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    Souhayr Belhassen: «Ben Ali fait déjà partie du passé»

    Zine el-Abidine Ben Ali, ancien dirigeant tunisien de 1987 à 2011, est mort. On le voit ici prêter serment, le 12 novembre 2009, devant le Parlement tunisien. FETHI BELAID/AFP

    Zine el Abidine Ben Ali est mort en exil le 19 septembre 2019. L'Arabie saoudite a toujours refusé d'extrader l'ex-président tunisien. Un regret pour la Tunisienne Souhayr Belhassen, ex-présidente de la FIDH. Elle répond aux questions de Christophe Boisbouvier.

    RFI : Quelle est votre réaction à la mort de Zine el-Abidine Ben Ali ?

    Souhayr Belhassen : Ben Ali fait déjà partie du passé. Mais paradoxalement, il fait partie du présent aussi, parce que les présidentielles qui viennent de se dérouler ici et qui ont donné les deux candidats qui vont s’affronter le 13 octobre prochain, c’est aussi le résultat du règne de Ben Ali, mais surtout la fin de Ben Ali, puisque nous avons vu 26 candidats se présenter. Cette multiplication des candidatures est un effet boomerang de la fermeture, de la mainmise, de l’oppression qu’a exercée Ben Ali sur toute la classe politique. Aujourd’hui, c’est la rupture en quelque sorte. C’est vraiment aujourd’hui que nous tournons la page avec ces successeurs potentiels que sont les deux candidats, Nabil Karoui qui est hors système et Kaïs Saïed qui est en quelque sorte un avatar de Ben Ali, mais un avatar aussi de tout ce qui s’est exposé à lui, c’est-à-dire les salafistes, les islamistes et aussi une certaine gauche qui a rejoint Kaïs Saïed aujourd’hui.

    En fait, ce que vous reprochez fondamentalement au régime Ben Ali, c’est d’avoir donné un espoir de démocratie en 1987 et d’avoir tué cet espoir ?

    Oui. Et ce que nous avons vécu durant le régime Ben Ali a démontré durant 25 ans que c’était non plus un régime de dictateur éclairé comme l’a été Bourguiba [Habib, président de la République entre 1957 et 1987], mais un régime policier. Nous avons vécu réellement des années de plomb. Cela est clair.

    Et que répondez-vous à ceux qui disent que, sous le régime Ben Ali, il y avait une bonne santé économique et un statut privilégié déjà pour les femmes ?

    Il est toujours privilégié pour les femmes, il est encore plus privilégié. Je suis désolée. Un statut privilégié, d’abord ce n’est pas Ben Ali qui l’a créé, c’est d’abord Bourguiba. Ben Ali, le féminisme d’État, c’était le porte-drapeau du régime. Il voulait absolument montrer à l’étranger que, lui, poursuivait l’aspect moderniste des choix de Bourguiba. Mais si vous me posez la question à moi, personnellement, quand on a fait la première pétition en 1994 en reprochant à Ben Ali d’avoir instrumentalisé les femmes comme porte-drapeau du régime, nous nous sommes retrouvées pour la moitié au chômage. Nous étions une centaine de femmes qui avions signé cette pétition. Moi-même, je me suis retrouvée en exil pour cinq ans. Donc parler du féminisme et des progrès de Ben Ali à l’égard des femmes, je m’élève tout à fait contre. C’est aujourd’hui que nous craignions pour les progrès pour les droits des femmes.

    Est-ce que l’économie tunisienne se portait mieux du temps de Ben Ali qu’aujourd’hui ?

    Incontestablement. Ben Ali nous a laissé comme héritage la corruption. C’est vrai que l’économie se portait mieux. Mais ce qu’il y a de fondamental, c’est que c’était un régime autoritaire, sinon un régime dictatorial. Et nous payons aujourd’hui le prix de la liberté. Il n’y a jamais eu autant de grèves syndicales. Il n’y a jamais eu autant de sit-in. Ça se paye, et nous payons le prix fort pour l’apprentissage de la démocratie. Évidemment qu’une grève avec Ben Ali, les gens se retrouvaient le lendemain en prison.

    Et aujourd’hui, c’est le trop-plein ?

    Aujourd’hui, c’est le trop-plein, je suis d’accord avec vous. Mais c’est normal quand des militants ont été réprimés, et nous payons le prix fort, parce que c’est l’économie qui en prend pour son grade.

    Ben Ali, ces dernières années, était réfugié en Arabie saoudite. Et la demande d’extradition de la part de la Tunisie n’a jamais abouti. Vous le regrettez cela, il n’a jamais été jugé ?

    Oui, bien sûr que je le regrette. L’impunité qui a régné durant ces huit ans a incontestablement influé sur le cours des choses, même au cours de ces élections. Nous avons vu une partie du RCD [Rassemblement constitutionnel démocratique] être récupéré par une femme [Abir Moussi]. Et aujourd’hui, la machine est aussi nourrie par l’Arabie saoudite. Et moi, j’y vois clairement la main de l’entourage de Ben Ali.

    Voulez-vous dire que les nostalgiques de l’ancien parti RCD de Zine el-Abidine Ben Ali sont financés par l’Arabie saoudite ?

    Je n’en ai pas la preuve, mais les moyens qu’ont déployés les anciens RCDistes sont assez impressionnants pour qu’on s’interroge.

    Et il manquera toujours le procès de Ben Ali…

    Il manquera toujours le procès de Ben Ali [NDLR, Zine el-Abidine Ben Ali a été jugé par contumace en 2018 à plus de 200 années de prison, mais n’a jamais été extradé malgré une demande des autorités tunisiennes], je suis tout à fait d’accord avec vous. Et il a beaucoup de chance ce monsieur Ben Ali de mourir dans ces conditions.


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