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    Maroc: «Malgré la loi, il y a encore des filles qui épousent leur violeur»

    Khadija Okkarou, adolescente marocaine de 17 ans, séquestrée, violée et martyrisée pendant deux mois par une douzaine d'hommes, montre les séquelles physiques qui resteront gravées sur sa peau. AFP/Stringer

    Kidnappée, violée et martyrisée pendant deux mois par un groupe d’hommes, une jeune adolescente marocaine, Khadija, témoigne et suscite une vague d’indignation sans précédent au Maroc, notamment sur les réseaux sociaux et depuis le 21 août, date de la publication de la vidéo de la jeune fille. Douze agresseurs présumés de Khadija ont été interpellés. D’après des médias locaux, leur procès pourrait s’ouvrir jeudi. Fouzia Assouli, présidente de la Fondation euro-méditerranéenne des femmes et présidente d’honneur de la Fédération des ligues des droits des femmes au Maroc, répond aux questions de Carine Frenk.

    RFI : Avez-vous pu regarder cette vidéo ?

    Fouzia Assouli : C’est horrible. Je n’ai pas pu la regarder parce que là c’est trop, c’est monstrueux. On ne peut pas imaginer que de telles choses peuvent arriver à une jeune fille de 17 ans. Il y a des fois, moi je n’arrive pas à regarder. Ça me fait trop mal. Ça fait longtemps, des années et des années, que je rencontre des femmes victimes de violences, des filles victimes de violence, et là je n’en peux plus. Mais je sais de quoi il s’agit.

    Et pourquoi cette vidéo suscite tant d’émoi au Maroc ?

    Parce que c’est trop ! Vous imaginez une fille qui se fait violer, qui se fait mutiler, mutilée de cette façon, c’est trop. Il y a trop de misère, de violence, des lois qui ne protègent pas, des politiques publiques qui ne protègent pas. Comment des gamins peuvent devenir comme ça ? C’est quand même toute une situation très complexe. Pas uniquement les stéréotypes, pas uniquement la discrimination envers les filles, pas uniquement. Mais il y a aussi de la misère, il y a de l’abandon scolaire, la précarité. C’est vraiment complexe.

    En 2012, une adolescente de 16 ans s’était suicidée après avoir été contrainte d’épouser son violeur.

    On n’oubliera jamais Amina el Filali, c’était une tragédie. Moi, je suis allée sur place tout de suite. C’était une colère, une colère incroyable, qu’une fille subisse une telle violence, un tel désespoir. C’était une condamnation de la société entière. Quand même ce qui était bien, c’est que nous sommes arrivés grâce à toute cette mobilisation, grâce à ce plaidoyer à faire changer la loi.

    L’article qui permet aux violeurs à échapper à la prison en épousant leur victime.

    Oui, c’est ça. Nous sommes arrivés au Maroc, les premiers à changer cette loi. C’était quand même très important parce que là, c’est le sens de l’honneur, c’est comment les filles et les femmes sont traitées comme des objets, comme des marchandises. Vous imaginez, vous vous faites violer une fois et après on légalise ce viol pour que ça devienne quotidien. C’était quand même incroyable. Ça a montré comme la situation des femmes est très basse dans nos pays, vraiment très basse. Dans l’imaginaire, pas uniquement dans le juridique parce que le juridique, on arrive à le changer. C’est vrai que le juridique et les lois agissent sur le comportement et les orientent. Mais cela prend énormément de temps pour que les mentalités changent, que les lois soient bien appliquées. Je suis sûre que jusqu’à maintenant, il y a encore des filles qui ont épousé leur violeur, bien qu’il y ait la loi. Et dans la pratique, c’est la honte, c’est la chouma. Mais ça commence à changer.

    L’année dernière, selon des chiffres officiels, le nombre d’affaires de viol traitées par la justice a doublé. On est passé de 800 à 1 600 plaintes. Est-ce que cela signifie que les victimes ont moins peur, qu’elles peuvent porter plus souvent plainte  ?

    Oui, il y a ça. Le tabou est brisé. Et de plus en plus, les victimes arrivent à déposer plainte. Mais il y a aussi que le phénomène aussi a augmenté. On sent ça, c’est parce que les structures changent. La situation des conditions des femmes, les femmes sont plus visibles dans l’espace public. Il y a certains métiers qui se sont féminisés, si on prend la pharmacie, la médecine. On a de plus en plus de femmes cadres. Les jeunes filles réussissent de plus en plus dans les études. Ce bouleversement crée des conflits.

    Vous avez le sentiment que c’est un phénomène qui prend de l’ampleur. Ce n’est pas simplement parce qu’aujourd’hui, on en parle plus ?

    Non, non. Il y a ça, on en parle plus. Mais il y a aussi que ce phénomène prend de plus en plus d’ampleur. On sent qu’il y a une montée du conservatisme au Maroc, et que l’espace public est devenu de plus en plus difficile pour les femmes, et de plus en plus violent envers les femmes.

    En février, une nouvelle loi contre les violences faites aux femmes a été votée. Cette loi doit entrer en vigueur mi-septembre. Mais le viol conjugal n’est toujours pas reconnu ?

    Oui, malheureusement. Malgré tout le plaidoyer, le fait de ne pas reconnaître le viol conjugal, qu’est-ce que cela veut dire ? C’est même ridicule, c’est même honteux de ne pas considérer que le viol conjugal doive être puni. Cela montre qu’il n’y a pas une volonté politique pour éradiquer la violence à l’encontre des femmes. C’est vrai qu’on a fait des pas énormes. Nous savons que le roi Mohamed VI avait bien soutenu les droits des femmes et on a eu le changement du code de la famille, on a eu la Constitution très avancée, mais depuis on a des politiques publiques vraiment mitigées qui ne sont pas claires. En plus, il y a des discours qui instrumentalisent la religion pour garder cette situation d’infériorité, de discrimination, envers les femmes. Ça freine les changements.


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