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    Dans les cendres du château de Lunéville: une malédiction et des découvertes

    Vue sur le jardin du château de Lunéville. © Gabrielle Maréchaux / RFI

    En janvier 2003 brûlait pour la 13e fois au cours de son histoire le château de Lunéville, surnommé fréquemment « le Versailles lorrain ». Au total, ce sont plus des deux tiers qui ont été endommagés. Seize ans plus tard, après la désolation, le temps est à la générosité et l’espoir, mais c'est aussi celui de l’impatience, le château n’étant qu’en partie rénové. les Lunévillois ont dû faire l’apprentissage de la patience. Au fil des ans, ils ont aussi appris à mieux connaître leur château familier qui a révélé des secrets. Récit de cette aventure patrimoniale.

    La nuit du 2 janvier

    « C’est une catastrophe. Une catastrophe comme on ne l’a pas eu depuis longtemps. Le château de Lunéville c’est le symbole du renouveau de Lunéville, et aujourd’hui quand on voit ce désastre c’est…  ».

    Brisée par les sanglots, la voix du maire Michel Closse peine à trouver des qualificatifs à la hauteur du spectacle qu’il a sous les yeux, en cette nuit du 2 Janvier 2003, lorsqu’il est interrogé par les caméras de France 3 Lorraine. En arrière-plan dans le petit écran, les téléspectateurs aperçoivent ce qu’il ne parvient pas à décrire : au centre de sa petite ville de 18 000 habitants, le château du 18ème que l’on a surnommé le « Versailles lorrain »  continue de brûler depuis plusieurs longues heures. Et autour de l’élu, les habitants restent impuissants devant le ballet des pompiers qui tentent  de combattre les flammes, mais aussi le vent, qui, cette nuit-là, souffle à plus de 100 km/heure et rend leur tâche encore plus impressionnante.

    Seize ans plus tard, l’image est imprimée dans la mémoire de la veuve de l’ancien maire, Marie Danièle Closse qui se rappelle : « Voir les tout petits petits pompiers au bout de l’échelle avec leur lance et le vent qui projetait l’eau loin des bâtiments, loin de leur cible. C’était effrayant. Heureusement il n’y a pas eu de morts ».

    Les jours d'après

    Après les flammes et le vent de la nuit, au matin du 3 Janvier 2003, la neige s’empare de Lunéville et recouvre le brasier de blanc. Le terrible spectacle de la veille pourrait sembler bien loin s’il n’y avait cette odeur : « partout, dans toutes les maisons, pendant longtemps ça sentait la fumée » assure Marie Danièle Closse.

    Dans cette sous-préfecture lorraine en proie à la désindustrialisation, l’abattement est grand. Aura-t-on l’argent pour reconstruire le château ? Cela en vaut-il seulement la peine ? N’est-ce pas indécent de mettre autant d’argent dans des pierres quand le taux de chômage grimpe ? Fort heureusement pour l’avenir du château, ce dernier a été cédé au département en 2000, ce qui évite à la mairie de se retrouver seule face à ce chantier herculéen, et les larmes du maire en direct à la télévision ont ému, au-delà des frontières lorraines et même françaises.

    Rapidement, raconte aujourd’hui sa veuve, « des gens se sont proposés, pour faire des dons, en argent, mais aussi sous d’autres formes, en organisant des concerts, une exposition… C’était souvent des lorrains expatriés, qui avaient passé des moments heureux à Lunéville. Ils écrivaient « enfants je jouais dans les jardins du château, ou bien le mariage de mes parents étaient à Lunéville, celui de ma tante ». Au final, la générosité spontanée dépassera le million d’euros.

