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    Jean-Joseph Boillot: en Afrique, «l'Inde est reçue à bras ouverts»

    Narendra Modi ici lors de sa visite au Rwanda le 24 juillet 2018. REUTERS/Jean Bizimana

    C’était la dernière étape de sa tournée africaine. Le Premier ministre indien participait jusqu’à hier au sommet des BRICS, en Afrique du Sud. Narendra Modi était avant au Rwanda et en Ouganda où il a signé plusieurs accords de coopération. Il a également annoncé l’ouverture de 18 ambassades supplémentaires sur le continent d’ici à 2021. Un rapprochement avec l’Afrique destiné, avant tout à contrer l’influence grandissante de la Chine sur le continent. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si la tournée africaine du Premier ministre indien coïncide avec celle du président chinois Xi Jinping. Pour en parler, Jean-Joseph Boillot, conseiller du club du Centre d’études prospectives et d’informations internationales (CEPII) pour les pays émergents et auteur de Chindiafrique aux Editions Odile Jacob, est l’invité de Clémentine Pawlotsky.

    RFI: Pour sa tournée africaine, le Premier ministre indien, Narendra Modi, a choisi l’Afrique du Sud, l’Ouganda et le Rwanda. Pourquoi ces trois pays ?

    Jean-Joseph Boillot: Je crois que l’idée des Indiens, pour l’instant, c’est qu’il y a un écart considérable entre eux et le géant chinois sur le continent africain. Le géant chinois est en train d’opérer une ouverture vers l’ouest en essayant de finalement raccrocher la façade atlantique et la façade de l’océan Indien. Les Indiens n’en sont pas là et, pour l’instant, il leur faut absolument résister sur la partie qui est quand même plutôt leur point de fort, c’est-à-dire l’Afrique de l’Est.

    Pourquoi l’Ouganda ? Parce qu’il y a quelques décennies, il y avait une communauté indienne considérable qui avait été chassée du pays et depuis, les relations se sont restaurées et vont plutôt très bien.

    Nous avons donc l’Ethiopie, l’Ouganda, le Kenya et en gros jusqu’à l’Afrique du Sud où la présence indienne est assez marquée.

    Kigali était une étape extrêmement importante car les services secrets fonctionnent bien dans les deux pays et il y avait l’information – j’étais en Inde à ce moment-là – selon laquelle le président Xi Jinping allait à Kigali. Or l’’idée des Indiens est de marquer à la culotte - vous m’excuserez l’expression - leurs amis et néanmoins concurrents chinois. J’observe d’ailleurs que lorsque le président Kagame a fait, en même temps, le bilan des deux visites, il a annoncé le package financier des deux pays ensemble et non pas séparément. Par conséquent, d’un point de vue de la diplomatie indienne, c’est assez réussi.

    Très concrètement, comment se manifeste la présence indienne sur le continent africain et dans quels secteurs investit-elle ?

    La présence indienne, compte-tenu du fait que l’Inde est une puissance pauvre - elle n’a pas du tout les réserves de change de la Chine - est une présence que je perçois comme étant bottom-up. Par exemple, il n’y a jamais eu un plan d’ensemble de l’Inde d’exporter ses médicaments. Il y a plus de médicaments indiens que de médicaments chinois sur le continent mais cela n’a jamais été du ressort d’une stratégie d’envergure dans ce secteur-là.

    Même chose pour les camions ou encore pour les jeeps. L’Indien Mahindra a par exemple des jeeps de très bonne qualité qui se vendent très bien. Autre exemple, celui du produit le plus important finalement, à savoir les pompes à eau. Ce sont des pompes à eau Kirloskar et c’est un Indien que personne ne connaît dans le monde, et qui est maintenant le leader des pompes à eau sur le continent.

    Cette présence indienne est une présence qui se voit moins. C’est pour cela que l’on en parle moins d’ailleurs mais qui correspond assez bien à une façon, pour les Africains, d’apprécier des produits plus frugaux, plus solides en termes de qualité - ils ont meilleure réputation - et qui ont la force d’être exportés par les entreprises indiennes qui sont des as du marketing et du réseau de distribution. Le produit chinois circule de façon assez différente finalement.

    Aujourd’hui l’Inde a-t-elle les moyens de freiner l’influence chinoise ?

    De facto, bien-sûr. Les Africains ont besoin d’autres partenaires visant à contrebalancer cette influence chinoise. La Turquie est là pour cette raison et l’Inde évidemment apparaît comme peut-être celle qui a cet historique du mouvement des non-alignés, de cette diplomatie. Elle a aussi cette réputation d’être un pays démocratique. Vous comprenez bien que l’ensemble du continent africain est passé à la démocratie politique et ce n’est pas pour tomber dans les bras d’un pays dictatorial. Tout le monde reconnait que l’Inde, c’est plus petit mais en même temps, l’Inde est plutôt reçue à bras ouverts et j’en veux pour preuve cette visite à Kigali et puis l’impressionnant aéropage d’entreprises indiennes présentes au sommet des BRICS, plus important que le nombre d’entreprises chinoises.

    A long terme, quels sont les objectifs de l’Inde sur le continent africain ?

    Le continent africain – je dirais que c’est comme pour l’Europe de l’Ouest et l’Europe de l’Est - c’est son voisin immédiat. C’est un géant d’un milliard et demi d’habitants. C’est un géant qui décolle aussi et qui est à peu près - c’est un point commun - sur des registres assez similaires à ceux de l’Inde, en termes de régime politique et de mode de consommation économique. On oublie que l’Inde est le troisième partenaire de l’Afrique et que les échanges entre l’Afrique et l’Inde croissent au rythme de 15 à 20 % par an, ce qui est extrêmement rapide. A terme, je pense que l’Inde fera partie des deux, trois plus grands partenaires structurels du monde africain.


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