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    André Guichaoua: au Rwanda, «cette libération de prisonniers est une surprise»

    L'historien André Guichaoua est un spécialiste du Rwanda. uwpress.wisc.edu

    Au Rwanda, l'opposante Victoire Ingabire et le chanteur Kizito Mihigo ont été libérés, dans la matinée de ce samedi 15 septembre. Ils font partie des 2140 prisonniers dont le ministère de la Justice avait annoncé vendredi l'élargissement. Tous deux étaient considérés comme des prisonniers politiques et d'opinion par les organisations de défense des droits de l'homme et purgeaient de lourdes peines. Quinze ans pour l'opposante, dix pour l'activiste et chanteur. S'agit-t-il d'une mesure prise pour calmer les critiques avant le sommet de la Francophonie ? Kigali espère voir sa candidate, Louise Mushikiwabo, désignée secrétaire générale mais l'OIF est censée faire la promotion de la démocratie. En tout cas, le gouvernement rwandais, lui, se défend d'avoir cédé aux pressions. RFI reçoit André Guichaoua, historien, spécialiste du Rwanda, il est l'un des principaux témoins experts du génocide.

    RFI: Est-ce que vous avez été surpris par cette remise en liberté de Victoire Ingabire et de Kizito Mihigo ?

    André Guichaoua: Oui, assurément. Pour autant, on pouvait s’attendre à ce qu’il y ait un geste politique avant la réunion de la francophonie pour le renouvellement du poste de secrétaire général mais, de là à imaginer que 1 000 prisonniers soient libérés dont deux emblématiques, c’est effectivement une surprise et donc un geste qui doit être apprécié à sa juste valeur.

    Les libérations de prisonniers, cela arrive quand même régulièrement au Rwanda, dans un pays où les prisons sont souvent congestionnées. Est-ce que là, ce qui donc vous surprend plus, est-ce la dimension de libérer des prisonniers politiques ? Est-ce que c’est rare ce genre de libération ?

    Oui, surtout que les deux qui ont été considérés comme les personnes clés qu’il fallait libérer pour donner une portée ou encore un poids politique décisif à cette décision, sont effectivement des personnalités qui pèsent. C’est le cas de Victoire Ingabire, candidate des Forces démocratiques aux élections présidentielles de 2010, qui avait quand même été condamnée à 15 ans pour conspiration contre les autorités par le terrorisme et la guerre, alors qu’elle était tout simplement candidate. C’est le cas si l’on prend aussi le chanteur Kizito Mihigo qui, lui, a été condamné pour ses chansons et en fait pour tentative de déstabilisation d’attentat. Bref, ces deux libérations sont considérées, non pas comme des revirements parce qu’elles ne sont pas présentées comme telles mais comme des élargissements relativement inattendus.

    Deux personnalités importantes ont été libérées. Est-ce que pour autant, cela signifie que c’est le début d’une ouverture de l’espace démocratique au Rwanda ?

    La portée politique est forte sur le plan symbolique. Elle ne l’est probablement pas sur le plan pratique, en termes de marge de manœuvre.  Victoire Ingabire a immédiatement déclaré qu’elle reprenait son combat politique. Effectivement, elle va le reprendre et elle va faire preuve certainement d’un grand courage mais l’espace est quand même très largement verrouillé, comme les dernières élections législatives viennent de le démontrer.

    Elle, la candidate, en soulignant que, pour elle, l’ouverture de l’espace politique n’est pas négligeable, elle dit aussi, en même temps, qu’elle veut reprendre son combat.

    Parmi les autres signes, le parti des Verts a été accepté au Parlement. Là encore, j’insiste effectivement sur le fait que ce n’est pas négligeable parce que dans la tête de beaucoup de gens, au Rwanda mais aussi et peut-être surtout à l’extérieur du pays, son vice-président André Rwisereka avait été enlevé en juillet 2010 et retrouvé décapité le lendemain. Puisque ce parti [Parti vert démocratique] était une scission du FPR [Front patriotique rwandais, parti au pouvoir], on lui avait réservé apparemment le châtiment des traitres qui ont quitté le FPR.

    Aussi, je crois que là, il y a une volonté de marquer les esprits mais je dis immédiatement que cela ne donne pas la garantie d’une ouverture politique effective en termes de marge de manœuvre pour ce type de profil d’opposant.

    Souvent, on l’impression que ces gestes arrivent après les élections et qu’avant, on assiste à un verrouillage. Est-ce que c’est aussi votre sentiment ?

    Oui. Je pense, effectivement, qu’il n’y a pas dans la décision d’aujourd’hui d’éléments qui permettent d’imaginer qu’au-delà de la situation personnelle de ceux qui ont été libérés - qu’il ne faut pas négliger, ce n’est pas rien - rien ne garantit qu’ils disposeront demain de marge de manœuvre leur permettant pour l’un de porter son message de chanteur sous la forme qu’il avait choisie à cette époque et pour l’autre, de mener un combat politique, dans un cadre véritablement ouvert en termes de possibilités de réunions, de possibilités d’affichage, d’accès aux médias, de déplacements, etc…

    Je dirais même, d’une certaine façon, quand on voit les décisions qui ont été prises, il y a très peu de jours, sur le contrôle de tous les citoyens, dans toutes les communes, sur toutes les collines parce que les menaces de terrorisme nécessitent un renforcement drastique des contrôles, eh bien on peut imaginer que la vie politique ne sera pas véritablement débloquée.

    Il n’y a pas eu d’ouverture politique y compris au cours de périodes où elles étaient possibles et que l’opposition ne représentait pas un véritable danger. Il n’y a, à priori, aucune raison qu’aujourd’hui les choses aillent beaucoup plus loin, même s’il ne faut pas sous-estimer la portée de ce geste, dans le contexte de nécessaire ouverture qui doit prévaloir, avant cette réunion de l’Organisation internationale de la francophonie.

    Parce que la Francophonie a comme texte fondateur la déclaration de Bamako et qu’en théorie l’OIF est une organisation qui doit porter les valeurs de la démocratie ? C’est cela qui posait problème sur le Rwanda ?

    Oui, la déclaration de Bamako est extraordinairement claire et explicite sur la vocation de l’Agence de la francophonie et cette dernière a quand même pris assez souvent des décisions marquantes dans ce domaine.


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