    Le temps de la sécurité et de l'impatience

    36 heures après les premières flammes, les pompiers partent, les architectes et le ministre de la Culture de l’époque Jean Jacques Aillagon arrivent pour constater l’étendue du désastre : les deux tiers du bâtiment sont endommagés, mais ce n’est même pas le plus urgent : sans sa charpente ce qui subsiste n’est plus à l’abri du vent et de la pluie et il faut agir vite pour préserver les pierres restées indemnes. « En arrivant, raconte Pierre-Yves Caillault, architecte en chef des monuments historiques responsable du chantier de Lunéville, le plus urgent a été  de s’assurer que personne n’entrait dans le périmètre dangereux, puis de déblayer et de protéger les ouvrages des intempéries. Et puis bien sûr d’étayer pour que les ouvrages fragilisés par les structures qui se sont dégradées soient maintenus »

    Très rapidement un échafaudage en forme de parapluie est donc installé. Les Lunévillois qui traversaient quotidiennement leur château situé au cœur de la ville guettent alors avec curiosité ce grand chapiteau qui voile leur patrimoine avec parfois une certaine frustration se rappelle Marie Danièle Closse : « On a vu pendant deux ans un chapiteau qui protégeait le bâtiment, qui était gardé, de jour comme de nuit. C’était un peu mystérieux, on se demandait quand est ce qu’on verra ? » 

    C’est dans cette impatience que nait dans la région l’hypothèse d’une malédiction : le château de Lunéville a déjà brûlé 13 fois et l’on exhume pour étayer ce chiffre supposé maudit la légende d’un pacte passé entre Stanislas, dernier souverain lorrain et sa mascotte de cour le nain Bébé, à qui il aurait promis de l’aider à trouver une compagne. Le nain reste célibataire et le souverain meurt brûlé, il n’en fallait pas plus pour donner du crédit à cette thèse alternative, qui fait sourire les historiens.

    Le temps de l'enquête historique

    Une fois la sécurité assurée, lorsqu’il faut songer à reconstruire, l’équipe des architectes se fait enquêteurs, fouillant les archives, pour retrouver jusqu’aux devis et factures de leurs prédécesseurs, plusieurs siècles auparavant. Si la reconstitution doit se faire à l’identique, une certaine liberté demeure quant aux choix des matériaux utilisés pour la future charpente. « Pour une toiture ce qui compte c’est sa forme extérieure. Pour supporter sa forme extérieure, on n’était pas obligé de refaire une charpente comme on la faisait au 18ème siècle. Se pose donc la question du matériau, avec notamment en tête l’exemple impressionnant de la cathédrale de Reims, dont la toiture a été détruite pendant la Première Guerre Mondiale. Plutôt que de reconstruire la charpente à l’identique, ce qui aurait été possible car les architectes des monuments historiques avaient tous les éléments pour ça, il a été décidé de faire quelque chose de très moderne, en béton armé. À Lunéville on s’est posé la question on a fait le choix de refaire une charpente traditionnelle, telle qu’elle était avant l’incendie, dans le but d’en faire un exercice conservatoire des savoirs faire de charpentier, sachant que dans la région ce savoir-faire existait »

    Un chantier qui fait travailler les artisans, mais aussi les historiens, car les pierres calcinées permettent une archéologie à ciel ouvert. Thierry Franz est chargé de recherches historiques à Lunéville, lorsqu’il raconte 2003 il rapporte d’abord « l’impression d’être à Pompéi après l’éruption du Vésuve, avec une mer de décombres qui allait jusqu’à deux mètres d’épaisseur au sol puisque tous les niveaux s’était effondré » puis, après les premiers déblayements une nouvelle réalité : « Quand les pierres tombent, quand les enduits partent, le bâtiment se livre à cœur ouvert ». Cet historien habité, qui évoque les noblesses lorraines du 18ème par leur prénom, découvre en effet dans ce château qu’il connait si bien des secrets inédits. Entre la chambre de l’altesse et de sa femme par exemple, l’enduit parti en fumé permet de constater très nettement dans le mur l’ouverture d’une porte recouverte plus tard par des briques. Et derrière cette petite porte, la certitude recoupée aujourd’hui par d’autres preuves que  les souverains lorrains du 18ème siècle faisaient lit commun.

    Au-delà de l’anecdote qui fait sourire, cette pratique unique à cette époque permet aujourd’hui d’étayer la particularité des mœurs de la cour de Lunéville, beaucoup plus libre que celle de Versailles à la même époque : quand l’étiquette était extrême à la cour du roi de France, les princesses lorraines jardinaient, cuisinaient, et entretenaient des rapports avec le peuple beaucoup plus fluide qu’ailleurs.

    Et c’est riche de tous ces secrets révélés par l’incendie que le château de Lunéville organise désormais des visites guidées avec ces savoirs inédits de l’archéologie.

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