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    «La colonisation est une domination sur les terres, les peuples, les cultures et aussi les corps»

    Des Congolais mettent le feu à une voiture pour protester contre la colonisation de leur pays, en 1959, un an avant la déclaration d'indépendance du Congo. AFP

    Partout dans le monde, tout au long de la période coloniale, les empires ont pris le contrôle des territoires, mais aussi de leurs populations, et de leurs corps. C’est à la domination des corps que se sont intéressés des dizaines de chercheurs et contributeurs. Pour un ouvrage collectif, intitulé « Sexe, race & colonies », aux Editions La Découverte, ils ont analysé des milliers d’images et documents, produits au cours de six siècles d’histoire, pour les décrypter et déconstruire les fantasmes alors créés par l’Occident. Pascal Blanchard est historien, chercheur au CNRS, spécialiste du fait colonial. Il est l’un des codirecteurs du livre et il répond aux questions de Magali Lagrange.

    RFI: La colonisation s’est approprié des territoires. Diriez-vous qu’elle s’est aussi approprié des corps ?

    Pascal Blanchard: Tout à fait. La colonisation, c’est à la fois une domination sur des terres, sur des peuples, sur des cultures mais aussi sur des corps.

    D’abord, c’est une domination par le travail forcé, par l’esclavage. C’est une domination qui violente les corps puisqu’elle leur impose un système de production, mais elle impose aussi, par la sexualité imposée, violentée, voire aussi par une sexualité qui est structurée et organisée dans les empires mêmes  - puisqu’on considère que les corps sont à la disposition des colonisateurs - une domination par les corps.

    La sexualité a d’abord été un élément du fantasme qui a, par exemple, fait partir les colons dans, pour eux, des paradis sexuels, qui étaient en fait des enfers pour les populations qui les vivaient. Mais c’est aussi à l’intérieur même de ces systèmes de colonisation, des espaces de domination absolue.

    Si on remonte le temps, il n’y a pas eu qu’un effet de domination. Vous dites qu’il y a eu aussi un effet de « fascination de l’autre ».

    C’est tout le paradoxe de l’espace colonial. On a aussi fabriqué un imaginaire de paradis sexuel et cela a construit tout un imaginaire d’envie, de désir.

    C’est tout ce qui fait le paradoxe de cette histoire. A la fois, on va construire une forme de fantasme qu’est le harem et, en même temps, se superpose à cela, le droit de propriété sur ces corps.

    Ce sont donc les deux qui fonctionnent en permanence. On a à la fois montré les images pour ceux qui étaient là-bas mais on a aussi fabriqué les images pour ceux qui n’iraient jamais là-bas. Il s’agit donc d’une forme de fantasme à distance qu’ont fabriqué les Occidentaux pour les Occidentaux.

    Quel type d’images avez-vous trouvé ? Il y a des photos mais avant cela ?

    Tous les supports. Cela va de l’objet en céramique, de la faïence, cela peut aller de l’assiette sur une table, la peinture, le tableau, le dessin, le croquis, la photographie amateur, la photographie professionnelle, la photographie de studio et même du porno colonial qui était fabriqué à Paris ou à Londres. Cela peut être également de la carte postale. Revoir ces images, quand on les voit cumulatives dans le livre, on comprend ce que cela a fabriqué comme imaginaire.

    Vous avez épluché 70 000 images. Est-ce qu’il y en a que vous avez découvertes ? Est-ce qu’il y a des choses particulières, une image, deux images qui vous ont particulièrement marqué ou choqué ?

    On a référencé 70 000 images, c’est-à-dire qu’on a dû travailler sur environ 250 à 300 000 images. Il y a une image, à un moment, que nous avons eu beaucoup de mal à décrypter et qui est aujourd’hui dans le livre sur une double page. C’est une image qui arrive d’Erythrée et qui montre une sorte d’endroit où on voyait des tas de jeunes femmes, debout, assises, nues. On n’arrive pas très bien à définir ce qu’elles font. Elles semblent attendre mais en fait, avec les explications et le travail que nous avons pu faire dessus, c’était un marché aux jeunes femmes, pour l’armée italienne qui venait trouver des jeunes femmes pour les bordels de l’armée italienne et les bordels militaires.

