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    Côte d'Ivoire: «La France avait une volonté très ferme d'en finir avec le régime Gbagbo»

    Laurent Gbagbo, en 2013. AFP

    « Pendant les années Gbagbo, la France n’est pas intervenue en Côte d’Ivoire pour résoudre la crise, mais au contraire pour l’aggraver ». C’est en substance la thèse de Raphaël Granvaud et de David Mauger, de l’association Survie, qui publie l'ouvrage Un pompier pyromane aux éditions Agone. Une semaine avant la reprise des audiences du procès Gbagbo devant la CPI, le 1er octobre, Raphaël Granvaud répond aux questions de Christophe Boisbouvier.

    Pourquoi dites-vous que la France joue un rôle de « pyromane » en Côte d’Ivoire ?

    Raphaël Granvaud : Selon la version officielle, la France est intervenue avec l’opération Licorne pour des buts humanitaires et de manière complètement impartiale. Or ce qu’on démontre dans le livre, c’est que la France n’était pas du tout un arbitre neutre, mais au contraire un acteur de la crise et un acteur très engagé avec une volonté très ferme d’en finir avec le régime Gbagbo et des accointances qu’on a pu documenter à partir de plusieurs indices de complicité avérée avec la rébellion.

    Vous dénoncez en effet les multiples ingérences de la France en Côte d’Ivoire depuis l’an 2000, depuis l’arrivée au pouvoir de Laurent Gbagbo. Mais en décembre 1999 par exemple, lors du « coup d’Etat du Père Noël », la France n’a rien fait pour sauver le régime du président Bédié...

    Oui. Officiellement c’est parce qu’il y avait des divergences de vue dans l’exécutif, d’un côté la droite et Chirac à l’Elysée, de l’autre côté Matignon et le Parti socialiste avec Lionel Jospin. Mais on peut penser aussi que dans la mesure où Konan Bédié avait commencé à remettre en cause certains intérêts dans le cacao par exemple, et que se profilaient également des questions pétrolières, on peut penser que peut-être la France n’était pas très empressée non plus à aller sauver quelqu’un qui par ailleurs était très discrédité à la fois sur le plan intérieur et sur le plan international.

    Et en octobre 2000, quand une insurrection aide Laurent Gbagbo à renverser le général Robert Gueï, c’est la France comme vous l’écrivez qui soutient la reconnaissance de Laurent Gbagbo contre plusieurs pays dont les Etats-Unis et le Nigeria, non ?

    Alors, la diplomatie de Hubert Védrine aux Affaires étrangères, effectivement, va se prononcer pour la reconnaissance du régime Gbagbo, sous condition toutefois. Tandis que Jacques Chirac va mettre quand même un long moment avant de le reconnaître comme président de la Côte d’Ivoire.

    Voulez-vous dire qu’il y a une exception Jospin ?

    Une exception, je ne sais pas. En tout cas, le gouvernement Jospin ne partageait pas la hargne qu’a pu avoir le président Chirac à l’encontre du président Gbagbo, même si, par la suite, cette aversion va se propager, se répandre et être partagée par d’autres acteurs de premier plan du Parti socialiste.

    On arrive à septembre 2002, l’insurrection nordiste. Vous semblez dire que la France est au courant de cette insurrection anti-Gbagbo, voire qu’elle l’a suscitée. Avez-vous des preuves ?

    Des preuves matérielles, non. En revanche, ce qui ne nous parait absolument pas crédible, c’est l’argumentaire qui est tenu à l’époque selon lequel les services secrets auraient été sourds et aveugles avant et après le déclenchement de cette tentative de putsch. Et, dans le livre, on rapporte notamment quelques exemples simultanés dans d’autres pays à la même période et impliquant parfois même le Burkina d’où est partie la rébellion, où les services secrets étaient tout à fait informés et tout à fait au courant de certaines tentatives de coup d’Etat qui étaient en train de se nouer.

    Vous expliquez l'aversion des Français à l’égard de Laurent Gbagbo à cause notamment des intérêts économiques de la France en Côte d’Ivoire. Mais pour autant, est-ce que le marché des matières premières de Côte d’Ivoire n’a pas échappé à la France dès cette époque-là ?

