Italie - 
Article publié le : dimanche 01 juillet 2012 à 22:50 - Dernière modification le : samedi 08 septembre 2012 à 11:23

Trieste, la ville qui a libéré les malades mentaux

Il n'existe aujourd'hui plus aucun asile en Italie. A Trieste, même en liberté, les malades continuent d'être suivis avec attention.
Il n'existe aujourd'hui plus aucun asile en Italie. A Trieste, même en liberté, les malades continuent d'être suivis avec attention.
RFI / Romain Heurtaut-Puppetto

Par François-Damien Bourgery

En 1971, un psychiatre, Franco Basaglia, arrive à Trieste (nord-est de l’Italie) avec une idée folle : fermer les hôpitaux psychiatriques et rendre aux malades leur liberté pour mieux les soigner. Aujourd’hui, il n’existe plus aucun asile en Italie. A Trieste, là d’où tout est parti, un important réseau composé de centres de soin, d'associations et d'entreprises permet d'assurer le suivi des malades et leur réinsertion.

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Trieste, la ville qui révolutionne la psychiatrie
30/06/2012 - Reportage International

Assis sous des grands pins, un homme entonne des cantiques d’une voix fausse. « Suppôt de Satan ! », crie-t-il soudain à une jeune femme qui passe par là. Autour, les gens vont et viennent, indifférents. Certains ont le regard un peu perdu. Un jeune homme porte une sorte de pyjama informe. Un autre nous aborde : « Bonjour, je suis fou ». Bienvenu au centre psychiatrique Maddalena, perché sur les hauteurs de Trieste. Il accueille des patients aux pathologies parfois lourdes. Pourtant, aucun verrou ne les retient.

« C’est incroyable d’être aussi libre, sourit timidement Sandro*. Si je veux aller me promener, personne ne me l’interdira. On essaiera peut-être de m’en dissuader, mais sans recourir à la force ». Sandro a une trentaine d’années et un doctorat en ingénierie. Il raconte les filles dont il est tombé amoureux. Et le moment où tout a basculé : « J’ai commencé à avoir peur d’être espionné par le Mossad, à avoir peur de tout ». C'est son quatrième jour au centre Maddalena où il a été admis pour des crises de paranoïa. Il y restera une semaine, pas plus.

Franco Basaglia, le révolutionnaire

Les patients doivent leur liberté à un homme : Franco Basaglia. En 1971, ce médecin psychiatre est nommé à la tête de San Giovanni, le grand hôpital psychiatrique de Trieste où sont enfermés plus de 1 000 patients. A sa façon, c’est un révolutionnaire. Il est persuadé que les malades mentaux sont des personnes comme les autres et que pour être mieux soignés, ils doivent être libres. A une époque où les asiles psychiatriques sont des mouroirs où sévissent les électrochocs et la camisole de force, cette certitude relève de l’hérésie. Mais Franco Basaglia a une chance : le gouverneur de la province de Trieste est un progressiste. Il lui donne l’autorisation et un maximum de moyens pour mener à bien sa révolution. Elle aboutit en 1978 à la loi 180 ordonnant la fermeture des hôpitaux psychiatriques dans toute l’Italie.

Aujourd’hui, les équipes du service de santé mentale de Trieste ne parlent plus de « malade ». Elles préfèrent le terme « personne ». Les murs de l’asile sont tombés. Pour continuer à suivre les patients, quatre centres psychiatriques quadrillent la ville. Ils ont créé autour d’eux un immense réseau de 40 structures différentes – des services de soin, des associations, des entreprises. Objectif : faciliter la réinsertion des malades, la raison d’être des équipes de Trieste.

« Psychiatrie sociale »

« La psychiatrie exercée ici est une psychiatrie sociale. Elle ne s’intéresse pas qu’aux symptômes, mais aussi et surtout à la complexité et à la globalité de la vie des personnes, assure Oletta Chiarappa, assistante sociale au sein du service de santé mentale depuis 30 ans. Nous pensons qu’une personne qui vit dignement, qui a un travail, un logement, la possibilité de se sociabiliser et les mêmes droits que les autres, va aller mieux ».

A son arrivée dans un centre psychiatrique, le patient établit avec l’équipe un projet de vie. Au début, il s’agit de l’aider à retrouver ses repères : se lever à heures fixes, s’habiller correctement, ranger sa chambre. Puis on l’amène à participer à des activités, au sein du centre ou dans des associations partenaires, avant de lui trouver un travail. Chaque malade étant différent, les équipes du service de santé mentale cherchent à mettre en place des projets adaptés à chacun. « C’est du sur-mesure », explique Oletta Chiarappa. Du sur-mesure dont 5 000 malades ont profité en 2011, certains venant même parfois d’autres régions d’Italie pour être traités.

