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    A la Une: la peur de l’acte IV des «gilets jaunes»

    Sur un rond-point à Sainte-Eulalie non loin de Bordeaux (sud-ouest), le 5 décembre 2018. REUTERS/Regis Duvignau

    C’était il y a cinquante ans et les anciens de mai 68 s’en souviennent, à la veille de la révolte étudiante qui, ce mois-là, allait faire vaciller le pays, le journal Le Monde avait publié un éditorial passé à la postérité car il stipulait alors que la France s'ennuyait ! Huit ans plus tard, ces mêmes anciens se souviennent peut-être aussi d’un fait divers sanglant qui allait bouleverser le pays : l’enlèvement puis l’assassinat d’un enfant à Troyes et de cette formule lancée par un présentateur de journal télévisé alors très suivi : « la France a peur ».

    Un demi-siècle après, qui l’eut cru ? Pour évoquer cette veillée d’armes dans la crise des « gilets jaunes », un journal français ramasse le tout de ce passé qui hante encore l’inconscient collectif français, le journal L’Alsace, dont la plume n’a pas tremblé en écrivant ceci (je cite) : « À la veille de mai 1968, la France s'ennuyait. Aujourd'hui, elle a peur » ! La France a peur ? La presse, en tout cas, la met en garde. Témoin le journal Le Parisien. Comme son nom l’indique, ce quotidien est aux premières loges pour, dès à présent, redouter « en Une » un samedi « à très hauts risques » dans un Paris « sous haute tension ». Dans ce journal, le porte-parole du gouvernement, Benjamin Griveaux, déclare : « nous savons que (des armes à feu) peuvent circuler » ! Selon Le Parisien, « des responsables » des syndicats CGT et FO se sont dits « prêts (…) à mettre leurs services d’ordre (…) à (la) disposition »  des « gilets jaunes » pour « protéger (les cortèges) des casseurs, des ultras et des violences policières ».

    Comme le souligne le journal Les Echos « le pouvoir s'est tu, Emmanuel Macron en tête. Les ministres, les conseillers, les parlementaires ont levé le stylo et oublié leurs agendas. Il n'y a plus d'avenir, il n'y a plus de lundi, il n'y a qu'un samedi, ce samedi 8 décembre, dont tout dépend, leur avenir, le quinquennat, peut-être le pays (…) janvier n'existe pas » ! Paris n’est pourtant pas toute la France, mais c’est bien tout le pays qui s’alarme. Témoin le journal L'Est Républicain, qui compare le rythme des revendications populaires à un « train fou (qui) va plus vite que le wagon des concessions gouvernementales. Pire pour l'exécutif, d'autres mouvements s'agrègent chaque jour ou presque à la colère initiale », complète ce quotidien de l’est de la France, en référence, notamment, aux lycées qui s’agitent.

    Justement. Libération met « en Une » l’accent sur « l’engrenage » des violences. Car, rappelle ce quotidien, la violence populaire est « au cœur de l’identité française. On la retrouve en 1792, à l’avènement de la République, en 1830, en 1848, en 1871. On se souvient aussi des jacqueries du Moyen Age, de la révolte des Maillotins, des barricades de la Ligue catholique, des Frondeurs de Mazarin, des viticulteurs de l’Aude, des mineurs de 1947, des émeutes de 1968, énonce en orfèvre Libération. Pire : dans les grandes protestations sociales, c’est souvent la violence qui fait le véritable événement, qui interpelle les pouvoirs, qui les oblige - parfois - au recul, aux concessions sociales ». Là-encore, l’histoire de France est convoquée, qui donne ce matin des accents enfiévrés comme rarement, dans les colonnes la presse française.

    Macron, l’aphone préludant à son samedi

    Et pendant ce temps, le président Macron est muet. « Retranché dans son silence, le roi est nu, pointe Le Républicain Lorrain, le voilà dos au mur ». Et les journaux le soulignent. Pour La République des Pyrénées, le capitaine est « tétanisé par la violence des éléments ». Les quotidiens L'Union et l'Ardennais s’effarent de « l’usure inouïe de celui qui exerce le pouvoir ». Car que peut faire Emmanuel Macron, se demande le quotidien Le Télégramme ? « Les dernières cartouches qui lui restent - proclamation de l'état d'urgence, changement de Premier ministre, dissolution de l'Assemblée en dernier ressort - apparaîtraient comme de nouvelles preuves de faiblesse », prévient ce journal de l’extrême-ouest du pays, et l’on pourrait, comme ça, faire le tour de France des éditoriaux, c’est, à quelques nuances près, du pareil au même. Comme le remarque L'Eclair des Pyrénées, le Premier ministre a « joué, et même surjoué, son rôle de fusible. A présent, le chef est seul face au peuple. Il l'a voulu, en négligeant les corps intermédiaires. C'est à lui que les gilets jaunes s'adressent directement, parfois brutalement. Devant le chaos menaçant, immense est donc aujourd'hui la responsabilité d'Emmanuel Macron ».

    Le calice jusqu’à la lie

    Le Premier ministre, justement. Edouard Philippe a tenté de faire bonne figure hier soir à la télévision. Sans convaincre, manifestement, car, prédit Le Républicain Lorrain « faute d'une sortie de crise négociée, les jours d'Édouard Philippe à Matignon semblent comptés. Entre les deux têtes de l'exécutif, le fossé se creuse au rythme des mauvaises nouvelles ».

    Entendons-nous, rectifie La Nouvelle République du Centre Ouest, Édouard Philippe « ne démissionnera pas. Pas tout de suite, du moins. Pas au milieu du gué. (…)  A défaut de cap un peu vacillant ces temps derniers, le premier ministre est un roc ». On reconnaît-là, entre les lignes, la tirade du nez de Cyrano de Bergerac. Mais l’heure n’est guère à la littérature et ce journal y voit plutôt l’usage par le Premier ministre de la « méthode Coué. Tenir donc, jusqu'à ce que ce cauchemar se dissipe, jusqu'à ce samedi déjà repeint aux couleurs de l'apocalypse. Dimanche il sera toujours temps d'aviser » ! Et oui, s’effare Le Midi Libre, on en est là ! « Ecarter Edouard Philippe, dissoudre l'Assemblée, changer de Président... Et après ? On ne réglera rien. On ne réduira pas le fossé, on n'arrêtera pas la guerre de ces deux mondes qui n'ont plus rien en commun ».

    Voilà. On conclura par cette remarque du philosophe Frédéric Gros, lue dans Libération, qui explique que, si la violence s’exprime ainsi, c’est, selon lui, parce que « on a tout fait depuis trente ans pour dépolitiser les masses, pour acheter les corps intermédiaires, pour décourager la réflexion critique ». Frédéric Gros est auteur d’un livre intitulé « Le principe de sécurité », publié il y a six ans par Gallimard.


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