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    A chaque Afrique son rythme…

    Jean-Baptiste Placca. Claudia Mimifir

    Et si la première conséquence du voyage du chef de l'Etat français en Ethiopie et au Kenya était une validation de l'idée que les francophones progressent moins vite que les anglophones ?

    « Emmanuel Macron à la conquête de l’Afrique anglophone ! ». Ainsi titraient de nombreux médias, cette semaine, pour saluer le voyage en Ethiopie et au Kenya du chef de l’Etat français. Comment comprendre ce regain d’intérêt de Paris pour les pays situés hors de ce que l’on considérait naguère comme son « pré carré » ?

    Mieux que tous ses autres voyages sur le continent, cette tournée, du moins pour ce qui est de l’Ethiopie et du Kenya, traduit une certaine détermination à mettre le cap sur l’Afrique intéressante, sur l’Afrique réellement intéressante. Vous avez entendu les chiffres : rien qu’au Kenya, l’objectif était de signer pour quelque 3 milliards d’euros de contrats. Il a fallu se satisfaire d’un peu moins, mais ce n’est pas rien. C’est en tout cas radicalement différent des montants que l’on atteint généralement, lors d’un voyage de chef d’Etat français dans ce que certains continuent d’appeler les pays du « pré carré ». Et d’ailleurs, les échanges commerciaux de la France avec des pays comme l’Afrique du Sud ou le Nigeria ont toujours pesé davantage que ce que peuvent offrir l’ensemble des pays francophones d’Afrique de l’ouest.

    Si l’on y rajoute l’Angola et le Ghana, en conquérant la Namibie et le Botswana, il est évident que l’Afrique francophone, à terme, perdrait, pour la France, ce qu’il lui reste d’intérêt. Nul ne sait quelles sont les intentions réelles d’Emmanuel Macron. Mais on a parfois l’impression qu’il vit avec un certain agacement les scandales et autres affaires franco-africaines qui valent à son pays une mauvaise réputation, à l’évidence disproportionnée, au regard de ce que pèsent les relations avec cette Afrique-là. Sans vouloir abandonner les anciens amis, il peut se dire que plus il y en aura de nouveaux, moins les anciens pèseront de leur lot de discrédit.

    Mais comment cette ouverture peut-elle être perçue par les anciens amis ? Et quelles conséquences peut-on craindre de cette ouverture loin dans de ses terres traditionnelles ?

    Si votre question est de savoir si les survivances du « pré carré » vont être jalouses ou inquiètes de cette ouverture sur les autres Afriques, la réponse est que ces pays eux-mêmes ont, depuis déjà des années, cessé de se considérer comme la chasse gardée de l’ancienne puissance coloniale. Ils traitent avec la Chine, la Turquie, l’Allemagne, le Japon, les pays du Golfe et tous les autres partenaires possibles. D’autant que quelque chose s’est cassé dans la relation avec la France. Autrefois, le moindre problème de ces gouvernements faisait l’objet d’un traitement approprié à Paris. Et l’on ne compte plus tous ceux qui se tournaient vers Paris pour assurer les fins de mois des fonctionnaires, la solde des militaires. La confiance a déserté la relation, depuis qu’un Premier ministre français, Edouard Balladur   qui ne comprenait rien à toutes ces effusions et familiarités   a, en une nuit, contraint les chefs d’Etat à dévaluer de moitié le franc CFA. C’était en 1994. Depuis, les privilèges et traitements de faveur sont moins systématiques, et plutôt fonction du type de relation que chaque chef d’Etat africain peut nouer avec le locataire de l’Elysée. Pour revenir à votre question, il n’y a pas de jalousie, sans doute parce qu’il n’y a plus vraiment d’amour.

    Ils comprennent donc que Paris se tourne vers des pays comme l’Ethiopie et le Kenya ?

    Ils comprennent que le chef de l’Etat français a, lui aussi, ses contraintes, et ne doit négliger aucune source possible de croissance pour l’économie de son pays. Ce n’est pas comme s’il tournait définitivement le dos à l’Afrique francophone, non. Au demeurant, cette Afrique-là est une vieille cliente, accommodante et fidèle. Et s’il fallait absolument choisir, Emmanuel Macron aurait d’autant moins de scrupules que ces Etats symbolisent une économie d’empire, qui ne profite plus vraiment qu’à quelques grandes firmes, alors que le chef de l’Etat français aimerait tant conquérir les secteurs modernes, qui représentent l’avenir et profiteraient à beaucoup plus d’entreprises dans l’hexagone. Tant qu’il reste possible de gagner sur les deux tableaux, il peut conserver l’ancienne économie et la nouvelle. Mais si le choix venait à être incontournable, il regarderait vers l’avenir, et les considérations affectives n’y feront rien.

    Vous ne supposez pas tout de même pas que l’affection aussi joue un rôle dans ces choix économiques ?

    Elle joue un rôle, en même temps qu’elle alimente les rancœurs. Lorsque l’on parle, par exemple, du franc CFA, beaucoup s’étonnent que le débat soit si passionné, et les positions, si inconciliables. On a même entendu un homme politique ouest-africain rabrouer tous les arguments et toutes les analyses hostiles, pour les réduire à « une charge émotive que l’on brandirait, à tous les coups ».

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