Un rapport d’égal à égal entre personnel et patients

Elia est l’un d’eux. Lorsqu’il est arrivé au centre Maddalena en 2011 après une tentative de suicide, ce professeur de théâtre a proposé de mettre ses connaissances artistiques au service des autres patients. Il ne l’a plus quitté, revenant chaque après-midi pour encadrer des activités de théâtre et d’arts plastiques. « Une des plus grandes satisfactions est de voir des personnes arriver avec un extrême manque de confiance en elles et en leurs capacités en affirmant qu’elles ne savent rien faire, et sortir avec quelque chose réalisée de leurs propres mains, et dire : ' voilà, ça c’est moi qui l’ai fait ' et être fières », rapporte Elia d’une voix posée.

Il appelle ces activités des « laboratoires », car elles permettent à chacun de faire partager ses connaissances aux autres. Tout le monde est libre d’y participer. Des élèves d’Elia, des membres du personnel ou même de simples visiteurs se mêlent ainsi aux malades. « Ces laboratoires bousculent la hiérarchie entre personnel et patients, en les mettant sur le même pied d’égalité et de dignité, dit encore Elia. Une personne qui a acquis des techniques peut les enseigner à une autre ».

En soignant les patients en liberté et en les traitant d’égal à égal, le service de santé mentale de Trieste s’est érigé en modèle d’alternative à la psychiatrie traditionnelle. Un modèle reconnu par l’Organisation mondiale de la santé.

Mais les utopies ont parfois leurs limites. « Le système de Trieste crée une dépendance », avoue un membre du personnel. Même si tout est fait pour les aider à retrouver une autonomie, les patients ont parfois du mal à se détacher. Encadrés et choyés, certains ont fait des centres psychiatriques un refuge. « Il faut énormément de volonté pour s’en sortir, soutient Sandro. Ici, je suis comme une poupée. Une poupée entre des mains adorables, c’est sûr, mais une poupée tout de même ».

* Le prénom a été changé

Jusqu’en 1973, 1200 malades étaient internés dans le grand hôpital psychiatrique San Giovanni, perché sur les hauteurs de Trieste.
RFI / Romain Heurtaut-Puppetto
Aujourd’hui, quatre centres psychiatriques quadrillent la ville. Ils couvrent chacun une zone de 60 000 habitants. Les malades traversant une période de crise y restent quelques jours, le temps de se rétablir.
RFI / Romain Heurtaut-Puppetto
Les autres y passent quelques heures pour participer à des activités, ou tout simplement se réhabituer à vivre en société. Ici, le centre Maddalena propose chaque après-midi des activités artistiques, comme de l’origami.
RFI / Romain Heurtaut-Puppetto
Fabrizio est fan du groupe Depeche Mode. Il connaît toutes les dates de leurs concerts. «Il chante en anglais, mais c’est un groupe berlinois», répète-t-il. L’animateur a programmé un de leurs tubes «I just can’t get enough» juste pour lui.
RFI / Romain Heurtaut-Puppetto
Assis dans le jardin du centre Maddalena, Roberto dicte des poèmes à Giulia, qui les note scrupuleusement. «C’est Dieu qui me les souffle», affirme-t-il. Il faut les noter immédiatement car il les oublie aussitôt.
RFI / Romain Heurtaut-Puppetto
Fabrizio est sorti du centre Maddalena pour aller boire un coca au café du coin. Les patrons connaissent tous les patients qui viennent ici par leur prénom.
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Assunta Signorelli dirige les urgences psychiatriques de la ville. Elle est arrivée à Trieste en même temps que Franco Basaglia, dont elle était l’élève. Elle pose devant son portrait.
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A Trieste, certains malades sont soignés chez eux. Des équipes mobiles vont leur rendre visite.
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Manuela vient de rentrer chez elle, dans un studio proche du centre-ville. C’est Oletta Chiarappa, assistante sociale, qui le lui a trouvé. Elle met de la musique avant de se préparer des pasta fazull, des pâtes aux flageolets, une spécialité napolitaine.
RFI / Romain Heurtaut-Puppetto
Pierro bénéficie du programme d’aide à l’emploi du service de santé mentale de Trieste. Il est chargé de la maintenance d’une station balnéaire qui a ouvert au début du mois de mai. Il sera aussi maître-nageur pendant la période estivale.
RFI / Romain Heurtaut-Puppetto
Claudio Misculin dirige l’Academia della Folia, une troupe de théâtre de renommée mondiale composée uniquement de «fous». «Nous ne sommes pas applaudis parce que nous faisons du théâtre, nous sommes applaudis parce que nous faisons du bon théâtre».
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Le 1er mai, le personnel du service de santé mentale a manifesté contre le projet de centralisation des services de santé dans la région. Un projet qui menace directement le fonctionnement du système psychiatrique local, basé sur la proximité.
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Peppe dell’Acqua a été directeur du service de santé mentale de Trieste pendant 17 ans. Il a pris sa retraite début avril. «Ce que je vois aujourd’hui, si j’y avais pensé il y a 40 ans, on m’aurait interné à San Giovanni», dit-il.
RFI / Romain Heurtaut-Puppetto

    La fin d'un idéal ?

