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    Marc Lavergne: au Soudan, «on arrive à un point d’équilibre qui n’était pas garanti»

    Le général Abdel Fattah al-Burhan prêtant serment comme président du nouveau Conseil souverain soudanais à Karthoum, le 21 août 2019. SUDAN PRESIDENTIAL PALACE / AFP

    Au Soudan, les militaires partagent désormais le pouvoir avec les civils. Hier, mercredi 21 août à Khartoum, les onze membres du nouveau Conseil souverain, le général al-Buhrane à leur tête, ont prêté serment. Ils dirigeront le pays jusqu'aux élections générales, prévues dans trois ans. Mais le chemin vers la démocratie n'est-il pas semé d'embûches ? Spécialiste de la corne de l'Afrique et du Moyen-Orient, Marc Lavergne est directeur de recherches au CNRS et dirige un laboratoire à l'université de Tours. Il répond aux questions de Christophe Boisbouvier.

    Marc Lavergne, directeur de recherches au CNRS dirige un laboratoire à l'Université de Tours. citeres.univ-tours.fr

    ► Marc Lavergne est directeur de recherches au CNRS.

    Est-ce que la journée d’hier a été historique ?

    Marc Lavergne : Oui, sans aucun doute. C’est même un événement dont on avait du mal à rêver au début de tout ce soulèvement populaire au moins de décembre dernier, quand les gens étaient descendus dans la rue pour obtenir de quoi survivre. Après, il y a eu la chute du dirigeant, du général Omar el-Béchir. Là encore, on était loin du compte. Donc, on est arrivé à un point d’équilibre entre civils et militaires. Ce qui n’était pas du tout garanti, parce qu’il y a du sang versé aussi à plusieurs reprises à Khartoum ces derniers mois. C’était sans doute des tentatives de faire capoter cette perspective de règlement.

    Vous parlez de « point d’équilibre ». Et officiellement, depuis ce mercredi 21 août, le pouvoir est partagé entre militaires et civils. Mais est-ce que c’est vraiment du 50-50 ?

    Non. Il y a un onzième membre dans ce cabinet qui est composé de 5 civils et de 5 militaires qui fait que, sur le papier, les civils ont un point d’avance. En fait, les deux ministres clés, je dirais, le ministre de l’Intérieur et le ministre de la Défense, sont des militaires, tandis que le Premier ministre est un technicien civil, un économiste. Donc les rôles sont clairement répartis, c’est-à-dire que les militaires ont les clés du pouvoir et les civils sont censés stabiliser la situation du côté de la population, et trouver des solutions à la crise économique.

    Donc les ministères de souveraineté restent aux mains des militaires. Et l’économie passe aux mains des civils ?

    C’est un peu ça. L’économie et aussi la lisibilité de ce nouveau régime sur la scène internationale. On constate que les cinq membres civils sélectionnés ne sont pas des professionnels de la politique, ne sont pas des gens très connus. C’est une équation qui vise à montrer qu’il y a une représentation féminine, avec deux femmes dans ce Conseil, dont une est chrétienne et copte, c’est-à-dire d’une communauté originaire d’Égypte et qui n’a aucun poids politique au Soudan, et qui est extrêmement minoritaire.

    Quant aux autres, ce sont des nouveaux venus qui sont connus pour leur probité, mais non pas pour leur assise politique. Ce sont des gens dont le nom a émergé au cours de ces derniers mois. Ce ne sont pas de vieux routiers de la politique soudanaise, ce qui est peut-être un signe aussi qu’on tourne une page de l’ancien monde.

    Le Soudan compte de nombreux partis politiques implantés de longue date, qui sont soit laïcs, soit avec une connotation religieuse, émanant des confréries ou bien des partis communistes et des partis nationalistes arabes de toute sorte, qui n’apparaissent pas [dans ce Conseil souverain]. On a l’impression que les leaders de ces mouvements sont restés un peu en retrait, qu'ils ont mis en avant des gens qui pouvaient être acceptés par les militaires et qui étaient là pour leurs compétences, beaucoup plus que pour leur représentativité.

    Voulez-vous dire que les grands partis politiques, comme le parti Oumma de Sadiq al-Mahdi, se réservent pour l’avenir, pour dans trois ans lors des élections ?

    On peut le penser, parce qu’au sein des partis établis de longue date, il y a aujourd’hui un problème de génération. Le chef du parti Oumma, Sadiq al-Mahdi, est quelqu’un qui est non seulement déconsidéré parce qu’il a déjà assumé la fonction de Premier ministre à deux reprises depuis une cinquantaine d’années. Et à chaque fois, cela s’est soldé par un échec. Donc on a du mal à imaginer quelle peut être la représentativité aujourd’hui de ces grands partis confrériques.