    Pour partie effectivement, dans le cacao il y a des intérêts américains qui sont très présents depuis cette période. Cela dit, la France conserve une part prépondérante dans l’économie ivoirienne. Quelques grands groupes comme Bolloré, Bouygues et quelques autres se taillent encore des parts importantes [de marché]. Et, par ailleurs, il n’y a pas que des intérêts strictement économiques. Il y a véritablement des intérêts stratégiques à l’échelle de toute la région.

    Ce que craignaient sans doute Chirac et, plus généralement, quelques autres acteurs français, c’est que, si les intérêts français venaient à être remis en cause dans ce pays, ça fasse boule de neige et ça entraîne d’autres pays à une conduite similaire. Donc on voulait se débarrasser d’un homme politique qui apparaissait comme trop indépendant à l’égard des intérêts économiques et stratégiques français, et militaires notamment.

    « Jacques Chirac veut se débarrasser de Laurent Gbagbo pour préserver l’ordre Françafricain », écrivez-vous.

    Très clairement, Gbagbo arrive au pouvoir sans l’assentiment de la France. Chirac, de toute évidence, ne l’a pas digéré. Et par la suite – il y a des anecdotes qui en témoignent, rapportées par plusieurs diplomates – Gbagbo refuse un rapport d’allégeance que d’autres dirigeants africains acceptent bien volontiers. Et ça non plus, Chirac ne l’accepte pas. L’enjeu est régional. La France ne tient pas à perdre ce pays qui occupe une position particulière dans le dispositif que l’on appelle la Françafrique.

    En novembre 2004, l’armée de l’air ivoirienne bombarde Bouaké et tue 9 soldats français. Qu’est-ce qui vous fait penser que c’est un coup tordu, soit de la cellule africaine, soit des services secrets français ?

    C’est la version défendue notamment par l’avocat français des familles des militaires décédés à Bouaké, qui, au vu de toute la somme de témoignages et de documentation qui a pu être accumulée pendant la procédure judiciaire, en arrive à la conclusion que vraisemblablement, l’aviation ivoirienne a été intoxiquée pour bombarder un endroit et qu’il n’y aurait pas dû y avoir de soldats français à cet endroit-là. Ils s’y trouvent malencontreusement, les morts n’étaient évidemment pas prévus.

    Ça aurait dû servir de prétexte à un renversement de Laurent Gbagbo, ce qui explique par ailleurs pourquoi une colonne de chars s’est ensuite retrouvée devant sa résidence personnelle, opercule ouverte, du fait – nous a-t-on dit à l’époque – d’une incroyable erreur d’orientation, qui apparait là encore assez peu crédible.

    Et pensez-vous que la France de Jacques Chirac avait alors un homme de rechange à mettre à la place de Laurent Gbagbo ?

    Certains journalistes avancent le nom de Mathias Doué, lequel a pris la fuite peu après les évènements. Personnellement, je n’ai évidemment pas d’éléments matériels supplémentaires à apporter à l’appui de cette thèse.

    Beaucoup s’interrogent aujourd’hui pour savoir pourquoi Jacques Chirac n’a pas fait arrêter ensuite les deux mercenaires biélorusses qui pilotaient les avions qui avaient bombardé Bouaké. Qu’en pensez-vous ?

    Non seulement la France n’a pas fait arrêter les mercenaires mais, à deux occasions, elle a ordonné qu’ils soient relâchés. D’abord, quand ils ont été appréhendés par les forces spéciales et ensuite quand ils ont été appréhendés par les forces de sécurité togolaises. Donc il y a eu véritablement une volonté délibérée de les faire relâcher. Ce qui d’ailleurs a poussé la juge [Sabine] Kheris, la dernière juge en charge de l’instruction, à demander la comparution de trois anciens ministres français de l’Intérieur, de la Défense et des Affaires étrangères [respectivement Dominique de Villepin, Michèle Alliot-Marie et Michel Barnier] devant la Cour de justice de la République.

