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    Perdre le pouvoir la tête haute…

    Jean-Baptiste Placca RFI

    Ceux qui, pour continuer à prospérer au bord de la mangeoire, refusent la liberté pour tous, risquent de finir leur vie dans la haine et l’aigreur. Parce que chute, il y aura. Un jour ou l’autre.

    Plus que jamais, l’Algérie semble au bord de la rupture. Au point que les généraux estiment devoir mettre en garde contre un retour au chaos des années 90, auquel vous faisiez allusion, ici, la semaine dernière. Quel peut donc être le poids des intérêts individuels dans l’obsession de ce cinquième mandat si dévastateur ?

    Pour expliquer le zèle que déploie l’entourage présidentiel pour maintenir au pouvoir un homme qui devrait aspirer à mieux qu’à cette candidature propre à mettre sa patrie à feu et à sang, il n’y a, hélas, que deux raisons sincères possibles. La première, peu glorieuse pour les courtisans, collectivement et individuellement, est qu’aucun d’eux ne se sent suffisamment solide, assez crédible et un tant soit peu légitime, pour briguer le suffrage de leurs concitoyens. Deuxième raison, en droite ligne de la première : ils ont tous besoin de Bouteflkika pour conserver leurs privilèges et leurs positions au bord de la mangeoire. Ce qui nous conduit à une troisième raison, jamais avouée, qui est que ces gens sont tellement accrochés aux avantages qu’induit pour eux le maintien au pouvoir d’Abdelaziz Bouteflika, qu’ils sont prêts à lui conseiller des choix politiquement suicidaires, qui pourraient compromettre sa place dans l’histoire de l’Algérie, dans l’Histoire, tout court.

    A la différence d’un Ben Ali, d’un Moubarak ou d’un Kadhafi, alors suffisamment conscients de l’entêtement qui allait leur coûter le pouvoir, il n’est pas certain que Abdelaziz Bouteflika, diminué par la maladie, réalise la dangerosité du jeu auquel d’autres, en son nom, semblent entraîner l’Algérie.

    En d’autres termes, le président Bouteflika est donc un cas à part, à nul autre assimilable. Est-ce bien cela ?

    Non ! A bien des égards, sa situation rappelle celle du Tunisien Habib Bourguiba, mais à une nuance près : nul ne sait qui, exactement, autour de lui, remplit la fonction de manipulatrice en chef qui était celle de Wassila Bourguiba, aux côtés de son mari, jusqu’à ce que Ben Ali le déclare sénile, et le dépose. Toutes ces fins de règne, au fond, se ressemblent. Mais l’entêtement et une évidente indigence dans l’analyse et la réflexion conduisent les uns à couler à pic après les autres, sans jamais tirer les leçons des mésaventures de leurs pairs.

    Non pas que les expériences malheureuses de certains eussent pu aider d’autres à se maintenir aux affaires. Mais, quitte à perdre le pouvoir, autant le perdre la tête haute, en entrant dans l’Histoire ! Or, refusant d’analyser ou analysant mal ce qui est arrivé à Ben Ali, Moubarak s’est évertué à démontrer que l’Egypte n’était pas la Tunisie, et que ce qui était arrivé à Ben Ali ne pouvait lui arriver, à lui, sous-entendu plus fort, à la tête d’une véritable puissance régionale, et de l’armée qui va avec. Il est donc tombé, exactement comme Ben Ali, mais en ayant moins d’excuses, car, pour reprendre la célèbre formule de Magic System, il était le « Deuxième Gaou ».

    Kadhafi, dans cette lignée, serait le « Troisième Gaou », Compaoré, le « Quatrième Gaou », et Yahya Jammeh, le « Cinquième ». En attendant le vote des bêtes sauvages...

    Mais d’aucuns vous diront aussi que des forces extérieures ont été pour beaucoup dans leurs chutes…

    Oui ! Certains vous diront même que ces peuples aimaient leurs dirigeants et adoraient la dictature, et qu’il n’y avait aucune urgence de liberté ni de démocratie dans ces pays. Croire que les populations revendiquant l’état de droit ne peuvent qu’être manipulées par des mains étrangères est une méprise aussi grave que l’indigence intellectuelle évoquée plus haut. Evidemment, il y a toujours un contexte. Mais Mohamed Bouazizi ne s’est pas immolé par le feu sur commande de quelque mystérieux ordonnateur. Ce qui est arrivé dans chacun de ces pays ne serait jamais survenu dans l’une ou l’autre de ces nations que nous citons souvent en exemple ici.

    Pour comprendre pourquoi ce type de changement brutal de régime pouvait survenir en Tunisie et pas au Ghana, en Egypte et pas au Cap-Vert, en Libye et pas au Botswana, au Burkina et pas en Namibie, il suffit de se pencher sur la réalité du pouvoir politique dans chacun de ces Etats, au moment concerné.

    Les peuples les plus soumis, un jour ou l’autre, finissent par dire : assez !

    Ainsi va, au fond, l’histoire des nations…

    Et tous ceux qui croient que leur pays peut demeurer indéfiniment une exception s’en mordront les doigts, un jour ou l’autre. Dans le petit pays d’où je viens, une règle morale dicte que l’on ne doit pas déduire du fait qu’une poignée de gens mangent à leur faim dans une contrée, pour proclamer que tout le monde y est repu. Ceux qui, parce qu’ils prospèrent au bord de la mangeoire, s’entêtent à penser que toute revendication visant la liberté est un complot contre leur patrie, courent le risque de vivre le restant de leur vie dans la haine et l’aigreur, à la chute du pouvoir qui les a rendus prospères. Parce que chute, il y aura, un jour ou l’autre.


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