    Le 18 mai 2012, les députés du Comité des affaires sociales ont adopté à 14 voix contre 12 une proposition de loi que les médias italiens accusent de vouloir rouvrir les asiles. Cette nouvelle loi n’abolirait pas celle de 1978, dite « loi Basaglia » ; elle la modifierait et la complèterait, « pour soutenir les familles des patients, désormais abandonnés à eux-mêmes », affirme l’auteur du texte.
    Mais lesdites modifications limiteraient sérieusement la sacro-sainte liberté du malade. La période d’hospitalisation obligatoire passerait de sept à quinze jours. Elle pourrait même être prolongée par une période de soins ambulatoires de six mois. « Et comme le texte ne précise pas que le traitement n’est pas renouvelable, il est possible qu’il le soit », s’inquiète Peppe dell’Acqua, directeur du service de santé mentale de Trieste pendant 17 ans. Par souci de protéger le malade ou sa famille, cette période de soin pourrait être effectuée au sein d’un établissement de santé.
    Rien n’est définitif cependant. Cette proposition de loi doit désormais être votée par le Parlement et le Sénat, avant d’être signée par le président de la République. Le processus sera long et devrait pouvoir permettre d’ajouter des amendements.
    Le département de santé mentale de Trieste est également menacé par un projet de centralisation des services de santé au niveau régional. Les neuf centres psychiatriques qui couvrent la région pourraient alors être remplacés par un seul. Or, c’est justement le principe de proximité qui fait la force du système de Trieste.

    tags: Italie - Santé et Médecine
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    (5) Réactions

    droit de reponse

    Je crois que nous devons réagir à l'article qui est écrit et non au point de vue de chacun et surtout malheureusement avec des injures.
    Ceci étant, quelque soit la dénomination que vous donnez à certains dysfonctionnements, nous chrétiens situons ces choses sur le plan spirituel.

    Le fait est tout simplement d'isoler des malades et les soigner avant de permettre leur reinsertion ds la societé.
    Vouloir ceci n'est pas de l’intolérance, et de surcroit l'ignorance a un sens aussi positif (bcp de personnes connaissent le nom de certaines maladies mais ignorent par exemple que la premier cause est le fait des esprits, sur ce point il est difficile de s'y accorder, les guérisons miraculeuses existent et personne ne peut le nier).
    Merci

    ville contaminée ou ville qui a liberé les malades mentaux?

    Je crois qu'à partir du moment où des gens reconnus comme malades sont libres et cohabitent avec les gens normaux la contamination spirituelle a été faite. Il faut connaitre le monde spirituel pour savoir qu'une personne normale ne connaissant pas et ne maitrisant pas le monde spirituel est à risque en étant avec un malade mental. Bien sure qu'on a les moyens(dons) pour se protéger contre eux mais ceux qui ont ces dons sont très rares.
    Toute cette ville de Trieste a malheureusement été contaminée en rendant libre ces malades.

    ...

    Vous avez peur d'attraper le "schizocoque"? Aucun risque! C'est juste un canular inventé par des infirmiers de psy... Par contre, l'ignorance et l'intolérance sont elles, TRES contagieuses!!!

    malades mentaux en liberté

    Qu'entendez-vous par contaminée?
    Les psychoses ,l'autisme, la schizophrénie ne sont pas contagieuses.
    Voulez-vous dire que la population dite normale ne supporte plus la cohabitation avec les malades mentaux en liberté?
    Ou bien le nombre de malades mentaux a augmenté rendant la cohabitation plus difficille ?
    .

    Retour à l'Âge des Ténèbres?

    Ces commentaires provenant de personnes "spirituellement intoxiquées" semblent provenir du temps où la noirceur de l'ignorance permettait de contrôler les gens différents de la norme. La maladie mentale n'est pas une possession des démons! Qu'on se le dise! Soit qu'elle provienne d'un dérèglement biologique ou qu'elle soit le résultat des répercussions de conditions de vie difficile, des solutions "humaines" soutenant dignement ces PERSONNES ont cours présentement en Italie. L'organisation en santé mentale de Trieste est un exemple patent que nous devrions reprendre partout à travers le monde!

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