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    Débarquement de Provence: «Un Noir ne pouvait pas commander à des Blancs»

    Le vétéran sénégalais Issa Cissé montre une photo de lui datant de 1944, année du débarquement de Provence. AFP/Seyllou

    Il y a 75 ans, le 15 août 1944, des milliers de soldats africains participent au débarquement de Provence. Mais quasiment aucun d'entre eux n'a le grade d'officier. Journaliste à TV5 Monde, Christian Eboulé explique pourquoi, au micro de Christophe Boisbouvier.

    RFI : À l’époque, on les appelait les « indigènes ». Qui étaient-ils ?

    Christian Eboulé : Les « indigènes », c’étaient toutes les populations de l’empire colonial français qui étaient considérées comme étant des « indigènes », c’est-à-dire des non-citoyens, des populations qui ne bénéficiaient donc pas de la nationalité, de la citoyenneté française, bien qu’appartenant à l’empire colonial français.

    Il y avait donc les goumiers (soldats appartenant à des goums, unités d’infanterie composées d’« indigènes » de différentes tribus) et les tabors (bataillons) marocains, les tirailleurs algériens et puis les tirailleurs sénégalais. Mais le mot « sénégalais » est impropre…

    Absolument, ces tirailleurs sénégalais appartenaient à l’ensemble des colonies françaises d’Afrique subsaharienne, mais n’étaient pas tous Sénégalais. On y trouvait évidemment des Sénégalais, mais aussi des Guinéens, des Soudanais [l’ancien Soudan français qui est le Mali actuel], des Ivoiriens, des Burkinabè [ceux qu’on appelait à l’époque les Voltaïques], on y trouvait des Dahoméens [Bénin actuel], etc.

    Des Guinéens et des Ivoiriens, dites-vous, d’où la participation des présidents Alpha Condé et Alassane Ouattara au côté du chef de l’Etat français, Emmanuel Macron, ce jeudi 15 août lors des cérémonies à la Nécropole nationale de Boulouris à Saint-Raphaël, dans le sud-est de la France. Comment se passait le recrutement de tous ceux qu’on a appelés des « volontaires forcés » ?

    Notamment lorsque vont se présenter la Première Guerre mondiale et ensuite la Seconde Guerre mondiale, il y aura ce qu’on a appelé les « recrutements forcés ». Durant la Première Guerre mondiale, Blaise Diagne, le premier député africain à l’Assemblée nationale française, va mener des campagnes de recrutement dont certaines vont se solder par des rafles dans des villages où des jeunes gens vont être forcés de faire partie des troupes coloniales françaises, et vont être envoyés au front, notamment en Europe.

    Dès le début de la Seconde Guerre mondiale, les effectifs des contingents africains mobilisés en France s’élèvent à 300 000 hommes et plus de 20 000 d’entre eux sont tués. Vous vous intéressez particulièrement au destin d’un tirailleur gabonais, le capitaine Charles N’Tchoréré (1896-1940). Pourquoi ?

    Pour une raison toute simple : c’est que les troupes coloniales françaises comportaient très peu d’officiers africains. Il y en a deux tout particulièrement qui ont marqué l’histoire des troupes coloniales françaises originaires d’Afrique subsaharienne, c’est d’abord le Sénégalais Abdel Kader Mademba Sy. Puis, il y a Charles N’Tchoréré qui lui était Gabonais. Et l’histoire de Charles N’Tchoréré est singulière parce que cet homme, qui est né dans une famille vraiment pauvre du Gabon à l’époque coloniale, en 1896, arrive en 1921 et va faire toutes ses classes au sein des troupes coloniales françaises. Et comme il était brillant, il devient officier, il devient notamment capitaine des troupes coloniales françaises en 1933. Et c’est l’un des rares officiers avec Abdel Kader Mademba Sy des troupes coloniales françaises. Parce qu’à l’époque, les Noirs ne pouvaient pas aller au-delà du grade de capitaine au sein de l’armée. Et que ce soit pour Abdel Kader Mademba Sy, le Sénégalais, ou pour Charles N’Tchoréré, le Gabonais, c’est vraiment à la force du poignet, à l’usure, qu’ils vont progresser et gravir les échelons au sein de l’armée. Abdel Kader Mademba Sy sera au seuil du grade de colonel, mais il ne l’aura pas ce grade. Il mourra bien avant [1893-1932]. Et Charles N’Tchoréré, pareil, va plafonner. Et lorsqu’il est assassiné par les nazis à Airaines [Somme] en juin 1940, malheureusement, il ne sera que capitaine. À l’époque, ce sont les deux seuls officiers africains des troupes coloniales françaises parce qu’à l’époque, les autorités coloniales considéraient qu’un Noir ne pouvait pas commander à des Blancs. Voilà la raison principale pour laquelle, que ce soit Abdel Kader Mademba Sy, le Sénégalais, ou Charles N’Tchoréré, le Gabonais, ils n’auront pas de fonction opérationnelle, sauf pour Charles N’Tchoréré, en juin 1940 à Airaines où il était à la tête de la septième compagnie du 53e RICMS, un régiment d’infanterie [coloniale] mixte.

    Et pourquoi le capitaine Charles N’Tchoréré est-il exécuté par les Allemands en juin 1940 ?

    Tout simplement parce que le régiment auquel il appartenait, le 53e Régiment d’infanterie mixte coloniale, sera positionné autour de la région d’Airaines dans le département de la Somme, dans le nord de la France, et que, pendant près de trois jours, entre le 5 et le 7 juin 1940, ses troupes vont défendre, on disait à l’époque « sans esprit de recul », les positions françaises. Et le 7 juin 1940, dans la soirée, le régiment du capitaine N’Tchoréré décide de se replier. Malheureusement, pendant ce repli, le patron du régiment de Charles N’Tchoréré lui demande d’aller chercher certains de ses camarades qui étaient restés à l’arrière. Au moment où Charles N’Tchoréré accomplit cette mission, il est malheureusement capturé par les soldats nazis, il est fait prisonnier avec ses hommes, les derniers hommes qui lui restaient de sa compagnie. Et à ce moment-là, qu’est-ce que faisaient les nazis ? Ils séparaient les Noirs des Blancs. Donc Charles N’Tchoréré va refuser cette ségrégation. Il va affirmer son africanité. Et à ce moment-là, on ne sait pas très bien si c’est un officier ou un soldat du rang nazi qui va lui tirer une balle dans la nuque. Et Charles N’Tchoréré va donc être lâchement assassiné d’une balle dans la nuque.


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