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    Génocide rwandais: «on n’avait jamais imaginé que ça puisse être aussi massif»

    Des crânes et effets personnels de victimes du génocide rwandais. REUTERS/Baz Ratner

    Jean-Hervé Bradol était au Rwanda pendant le génocide pour le compte de Médecins sans frontières (MSF), l’une des premières ONG à avoir alerté sur le déroulement d’un génocide au Rwanda. À l’occasion du vingtième anniversaire, MSF avait publié une série de rapports, des prises de parole publiques et témoignages sur les évènements de 1994. Il en a tiré un livre intitulé « Génocide et crimes de masse   L’expérience rwandaise de Médecins sans Frontières 1982-1997 ». Il répond aux questions de Sonia Rolley.

    RFI : Quels souvenirs gardez-vous de ces journées du 6 et du 7 avril 1994 ?

    Jean-Hervé Bradol : Une journée de fébrilité, une journée d’inquiétude pour nos équipes, nos personnels, nos patients. On était vraiment catastrophé, au sens strict du terme. On avait prévu évidemment que la situation politique et militaire se dégradant, il y aurait vraisemblablement des massacres contre les Rwandais tutsis. Donc on s’était organisé pour ce faire, on avait prévu des kits d’urgence, on s’était réparti les salles d’urgence de Kigali et autour de Kigali qui pouvaient accueillir des blessés. Donc on s’estimait prêts. Mais ce que l’on n’avait jamais imaginé, c’est que ça puisse être aussi exhaustif, aussi massif. Donc rapidement, on s’est retrouvé complètement débordé. Les attaques contre les hôpitaux, l’une des plus déterminantes, c’est celle contre l’hôpital universitaire de Butare, de la ville de Butare, où l’on a une centaine de patients blessés, hospitalisés. A la fin du mois d’avril, ils sont massacrés, aussi bien les membres tutsis de notre personnel que nos patients. Puis en même temps, on a une partie de notre personnel qui continue à essayer d’aller dans les camps de réfugiés burundais, où ils travaillaient antérieurement, et là les miliciens arrivent et séparent les membres hutus et tutsis de notre personnel et demandent aux membres hutus, sous la menace de mort, d’exécuter leurs collègues tutsis. Le génocide traverse vraiment les équipes. Après la problématique, c’est de monter des filières d’évacuation des gens les plus menacés vers le Burundi, en l’occurrence de Butare au Burundi, et de monter des conditions d’accueil, c’est-à-dire une antenne chirurgicale parce qu’il y a beaucoup de blessures par armes à feu, par armes blanches. Donc il y a besoin de soins chirurgicaux. La première réaction, c’est d’essayer de s’organiser. Après de faire connaître l’ampleur des évènements.

    Quand réalisez-vous que c’est un génocide ?

    Cela nous prend plusieurs semaines. La première personne à employer le terme en interne dans MSF, c’est une collègue qui est à Goma et qui voit arriver des Tutsis qui fuient le début du génocide, et qui rentrent au Zaïre de l’époque, au Congo d’aujourd’hui. En interrogeant ces blessés, en les prenant en charge, notre collègue écrit à son chef à Amsterdam qu’elle pense qu’il y a un génocide en train de commencer au Rwanda. Donc c’est la première fois le 13 avril. Et quand le président de MSF Belgique va à Butare à la fin du mois d’avril, il est aussi persuadé que ce qui s’est passé à Butare, ça relève de la qualification du génocide. Et c’est en ces termes qu’il en parle à la presse. Et il appelle déjà à une intervention internationale pour protéger les Rwandais tutsis. Ça, c’est ce qu’on a trouvé dans nos propres archives. Évidemment, les collègues des organisations des droits de l’homme sont mobilisés, on travaille avec Alison des Forges [ONG Human Rights Watch]. Mais en les voyant chercher systématiquement partout ou ouvrir les faux de plafonds, même regarder quand on sortait de certains quartiers en dessous de notre véhicule s’il n’y avait pas un Tutsi, etc. Puis leur discours, en nous disant : ce coup-ci on les veut tous.

    Et sur le rôle de la France à l’époque. Vous êtes quand même mobilisé sur cette question ?

    Le rôle de la France, ce que j’en ai vu, c’est avant avril 1994. C’est l’année 1993. Moi, j’ai quand même été comme visiteur surpris de voir à quel point les Français étaient impliqués. Même pour un débutant comme moi sur le sujet, de voir les Français procéder à des contrôles d’identité avec leurs alliés rwandais aux entrées de Kigali. Je me souviens avoir assisté complètement par hasard à une conversation entre deux sous-officiers des troupes de marines françaises qui racontaient qu’ils faisaient l’épée de l’armée rwandaise. L’appareil militaire français avait intégré l’armée rwandaise et la structurait. Pour moi, c’était une découverte.

    Est-ce que c’est si surprenant que ça de voir la France prendre fait et cause pour un régime, une armée  ? On l’a vu aussi par exemple au Tchad ?

    Tout à fait. Dans les années 1980, le Tchad est un parfait exemple. Mais là, il y avait quelque chose de plus, c’est que les alliés des Français, je ne parle pas de la population rwandaise, je parle d’une partie des élites militaires et politiques, avaient commencé les exécutions en masse de Tutsis.

    De votre point de vue, les autorités françaises ne pouvaient pas ignorer qu’elles soutenaient un gouvernement ou toute une partie d’un gouvernement qui avait des intentions génocidaires ?

    Tout le monde le savait. C’est plus que ça, c’est qu’une partie de la population des Tutsis et des opposants au régime, il y avait cette ambiance-là alors que paradoxalement, il y avait au niveau en haut des institutions une certaine forme de démocratie inédite au début des années 1990 avec un pluripartisme, un grand enthousiasme des Rwandais pour faire de la politique, débattre, s’intéresser et participer. Et un petit air de liberté en termes de liberté d’expression. Et à côté de cet aspect positif, un aspect plus caché, plus souterrain, mais à peine, une entreprise en gestation et une entreprise à une échelle incroyable.

    Est-ce que vous aviez réalisé à l’époque que le Front patriotique rwandais (FPR), la rébellion de Paul Kagame, commettait aussi des crimes ?

    On le savait tout de suite. Dans leur descente vers Kigali, ils commencent par l’Est. Et là, ils tombent sur les camps de réfugiés burundais dans lesquels on travaillait, dans lesquels on avait du personnel. Et ils organisent des massacres avec une des techniques de donner rendez-vous aux gens pour des meetings ou des distributions. Il y a un cas, c’est dans une mosquée, une petite mosquée du coin, pour une distribution de casseroles si je me souviens bien, et là les gens viennent naïvement chercher leurs casseroles et se font massacrer. Avant le génocide, dès le début de génocide, on sait qu’en parallèle de l’extermination des Rwandais tutsis et des violences commises par les forces armées officielles, la rébellion commet déjà des crimes de masse assez importants.


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