    En avril 2011, l’armée française est le fer de lance de l’opération militaire qui renverse le régime de Laurent Gbagbo. Pourquoi écrivez-vous que l’armée française a violé de façon évidente les résolutions de l’ONU ?

    C’est le même mécanisme qui s’est joué en Libye. C’est-à-dire que, sous couvert de protéger les civils, on a demandé une résolution du Conseil de sécurité qui permettait d’intervenir. « Par tous les moyens », dit la résolution de manière assez floue, mais pour la protection des civils. Celle-ci ajoute  « y compris contre les armes lourdes ».

    Et on a pris prétexte de cette résolution pour bombarder purement et simplement les moyens militaires de Laurent Gbagbo et permettre aux rebelles ralliés à Ouattara de gagner l’intérieur d’Abidjan, puis ensuite de même les accompagner jusqu’à la résidence de Laurent Gbagbo, où ils ont pu ensuite le capturer. Donc ce n’était évidemment pas le sens des résolutions de l’ONU.

    A l’origine de la chute de Laurent Gbagbo, il y a la présidentielle de 2010 au terme de laquelle l’élection d’Alassane Ouattara est validée par les Nations unies. Et vous montrez très bien comment, à ce moment-là, Nicolas Sarkozy utilise d’abord la pression diplomatique contre Laurent Gbagbo avant de passer à l’offensive militaire. Est-ce que, de ce point de vue-là, la France n’a pas été très aidée par les Etats-Unis, par la Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest (Cédéao) et par l’Union africaine (UA) ?

    Les Etats-Unis partageaient absolument la même ligne diplomatique. Pour ce qui concerne les acteurs africains c’est un petit peu plus compliqué, dans la mesure où il y a eu au départ des débats plus importants pour savoir quelle ligne adopter.

    Certains chefs d’Etat étaient favorables à Laurent Gbagbo, d’autres étaient favorables à sa proposition de recompter les voix à l’issue de l’élection, et ce n’est qu’après une visite de Jacob Zuma en France, auprès de Nicolas Sarkozy, que celui-ci, on pourrait dire retourne sa veste, se rallie à la position de la diplomatie française et entraîne avec lui le panel de chefs d’Etat désignés par l’Union africaine.

    Donc il y a sans doute un tête-à-tête Sarkozy-Zuma, le 1er mars 2011, qui est décisif dans la chute de Laurent Gbagbo, dites-vous ?

    La chute de Gbagbo, je pense qu’elle aurait eu lieu de toute façon. Mais en tout cas, dans le revirement de la position diplomatique adoptée par l’UA. On ne sait pas exactement ce qui s’est joué à ce moment-là, mais il est vraisemblable qu’il y avait derrière des questions importantes d’ordre économique qui se négociaient entre les deux pays.

    Et d’ordre commercial ?

    Certainement.

    C’est vrai qu’il y a eu ingérence internationale dans la chute de Laurent Gbagbo. Mais, comme vous le rappelez dans votre ouvrage, « cette ingérence s’est inscrite du bon côté de l’histoire », a souligné à l’époque l’éditorialiste de RFI, Jean-Baptiste Placca. Est-ce que beaucoup ne partagent pas cette opinion ?

    Si. Beaucoup partagent cette opinion. Mais on n’a pas pris la peine à l’époque d’écouter ce que disaient les représentants de la société civile ivoirienne qui, elle, préconisait une issue pacifique à la crise, une issue pacifique et négociée. Alors qu’on agissait en prétendant rendre service au peuple ivoirien, on n’écoutait aucune des voix qui plaidaient en ce sens.

    Dénoncer la politique de Nicolas Sarkozy en Côte d’Ivoire, n’est-ce pas une façon de plaider pour le régime de Laurent Gbagbo aujourd’hui ?

