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    Ethiopie: «Aujourd'hui on produit 800 millions de kilos de khat par an»

    En quelques décennies, la consommation de khat a explosé. TONY KARUMBA / AFP

    L'Ethiopie est un pays producteur de khat : un arbuste dont les feuilles sont mâchées, pour obtenir un effet stimulant. C'est l'un des deux principaux producteurs et exportateurs au monde, avec le Kenya. En quelques décennies, la consommation de khat a explosé. Les chercheurs estiment que 20 millions de personnes en consomment, en « broutent » actuellement, à travers le monde. Pour découvrir cette plante, ses enjeux économiques et politiques, pour les populations et pour le pouvoir, nous recevons Céline Lesourd, anthropologue au CNRS, au Centre Norbert Elias à Marseille, auteure du livre Puissance Khat : vie politique d'une plante stimulante (éditions PUF).

    Rfi: Avant tout, le khat c’est quoi ?

    Céline Lesourd: Le khat c’est d’abord un arbre, un arbrisseau pas très haut, de trois mètres de haut, que l’on plante un petit peu comme des lignes, en rangées, dans l’Est éthiopien, au Yémen, et aussi un petit peu moins à Madagascar et aux Comores.

    C’est un arbre que l’on plante et dont on cultive les feuilles qui sont destinées à être mâchées pour leurs effets stimulants. A la base, c’était plutôt réservé aux notables, aux gens des villes, musulmans de l’Est qui mâchaient pour stimuler et euphoriser un petit peu la prière. Puis, peu à peu, le khat a été mâché pour se mettre au travail, pour couper la faim mais aussi pour se divertir, prendre un peu du bon temps.

    Au fur et à mesure, le khat n’a plus été consommé que par des musulmans. On peut dire, aujourd’hui, que cette plante a dépassé les frontières religieuses…

    Le khat a dépassé ses frontières, tout d’abord géographiques. C’était, en effet, une petite zone très localisée dans l’Est de l’Ethiopie. Le khat est donc vraiment resté circonscrit, jusqu’à trente ou quarante ans, à une population très réduite de l’Est éthiopien, des musulmans et des consommateurs masculins. Peu à peu, le khat est devenu un phénomène transculturel en Ethiopie. Effectivement,  maintenant il est aussi mâché par les chrétiens orthodoxes. Il est également mâché dans une communauté très large, dans la Corne de l’Afrique comme en Somalie, en Somaliland, à Djibouti mais aussi par les diasporas yéménites, kenyanes, djiboutiennes, éthiopiennes à travers le monde, aux Etats-Unis, en Chine ou même jusqu’à Oslo, par exemple.

    Vous avez basé votre étude en Ethiopie. Pourquoi ? Quelle place l’Ethiopie occupe-t-elle dans la culture du khat ?

    En Ethiopie, ce qui m’a d’abord interpellée c’est que ce sont les femmes qui tiennent le commerce du khat. Quand on se retrouve au marché de Dire Dawa, par exemple, les vendeuses sont des femmes. Ce sont des femmes qui vendent à des clients qui sont majoritairement des hommes. Ce sont d’abord ces rapports de genre qui m’ont intéressée. Pourquoi des femmes vendent et pourquoi pas des hommes ?

    Puis, je me suis rendue compte que ce khat allait de plus en plus loin et aussi de plus en plus vite parce que ses effets ne durent que 48 heures. Il faut donc le déplacer à travers le monde, malgré les frontières et les douaniers, de plus en plus vite. C’est un commerce énorme et c’est beaucoup d’argent.

    Ce khat qui circule, l’argent qu’il génère… Qu’est-ce que cela fait localement ? Qu’est-ce que cela transforme d’un point de vue économique mais aussi d’un point de vue politique ? Parce que cela génère de l’argent, forcément cela génère des intérêts politiques au niveau de la région mais aussi au niveau de l’Etat.

    Puis, ma grande question, c’était de demander: mais qu’est-ce que cela fait aux femmes, ce commerce ?

    Et alors ? Votre réponse ? Qu’est-ce qu’il fait aux femmes et aux rapports entre les hommes et les femmes, ce khat ?

    Ce sur quoi j’ai vraiment porté mon attention, c’est d’essayer de montrer comment, peu à peu, on a confisqué la mondialisation aux femmes. En fait, à un moment donné, en créant des sociétés d’export, des licences, en arrêtant le train, aussi, par exemple, entre l’Ethiopie et Djibouti, eh bien les femmes ont arrêté l’exportation. Elles se sont alors retranchées sur les marchés, au niveau local. Ainsi et d’une certaine façon, la mondialisation leur a été confisquée.

    Par la suite et au jour d’aujourd’hui, il y a de plus en plus de frontières qui se ferment au khat. Ces femmes ne peuvent plus envoyer de colis. Les frontières se ferment et par conséquent les risques sont de plus en plus grands. Elles n’en ont plus les moyens. Là aussi, il ne reste plus que des hommes et pour eux aussi c’est de plus en plus compliqué car il y a de plus en plus de risques financiers. Que font-ils alors ? Ils réinvestissent le marché local mais le marché local est aux femmes ! Donc, ce réinvestissement progressif des hommes sur ce marché, ne va-t-il pas, là aussi, confisquer encore cette force économique aux femmes ?

    Et cela rapporte beaucoup aux cultivateurs ?

    Pour eux, c’est beaucoup plus rentable que le café. Largement plus rentable. Le prix du café est indexé sur des cours mondiaux sur lesquels les gens et notamment les paysans et les exportateurs locaux, n’ont pas de prise. Alors que pour le khat, tous les prix sont fixés là-bas. On a la mainmise sur les prix du khat. Donc, effectivement, on n’est pas dépendants de la chute ou de la montée du cours du café. Le khat est quelque chose de sûr. La consommation augmente tous les jours. Il y a du monde et il y a un marché énorme.


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