    Je n’avais jamais vu une image qui montrait ce genre de sujets. On en avait entendu parler dans certains écrits et là, d’un seul coup, vous avez une photographie qui montre comment fonctionne quelque chose qui est un scandale absolu mais que nous n’arrivons presque pas à qualifier ou à expliquer par les mots.

    Quand ces images-là ont-elles commencé à être déconstruites ? C’est avec la décolonisation qu’on est passé à autre chose ?

    Oui. Il y a beaucoup de travaux, depuis de nombreuses années, sur les images, sur les imaginaires de l’Orient et de l’Afrique coloniale. Je pense qu’on commence à avoir une accélération, depuis une dizaine d’années, sur ces travaux.

    Je veux dire qu’on est qu’à une des étapes de ce travail et que d’autres, après nous, iront encore beaucoup plus loin.

    En même temps, c’est toute une difficulté pour regarder ces images, aujourd’hui. Cela peut choquer certains que ces images soient montrées parce que nous sommes encore dans le b.a. ba de la déconstruction, de ce qu’a produit ces imaginaires sur l’autre. En fin de compte, vous avez, d’un côté, le colonisateur ou les héritiers des colonisateurs qui ne veulent pas les regarder et de l’autre, vous avez une intime difficulté pour les descendants de ceux qui sont représentés, de montrer ces images.

    En fait, nous croyions avoir commencé à décoloniser les imaginaires, alors qu’en fin de compte, nous sommes peut-être, à peine, en train de commencer à le faire.

    Certains reprochent d’avoir publié ces images. Pourquoi avez-vous décidé de le faire quand même ?

    Il y a vingt-cinq ans, quand on avait commencé à travailler sur ces questions et qu’on avait travaillé sur un sujet qui s’appelait « Images et colonies », on nous reprochait, déjà à l’époque, de montrer des images coloniales parce qu’elles étaient encore d’une puissance incroyable, qui pouvaient encore, dans le présent, arriver à créer de la violence. Aujourd’hui, vingt-cinq ans après, c’est d’une banalité incroyable de montrer les images coloniales.

    Nous savons que cela va déclencher de vrais débats et, dans dix, quinze ans, une génération de chercheurs, grâce à ce travail-là, pourront aller beaucoup plus loin que nous et arriver à faire comprendre ce que beaucoup ne comprennent pas.

    Beaucoup de gens découvrent ce livre et sont sidérés par ce qu’ils voient. On se rend compte que nous sommes dans une génération qui pense savoir, une génération en images qui pense avoir tout vu et qui, en fait est en train de découvrir ce qu’a été la domination sexuelle aux colonies et découvrent ainsi que ça a été un système d’oppression. Je suis désolé, sans montrer les images, on ne peut pas les décoloniser.

    Quelles sont les conséquences aujourd’hui de ces images-là ?

    Il y a des conséquences immédiates très directes. Si vous vous intéressez au tourisme sexuel, dans les pays du Sud, c’est une immédiateté. Si vous vous intéressés à la web culture, vous voyez comment se sont reconfigurés, aujourd’hui, sur un porno monde, un certain nombre d’items qui ont été très forts. Là, on est dans une pure continuité avec, bien sûr, une adaptabilité au temps présent et avec une traçabilité.

    Vous avez encore des hommes qui fonctionnent avec cette idée que s’ils vont loin dans les pays du Sud, avec de l’argent, ils pourront obtenir une sexualité plus facile comme si, d’une certaine manière, les empires avaient disparu mais l’exploitation des corps de l’autre n’avait pas disparu.

    Puis, il y a aussi une manière même d’avoir pensé la relation Nord-Sud qui fonctionne encore parce qu’on dit toujours qu’elle est un héritage de l’histoire coloniale. Or, dans cette histoire coloniale, il y a aussi toute une construction que l’on a, en fait, très peu abordée. Il faut relire Frantz Fanon [1925-1961, écrivain martiniquais qui a analysé les effets de la colonisation] sur ces questions. Là, on voit très bien comment il mettait, d’une manière complètement liée, ce rapport qu’il y avait à la domination des corps avec la domination des esprits, la dénomination impériale et la violence. Tout cela est intimement lié mais nous n’avons pas encore complètement dénoué cela en nous.


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