    Non, absolument pas. A titre personnel, je n’ai aucune espèce de sympathie ni pour l’homme, ni pour son régime. Simplement, j’estime que c’est aux Ivoiriens à juger leur leader politique et que la France n’a pas à s’ingérer comme elle le fait de manière continue depuis maintenant très longtemps. Et que ce n’est pas à Nicolas Sarkozy, ni à François Hollande, ni à Emmanuel Macron à décerner des bons points aux dirigeants africains. S’ingérer au point d’aller démettre un chef d’Etat militairement, cela paraît tout à fait inacceptable.

    Et de ce point de vue, pensez-vous qu’Emmanuel Macron poursuit la politique de Nicolas Sarkozy et de François Hollande ?

    A la suite de la chute de Laurent Gbagbo, la base de Port-Bouët a été rouverte, puisqu’elle avait été fermée, du moins juridiquement. Et effectivement elle est devenue un des deux points d’appui majoritaires de la France en Afrique, avec Djibouti. Et cette politique-là ne s’est pas démentie. Et on pourrait dire même que, depuis François Hollande, la présence militaire française s’est renforcée, notamment par le biais de l’opération Barkhane. Et Emmanuel Macron a poursuivi absolument cette politique.

    Mais pour autant, on ne voit pas bien les intérêts économiques de la France en Côte d’Ivoire. Ils ne sont pas plus importants aujourd’hui qu’il y a vingt ans quand le marché des matières premières a été raflé par les grandes compagnies internationales et américaines ?

    Encore aujourd’hui, même s’ils ne sont pas omniprésents et omnipotents, les intérêts français pour certaines entreprises restent des intérêts absolument essentiels. Par ailleurs, à travers la gestion de la dette ivoirienne par le biais du mécanisme qu’on appelle « C2D » [Contrat de Désendettement et de Développement], il y a possibilité de faire redistribuer aux entreprises françaises, qui vont récolter des marchés, cette dette qu’on fait semblant d’annuler.

    Franchement, est-ce que la France envoie ses soldats en Côte d’Ivoire uniquement pour les intérêts de Bouygues ou de Bolloré ?

    Non, je pense que ça n’est pas une raison suffisante, mais les enjeux sont à la fois plus généraux que simplement économiques. Il s’agit dans l’esprit de nos dirigeants d’un véritable système. Et, d’autre part, ils sont fortement imprégnés d’une sorte de théorie des dominos qui voudrait que, si un pays échappe à l’influence française, ça risque de faire tomber les autres pays alentours et que, de ce point de vue là, la Côte d’Ivoire est perçue comme un pays vraiment important dans le dispositif.

    « Fini la politique de la canonnière », écrivez-vous. Désormais la France s’efforce de voir certaines de ses interventions légitimées par un mandat de l’ONU. C’est ce que les Américains appellent « opérer discrètement, sous couverture ». N’est-ce pas une ingérence tout de même plus subtile qu’il y a vingt ans ?

    Oui et non. C’est vrai que la France essaie maintenant d’obtenir de manière systématique un mandat de l’ONU pour ses interventions militaires, mais, même avec un mandat de l’ONU, la France reste entièrement maîtresse de la gestion de ses troupes. Et on l’a parfaitement vu par exemple en novembre 2004, lorsque les militaires français tirent contre des civils ivoiriens désarmés et font plusieurs dizaines de morts, elle [la France] le fait évidemment de sa propre initiative et sans en référer, ni avant ni après, à l’ONU.

    Et dès lors qu’une intervention militaire française est validée à la fois par la sous-région, Cédéao, et par le continent, Union africaine, n’a-t-elle pas une certaine légitimité tout de même ?

    Une certaine légitimité sans doute en apparence, oui. Après cela ne rend pas, de mon point de vue, plus légitime le contenu de cette intervention dans la mesure où parallèlement se poursuit tout ce que la Françafrique a fait de pire : les coups tordus, les actes qui peuvent être caractérisés comme des crimes de guerre, ou des complicités de crimes de guerre.

    Dans la mesure où on peut continuer à mener cette politique tout en étant couvert par un mandat de l’ONU, ça ne la rend pas plus légitime d’un point de vue moral. D’un point de vue juridique sans doute, mais d’un point de vue moral, certainement pas. Ni d’un point de vue moral, ni d’un point de vue politique.


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