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    Profession : frère de chef d'Etat

    Jean-Baptiste Placca. RFI

    La question de l'implication de leur famille dans la gestion du pouvoir politique est tellement sensible que les meilleurs de leurs amis ne peuvent oser l'aborder avec les chefs d’Etat sans risquer de perdre leur amitié.

    Alors que le peuple algérien en a manifestement fini avec Bouteflika et vogue vers d’autres exigences, vous semblez vouloir vous attarder sur le rôle de sa famille, en particulier de l’un de ses frères, dans le naufrage de son régime. Pourquoi donc ?

    Parce que ce frère, manipulateur mercantile, Saïd, faut-il le nommer, assume une lourde responsabilité dans ce que l’Algérie est devenue, ces dernières années, et dans le sort peu glorieux qui est, finalement, celui de son frère. Il a, avec quelques autres, réussi l’exploit de réduire un chef d’État à un statut de simple produit d’appel, pour pouvoir continuer à faire prospérer ses affaires juteuses, à l’abri du sceau présidentiel. Bouteflika, le président, n’était, à l’évidence, plus en état de gouverner. Mais il fallait le maintenir aux affaires, pour faire illusion. Et ce n’est pas la première fois qu’une famille abuse ainsi des faiblesses d’un chef d’État malade, pour conserver les privilèges du pouvoir, en Afrique.

    Dans une interview, passée presque inaperçue, un général à la retraite, Hocine Benhadid, dénonçait, le 10 mars dernier, dans le quotidien El Watan, « l’entêtement de Saïd Bouteflika à maintenir au pouvoir son frère, malade depuis 2005, et dont la situation s’était aggravée en 2013 ». En clair, ces six, sinon ces quatorze dernières années, le président n’était plus aux commandes. Mais son frère l’était, avec quelques complicités haut placées, et une multitude d’hommes de paille opérant en son nom, dans divers secteurs économiques.

    Est-ce propre à la seule Algérie ?

    Non, évidemment ! En fait, la famille est généralement le talon d’Achille de nombreux chefs d’État, sur le continent. Et souvent, dans leur détermination à en finir avec les régimes qui les oppriment, les oppressent et les exploitent, les peuples en veulent parfois plus à la famille et à l’entourage proche qu’à la personne même du chef d’État dont ils veulent se débarrasser.

    Et c’est plus fréquent que vous ne pouvez l’imaginer. Les Guinéens vous en diront tant, sur le rôle d’Ismaël Touré, dans les pages sombres du régime de son frère, Sékou Touré, héros continental, et néanmoins dictateur de la Guinée Conakry. Dans les affaires d’argent comme dans la cruauté vis-à-vis des détenus du Camp Boiro, le nom d’Ismaël Touré aurait mérité d’être mis en facteur…

    Wassila Bourguiba, en Tunisie, n’aurait rien eu à envier à Saïd Bouteflika, en matière de camouflage de l’état réel du vrai chef de l’État. Plus récemment, nous avons tous encore à la mémoire, les récits de quelques phases de la gloutonnerie de l’épouse et de la belle-famille de Ben Ali, les Trabelsi. Kadhafi avait, certes, ses frasques et ses travers, mais il était moins concerné par les questions matérielles que certains de ses enfants, qui ont considérablement contribué à lui attirer l’antipathie de son peuple. Au Burkina, vous vous souvenez sans doute des surprenantes révélations sur le frère et la belle-famille du frère du président Compaoré.

    Peut-on donc dire que l’impopularité de la famille pèse davantage dans leur chute que ne veulent l’admettre les chefs d’État eux-mêmes ?

    Absolument ! Alors que Abdoulaye Wade était encore au pouvoir, et que l’on surnommait son fils, Karim, « ministre du Ciel et de la Terre », une personnalité africaine nous confiait que le père rendait, là, un très mauvais service à son fils, alors perçu comme symbolisant la dérive affairiste du régime Wade. C’est d’ailleurs pour avoir osé convoquer le fils du président à venir s’expliquer devant la représentation nationale sur sa gestion des fonds colossaux d’un sommet de l’Organisation de la Conférence islamique (OCI) que l’ancien Premier ministre, Macky Sall, a été brutalement débarqué de la présidence de l’Assemblée nationale, et contraint à devenir l’opposant, qui battra finalement Abdoulaye Wade à la présidentielle de 2012. Comme le dira plus tard un de ses partisans, poète à ses heures, « un flux monarchique l’emporta, un reflux démocratique le ramena ».

    Chaque fois qu’un chef d’État échoue à gérer avec lucidité l’implication de sa famille dans le pouvoir d’État, cela finit par être fatal à tout le clan. Frère, fille ou fils de président, pour certains, est une profession, tout comme belle-famille de chef d’État. Et la question est tellement sensible, que les meilleurs de leurs amis ne peuvent l’aborder avec les chefs d’État eux-mêmes, sans risquer de perdre leur amitié.

    Et il est presque toujours trop tard, lorsque les chefs d’État eux-mêmes s’aperçoivent qu’ils auraient peut-être pu sauver leur régime, en mettant quelques limites aux excès ou aux abus de tel ou tel membre de leur proche entourage.

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