    Il y a une passation de pouvoir peut-être à la nouvelle génération, en particulier à la fille de Sadiq al-Mahdi, Mariam al-Mahdi, qui joue un rôle aujourd’hui éminent à l’extérieur du Soudan pour représenter ce parti Oumma qui a été le principal parti du Soudan. Mais aujourd’hui, personne ne peut vérifier la validité, la popularité de ce parti.

    Le Soudan a beaucoup évolué au cours des trente dernières années. Ce sont des partis politiques qui souvent ont une base rurale, tribale, une base confrérique. Mais aujourd’hui, la société soudanaise s’est beaucoup urbanisée. On l’a vu lors de ces manifestations dans la capitale et toutes ces villes de provinces. Il y a une jeunesse aujourd’hui qui s’est déconnectée de cette structure politique traditionnelle.

    Il faut qu’une nouvelle structure émerge. Je ne suis pas sûr que les anciens partis soient capables de représenter ces forces nouvelles qui sont formées beaucoup par des étudiants, par une jeunesse éduquée qui ne s’inscrit pas dans le schéma des anciens partis.

    Dans le processus de transition, le général Mohamed Hamdan Dagalo, alias Hemeti, est omniprésent. D’ailleurs, il est dans ce nouveau Conseil souverain. Or il a commandé les forces de soutien rapide qui ont tiré sur la foule le 3 juin - 127 morts de source hospitalière. Est-ce que, comme Bonaparte, il ne risque pas de confisquer la révolution ?

    C’est un peu l’épée de Damoclès qui est suspendue aussi bien sur l’armée, que sur les civils. Effectivement, la première crainte qu’on peut avoir, c’est que ce Dagalo et les forces de déploiement rapide qu’il dirige, ces 60 000 hommes, cette armée parallèle de mercenaires, confisquent la révolution. C’est sans doute une des raisons qui ont amené les militaires de haut rang, les militaires de carrière, à s’entendre avec les civils sur une base qui marginalise pour l’instant et relativement Dagalo. Ce dernier attend patiemment son heure, soutenu par l’Arabie saoudite avec les milliards de dollars que cela représente éventuellement.

    Et il faut savoir que Mohamed Hamdan Dagalo est un criminel de guerre. Il n’a pas été épinglé jusqu’à présent par la Cour pénale internationale, mais il est un responsable au premier chef des viols, des massacres, des déplacements de population au Darfour. Donc, c’est quelqu’un qui dirige une armée de mercenaires, soutenue par l’Arabie saoudite, et qui attend son heure. Il est en embuscade et il est craint autant par l’armée, que par les civils.

    D’autre part, c’est un peu une force d’occupation parce que c’est quelqu’un qui, pour la première fois, et à la différence aujourd’hui du Premier ministre ou bien du général al-Burhan [le nouveau président du Conseil souverain], n’est pas originaire de la vallée du Nil, mais du Darfour, d’une lointaine tribu Rizeigat.

    Ses troupes sont souvent des gens qui viennent du Niger, du Tchad. Ce sont des jeunes désœuvrés qui ne peuvent pas prendre le bateau pour venir en Europe. Ce sont vraiment des soldats perdus qui n’ont pour seule ambition que de s’enrichir en contrôlant des mines d’or, en contrôlant le flux des migrants vers l’Europe. Mais ils n’ont aucun sens national - ils ne sont même pas Soudanais pour la plupart. Ils se comportent comme une force d’occupation aujourd’hui dans la capitale. Ils sèment la terreur et n’ont aucun souci de l’avenir mais simplement de pillage des ressources sur lesquelles ils ont mis la main.

    Est-ce que le corps expéditionnaire soudanais va rester au Yémen dans les mois qui viennent ?

    C’est une question importante, significative aussi, dans la mesure où ce corps expéditionnaire est recruté et expédié par Dagalo justement. Ce corps est payé par l’Arabie saoudite, ce qui a fait la fortune de Dagalo, puisque c’est lui qui touche la paie des mercenaires et qui en reverse une partie bien sûr à leurs familles, mais qui empoche le gros pour lui.

    Aujourd’hui, les civils veulent se désengager de cette opération du Yémen qui est très impopulaire au Soudan. Les militaires de carrière également. Tout ce qui permettra de rogner les ailes de Dagalo, financièrement et politiquement, sera bienvenu.

    Maintenant, il faudrait pour cela que d’autres forces internationales agissent dans ce sens, fassent pression sur les nouvelles autorités soudanaises pour qu’elles se retirent. Je pense évidemment à l’ONU et je pense aussi aux États-Unis, éventuellement en sous-main aussi aux Émirats arabes unis, qui utilisent également ces mercenaires dans une certaine mesure sur la côte yéménite. Donc, c’est un enjeu important des semaines à venir.


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