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    «Au Cameroun, aller au cadastre coûte cher»

    La première de couverture d'«Une vie, d'un défi à l'autre» aux Éditions L'Harmattan. L'Harmattan

    Au Cameroun, le métier de géomètre n'est pas de tout repos. Il y a la part de lumière, avec notamment l'épopée de la construction de l'oléoduc Tchad-Cameroun. Mais il y a aussi la part d'ombre, avec le fléau des dessous de table dans l'administration du cadastre. Bernard Puepi a été le directeur du cadastre du Cameroun. Aujourd'hui, il dirige un cabinet privé de géomètres experts et publie chez L'Harmattan « Une vie, d'un défi à l'autre ». En ligne de Bayangam, son village natal, il répond aux questions de Christophe Boisbouvier.

    RFI : Dans votre livre, vous écrivez que « dans tous les pays du monde, les gens doivent pouvoir jouir paisiblement de leur propriété foncière ». Est-ce le cas au Cameroun ?

    Bernard Puepi : Oui. Le régime foncier au Cameroun est assez libéral. Mais on constate quand même des accaparements. Nous avions, et nous avons encore ici, chez nous, ce qu’on appelle des terres coutumières, c’est-à-dire là où vous êtes nés, où vos ancêtres sont nés. Mais avec le droit moderne, pour en être totalement prioritaires et avoir une certaine protection juridique, il faut procéder à son immatriculation suivant les procédures modernes. Et c’est cette procédure qui est assez coûteuse. Sur un autre plan, effectivement s’il y a un problème d’accaparement de votre terre, par exemple par un voisin, quand il y a conflit qui doit aller en justice, ça traîne beaucoup. Comme les procédures judiciaires, c’est souvent au plus renchérisseur, tout le monde le décrie, ça fait que le moins nanti a beaucoup plus de difficultés pour sécuriser sa propriété foncière.

    En justice, c’est le plus riche qui gagne…

    Malheureusement, c’est souvent ce qu’on constate. Mais quand même, si le plus pauvre a des moyens pour aller jusqu’à la plus haute instance judiciaire, c’est-à-dire à la Cour suprême, là au moins souvent on dit le droit. Et le plus pauvre peut redevenir propriétaire de ce qui lui appartenait. Mais il faut qu’il ait les moyens financiers pour payer les avocats, sinon dans les petites instances, il se laisse déposséder.

    « Pendant mes 26 années de carrière dans la fonction publique, au cadastre et au domaine, il ne m’est jamais venu à l’idée d’exiger une contrepartie pour les services rendus à l’usager », écrivez-vous. Pouvez-vous en dire autant de la plupart de vos collègues ?

    Disons je plaide ma cause. [En ce qui concerne] la plupart de mes collègues, chacun plaidera la sienne.

    Et vous écrivez qu’au cadastre et au domaine, les prestations à l’usager sont soi-disant gratuites, mais qu’en réalité « elles sont marchandées au su et au vu de tout le monde » …

    Oui. Cela est un phénomène que tout le monde décrie. La procédure d’immatriculation est gratuite dans le texte. Mais à tous les niveaux, depuis le chef de quartier jusqu’au fonctionnaire en plus haut lieu, le requérant doit se saigner pour que son dossier aboutisse. Ça, c’est une lapalissade.

    Et vous écrivez que « les mécanismes de corruption sont bien huilés » …

    Oui. Si on a des moyens, on est sûr qu’on va gagner.

    En 1985, vous avez été nommé directeur du cadastre. Mais cela n’a pas fait plaisir à tout le monde. Vous dites qu’à ce moment-là, « des collègues aux ambitions déçues [vous] ont accusé d’avoir détourné de l’argent » …

    Oui, effectivement. J’ai été l’objet d’une longue enquête des services compétents. Mais tout s’est révélé non fondé. Chacun avait ses ambitions. Et quand quelqu’un est déçu, on ne peut l’empêcher de pleurer, comme on dit chez nous.

    Au bout de trois ans, votre ministre de tutelle a monté un vrai-faux dossier contre vous et vous a rétrogradé. Vous avez été muté à Ngaoundéré. Pourquoi avez-vous été disgracié, parce que vous êtes Bamileké ou parce que vous vous êtes opposé aux bakchichs ?

    Disons qu’il y a eu une combinaison de facteurs, de calomnies qui entrent en jeu, que ce soit pour vous accorder un poste ou vous en retirer.

    Oui, mais vous écrivez que le ministre qui vous a rétrogradé avait commandé à son arrivée une carte géopolitique de tous les membres du personnel de son ministère et qu’il vous avait accusé directement de favoriser vos frères bamilékés…

    Effectivement, j’ai mis ça sur le compte d’une fatigue de sa part, parce qu’un responsable de ce niveau se devait d’avoir un peu plus de retenue. Mais malheureusement, il a été un peu déphasé et m’a lancé ce que j’appellerais « une boutade ».

    Oui, mais une boutade qui en dit long, non ?

    Oui, oui. Puisqu’après, je ne suis pas resté longtemps au poste.

    Et après vous avez été rétrogradé et envoyé à Ngaoundéré…

    Exactement.

    Au bout de 26 ans de carrière dans l’administration, au cadastre et au domaine, vous avez démissionné et vous avez créé votre propre cabinet d’experts géomètres, Geo Design. Et vous avez participé à la construction de l’oléoduc Tchad-Cameroun, long de 1 070 kilomètres…

    Effectivement, nous étions ceux qui ouvraient la voie, puisque ça passait dans des forêts, dans des zones inondables. Il fallait que les engins de génie civil puissent savoir par où passer. Il fallait matérialiser l’emprise de passage de l’oléoduc, matérialiser les limites des terres qui étaient expropriées et en dresser les plans pour permettre aux entreprises de génie civil et autres de procéder à la construction de l’oléoduc.

    Et c’est là que le rôle du géomètre prend tout son sens ?

    Exactement. C’était le premier grand chantier de ce genre sur place au Cameroun. Il n’y avait aucun chantier de pareille envergure. Donc, nous nous disions pionniers en la matière.

    Et vous êtes fier d’avoir participé à cet ouvrage ?

    Bien sûr.

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