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    [Exclusif] Jovenel Moïse, président haïtien: «Nous sommes dans une crise aiguë»

    Le président haïtien, Jovenel Moïse, en Floride, le 22 mars 2019. Nicholas Kamm / AFP

    Haïti est paralysé depuis presque deux mois par une profonde crise politique. Depuis la fin août, des milliers de personnes manifestent régulièrement à travers tout le pays pour exiger la démission du président. Dans un entretien exclusif à RFI, Jovenel Moïse leur répond. Il est interrogé par Amélie Baron. 

    RFI : Monsieur le président, pourriez-vous accepter de quitter votre poste avant la fin de votre mandat, comme le demandent les manifestants ?

    Jovenel Moïse : Je ne suis pas accroché à un mandat. Je suis accroché à des réformes. Je veux parler de la réforme constitutionnelle, par exemple. Je veux parler de la réforme du secteur de l’énergie, de la digitalisation de l’administration publique. Aujourd’hui, nous sommes dans une crise aiguë, mais nous pouvons profiter de cette crise pour faire de cette crise une opportunité. Nous avons besoin de stabilité dans le pays et pour trouver cette stabilité, il faut attaquer le système.

     ► À lire aussi : En Haïti, religieux et artistes manifestent contre Jovenel Moïse

    Lors de votre dernière conférence de presse, vous avez évoqué plusieurs contrats abusifs, selon vous. Et parmi ces contrats, l’un avait été signé - celui pour la rénovation de l’aéroport - par l’ancienne administration, celle de Monsieur Michel Martelly. Est-ce qu’aujourd’hui, parmi les gardiens du système, vous mettez le parti PHTK, qui était celui de Michel Martelly et qui est celui sur lequel vous avez été élu ?

    Oui, ce contrat a été signé sous l’administration du président Martelly. Mais je dois vous dire que la mise en place des garanties a été faite lors de la transition. Mon équipe et moi avons constaté que ce contrat ne respectait pas les intérêts de l’État. C’est pour cela que nous avons pris cette décision pour le peuple.

    Qui sont ces gardiens du système ? Quel est ce système ?

    C’est une excellente question. Pour ne pas « antagoniser » le pays, je ne veux pas citer de noms, ni de noms d’institutions, ni de noms de personnes. Parce qu’en fait, nous sommes dans un pays divisé, déchiré, et nous avons besoin de mettre les gens ensemble aujourd’hui.

    Depuis presque six semaines, les hôtels ferment leurs portes. Des entreprises ont aussi congédié beaucoup de leurs salariés. Le constat, aujourd’hui, est alarmant sur le plan économique. Haïti est-il un pays à la dérive ?

    C’est vrai, il y a un problème. Il y a un ras-le-bol. Les gens sont exaspérés. Il y a des entreprises qui ferment leurs portes, il y a des entreprises qui sont en train de réduire leur personnel… Mais comment profiter de cette crise pour en faire une opportunité ? Nous sommes à ce carrefour-là. Cela demande beaucoup de dépassement de soi. Cela demande beaucoup de sagesse et cela demande beaucoup de sérénité, aussi, au niveau des acteurs.

    L’économie haïtienne dévisse depuis plus de deux ans. L’inflation a dépassé les 20%. La gourde a perdu un tiers de sa valeur en moins d’une année. Est-ce qu’il y a des erreurs politiques que vous identifiez ?

    L’économie suit le politique. Nous avons mis sur pied un projet et nous l’avons travaillé avec les partenaires techniques et financiers. S’il y a une erreur à ce niveau, je dois dire que je le reconnais, parce qu’on a pris un petit temps en plus. Cela nous a pris deux ans. Et après deux ans, malheureusement, nous n’avons pas eu de gouvernement. La Chambre des députés a censuré le gouvernement.

    Les députés qui sont de votre majorité parlementaire… S’il n’y a pas eu de gouvernement, ce n’est pas la faute de l’opposition. C’est votre majorité qui a voté contre.

    Le Parlement est un parlement autonome. Cette majorité ne veut pas dire que le président impose. Je m’attendais à lancer ce programme à partir du début du mois d’avril.

    La colère populaire qui s’exprime est liée aussi à l’insécurité. Il y a eu, non loin d’ici, le massacre dans le quartier de La Saline. Vous êtes resté silencieux. Les officiels qui, selon l’ONU, ont été impliqués dans ces meurtres de civils, ont été remplacés très tardivement. Est-ce que vous regrettez ce silence de votre part et est-ce que vous regrettez ce temps qu’il a fallu pour que des officiels soient remplacés ?

    Je ne pouvais pas agir sans recevoir une correspondance de la part du juge d’instruction me disant que je dois mettre ces fonctionnaires à disposition de la justice. Si je l’ai fait tardivement, c’est parce que beaucoup de gens parlent de ce dossier. J’ai pris la décision de les remplacer.

     ► À lire aussi : les détails du massacre de La Saline révélés dans un rapport de l'ONU

    Et votre silence sur les victimes et les proches des victimes de La Saline ?

    Je ne suis pas silencieux sur les victimes de La Saline. J’ai présenté à maintes fois ma sympathie à ces victimes et à tous ceux qui ont, de près ou de loin, connu des moments pareils. Quand un dossier est entre les mains de la justice, tout le monde doit se taire.

    En parlant de justice justement, évoquons le dossier Petrocaribe – celui qui a lancé le mouvement de contestation l’été dernier. L’une de vos entreprises est épinglée par la Cour supérieure des comptes comme étant au cœur d’un stratagème de détournement de fonds. Avant que votre entreprise ne soit épinglée, vous avez dit faire confiance à cette cour. A l’issue de son rapport, vous avez demandé un audit auprès de l’Organisation des États américains. Il y a une confusion. Est-ce que, finalement, vous faites confiance à la justice haïtienne sur ce dossier ?

    Il n’y a pas de confusion. Je dois premièrement vous dire qu’au contraire, c’est pour donner la confiance à tout le monde. Il faut un procès équitable où il ne va pas y avoir de chasse aux sorcières, ni de persécutions politiques. Je suis président d’un pays du tiers-monde, mais je respecte la loi. Je respecte les institutions de mon pays. Est-ce que les institutions sont assez fortes pour remplir leurs missions ? Ça, c’est la question.

    Aujourd’hui, le pays n’est plus sous la maîtrise des forces policières, puisque certaines routes sont coupées depuis plusieurs semaines. On est en situation presque d’anarchie à certains endroits où le « Far-West » domine. Des gens rançonnent au quotidien les personnes qui voudraient passer.

    Vous venez de le dire, les gens rançonnent et font des barricades. Mais ce sont des Haïtiens qui sont en quête d’emplois. Vous avez parlé des forces de l’ordre : Nous avons 20 000 policiers pour 12 millions de personnes. Le pays a besoin de réformes en profondeur.

    Vous parlez de réformes… Au quotidien, les gens se demandent si demain ils vont pouvoir vaquer à leurs occupations, si demain ils vont pouvoir mettre leurs enfants à l’école. Concrètement, qu’est-ce qui peut être décidé en urgence ?

    Au moment où je vous parle, je sais qu’il y a plusieurs équipes qui sont à la tâche. La police est là, les travaux publics sont sur place, le ministère de l’Intérieur est là aussi, en train de voir comment trouver un modus operandi pour sortir. Parce que nous n’allons pas pouvoir sortir de l’auberge avec toutes ces armes, au niveau des groupes armés. Nous sommes en train de travailler pour que la paix revienne, pour que le peuple haïtien retrouve sa sérénité, pour que les enfants puissent retourner à l’école.


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