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    J. Morisset (économiste): «Il faut structurer la filière cacao» en Côte d'Ivoire

    Les petits producteurs de cacao veulent une revalorisation du prix plancher d'achat du cacao. Toumodi, Côte d'Ivoire, octobre 2018. REUTERS/Thierry Gouegnon

    Il y a urgence à réformer le secteur du cacao et son mode de production en Côte d'Ivoire. C'est ce qui ressort du dernier rapport de la Banque mondiale. La Côte d'Ivoire pèse 40% de la production mondiale de cacao. Le secteur fait vivre 5 millions de personne, soit un 5e de la population. Pourtant, le million de producteurs ivoiriens vivent pour la plupart sous le seuil de pauvreté. Urgence climatique, changement des modes de consommation... Il faut changer structurellement la filière, explique Jacques Morisset, économiste à la Banque mondiale et auteur de ce rapport.

    RFI : L’alliance, le regroupement entre la Côte d’Ivoire et Ghana en matière de Cacao pour peser sur les cours, est-ce que c’est une bonne stratégie ou est-ce que c’est dangereux ?

    Jacques Morisset : Je pense que c’est une bonne stratégie. On peut peser surles cours lorsqu’on a un pouvoir de marché de 65%, maintenant il faut le faire de manière intelligente. Bien sûr, la difficulté, aussi, est que le cacao est une matière différente que, par exemple, le pétrole. Tout de suite, quand on pense de contrôler les cours, on pense au pétrole. Le pétrole est une matière première qui est facile à contrôler. Vous fermez le robinet, vous l’ouvrez, vous pouvez contrôler l’offre. La difficulté pour le cacao, c’est des millions de petits producteurs qui sont difficiles à contrôler, c’est aussi un produit agricole qui dépend des conditions climatiques. Donc d’influer sur l’offre mondiale, sur les prix mondiaux, est difficile pour une denrée comme le cacao.

    Comment la Côte d’Ivoire peut s’en sortir en continuant de miser sur le cacao ?

    C’est le paradoxe. Vous avez multiplié par quatre votre production de cacao pendant les 20 dernières années, c’est le premier producteur mondial, mais vous avez un producteur sur deux de cacao qui vit en état de pauvreté, donc avec moins de 1,2 dollar par jour. C’est le paradoxe. Comment briser ce paradoxe ? Dans le rapport, on pense que, en fait, une opportunité se dessine à cause de l’urgence. Jusqu’à présent, la réponse du paysan ivoirien à la demande de cacao était d’augmenter ses surfaces cultivables et donc de produire plus. On pense que cette approche arrive à son terme. Premièrement, il n’y a plus de surface cultivable en Côte d’Ivoire. Deuxièmement, il y a une demande, une exigence des consommateurs ou des pays importateurs de cacao, pour du cacao durable qui ne détruit plus les forêts, qui n’utilise plus des enfants dans la production. La solution n’est plus de produire plus, mais de produire mieux, donc d’augmenter les rendements. D’une part, sur une même surface, vous pouvez avoir plus de cacao, mais surtout si vous cultivez sur une surface plus réduite cela vous permet de vous diversifier vers des produits ou des activités non agricoles pour pouvoir avoir plus de revenus et de moins dépendre des fluctuations de prix.

    Est-ce que le cacao ivoirien est trop taxé ?

    Si vous comparez la fiscalité du cacao en Côte d’Ivoire par rapport aux autres pays producteurs, oui, la réponse effectivement est que le cacao est trop taxé en Côte d’Ivoire. Sur chaque exportation de cacao, 22% sont prélevés par l’État. Ce qui explique pourquoi le cacao compte pour 10% des recettes de l’État ivoirien, donc c’est très important comme source de revenus pour l’État. Donc, est-ce que l’État doit continuer à taxer autant son cacao ? S’il réduisait la fiscalité pour augmenter le prix aux producteurs, ou alors, une autre solution, garder votre niveau de fiscalité puisque vous passez une partie de votre fiscalité, du poids de cette fiscalité, aux consommateurs, mais redistribuez une partie de ces recettes aux producteurs. Et c’est d’autant plus important que ces recettes pourraient servir à financer ces programmes de productivité pour augmenter les rendements.

    Est-ce que finalement, il y a encore un avenir au cacao en Côte d’Ivoire ?

    Oui. D’une part parce qu’il y a une urgence, il faut absolument transformer le secteur. On a parlé de la révolution verte qui nous paraît essentielle, on pense que toutes les techniques pour pouvoir multiplier par quatre les rendements du cacao sont connues, donc il faut les mettre à l’échelle. Et sur la transformation, il existe des niches à développer. L’idée c’est de passer de rien à un peu. Vous avez trois niches. La première, il y a une marche de progression pour la consommation locale et régionale, donc des entreprises de chocolat peuvent mettre en place pour répondre à cette demande. La deuxième, c’est qu’il y a une demande de plus en plus grande au niveau international pour le chocolat de qualité. Quand vous consommez du chocolat cher, vous voulez savoir d’où il vient, donc il y a une opportunité pour la Côte d’Ivoire de développer cette niche. Et la troisième, c’est faire partie de chaînes de valeurs internationales puisque la liqueur, puisque la poudre de chocolat est de plus en plus utilisée dans la composition d’autres produits alimentaires. Donc il y a quelque part une possibilité pour la Côte d’Ivoire d’intégrer ces chaînes de valeur.


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