants congolais - peut-être beaucoup plus clairement coupables de crimes de guerre - restaient libres. Même le commandant en charge de ses troupes - les MLC - qui avaient perpétué les massacres en Centrafrique, Mustafa Mukiza, aujourd’hui général dans l’armée nationale, n’a jamais été inquiété, ni arrêté.

    Je pense donc que c’était ça l’incompréhension. Pourquoi Jean-Pierre Bemba ? Pourquoi on l’arrête juste après les élections de 2006 qu’il avait perdues de peu ? Pour beaucoup de Congolais, cela faisait partie d’un complot international visant à soutenir Kabila. C’est malheureux parce qu’il y avait quand même un fond dans ces accusations. Des gens ont été tués, violés en Centrafrique et il est clair que ce sont les troupes de Jean-Pierre Bemba. Je crains donc que tout cela maintenant va être oublié.

    Cela veut dire qu’il va être un peu blanchi parce qu’aujourd’hui il est perçu comme quelqu’un qui pourrait changer la donne au niveau de l’opposition ?

    Exactement. De toute façon, ce sont des crimes qui ont été commis en Centrafrique, pas en RDC, et pour beaucoup de Congolais, ce qui est beaucoup plus important aujourd’hui, c’est de chasser Joseph Kabila du pouvoir. Dans ce combat politique, on va oublier les conséquences humanitaires de la guerre que Jean-Pierre Bemba avait menée.

    Est-ce que l’une des forces de Jean-Pierre Bemba, ce n’est pas aussi d’être de l’ouest du pays ?

    Absolument. L’ouest du pays n’avait jamais un candidat dans ce processus électoral et on cherchait un candidat.

    Quand on voit, dans les sondages que nous avons menés, que Moïse Katumbi était par exemple très populaire dans le nord du pays, l’interprétation que j’en ai tiré après avoir parlé avec des gens, au niveau local, c’est qu’ils cherchaient quelqu’un pour battre Kabila et il n’y avait que Moïse Katumbi qui était là.

    Donc si Jean-Pierre Bemba est là, Moïse Katumbi est du sud ; de l’est, du Katanga et Félix Tshisekedi est du centre du pays. Jean-Pierre Bemba venant de l’ouest, je pense que pour beaucoup de gens de l’ouest il faut, après maintenant 17 ans de Joseph Kabila au pouvoir, quelqu’un de l’ouest.

    Est-ce que cela ne va pas faire beaucoup, du point de vue de la communauté internationale, que deux des principaux leaders de l’opposition, à savoir les poids lourds de l’opposition, Moïse Katumbi et Jean-Pierre Bemba, ne puissent pas se présenter à ce scrutin ou ne puissent pas être candidats, si jamais on en arrive à ce point-là ?

    Il faudra voir. Jean-Pierre Bemba n’est pas libre. Par conséquent, il est un peu difficile de se prononcer là-dessus mais ce que je sais c’est que dans les cercles diplomatiques, en privé, ils vont vous dire que si les élections se tiennent et si elles se tiennent d’une façon acceptable - s’il y a une certaine liberté de manifestations, s’il y a peut-être quelques prisonniers politiques qui peuvent être libérés -  il n’est pas nécessaire que Moïse Katumbi rentre au pays. Je pense que beaucoup ont compris que Moïse Katumbi n’est pas absolument nécessaire pour les élections parce que Kabila n’accepterait jamais que Katumbi rentre au pays. Alors, est-ce que ce sera le même calcul, avec maintenant deux opposants en exil ? Difficile à dire mais déjà la diplomatie internationale ne posait pas comme condition absolue la rentrée de Moïse Katumbi.


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