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IMMIGRATION / Reportage - 
Article publié le : mardi 31 juillet 2012 à 14:32 - Dernière modification le : mardi 31 juillet 2012 à 14:32

Lojane, le «Sangatte des Balkans»

La vallée de Presevo, dans le sud de la Serbie, le corridor d'entrée depuis la Macédoine.
La vallée de Presevo, dans le sud de la Serbie, le corridor d'entrée depuis la Macédoine.
RFI/Laurent Geslin

Par Jean-Arnault Dérens / Laurent Geslin

Dans les montagnes du nord de la Macédoine, des centaines de migrants clandestins tentent chaque soir de passer vers la Serbie et le Kosovo. Le petit village de Lojane est devenu depuis des mois le principale point de passage vers la Serbie et l'Union européenne. Reportage dans le «Sangatte* des Balkans».

« Nous allons partir vers 4 heures du matin. Une montagne, une autre, puis encore une autre. Enfin, le Kosovo ». L'homme est arrivé il y a quelques heures dans le village macédonien de Lojane, qui jouxte la frontière serbe, à quelques kilomètres du Kosovo.

Kiko, ce jeune Algérien, est sur les routes depuis quatre mois. Il a rejoint la Turquie en avion, puis un passeur l’a conduit en Grèce. Entré en Macédoine près de Gevgelia, il a marché jusqu’à Lojane, avalant 200 kilomètres en dix jours, avançant la nuit, contournant les agglomérations, évitant la police. « Il faut toujours se déplacer en cachette », explique Kiko. « Comment faire autrement ? Nous n’avons pas de passeport, nous sommes clandestins. Une fois, j’ai demandé de l’eau dans une ferme isolée, l’homme a appelé la police ».

Avant de franchir la frontière macédonienne, Kiko a passé plusieurs mois en Grèce, vivant de petits boulots pour pouvoir manger. « Les policiers grecs, ce sont les pires, ils m'ont pris tout mon argent », affirme le jeune homme, « j'ai été condamné à un an de sursis pour un crime que je n'avais pas commis, j'ai été battu ». Plusieurs fois arrêté, Kiko a passé plusieurs semaines en prison, à quinze dans une cellule.

Amitiés d'infortune au hasard des étapes

« Quand les gardes savaient qu'une ONG venait visiter la prison, nous étions transférés dans d'autres villes, dans le nord du pays ». Fiché en Grèce, Kiko a reçu un papier le sommant de quitter le territoire grec et l'espace Schengen dans les trente jours. « Toutes les formalités administratives sont en grec, personne ne t'explique rien, ils ont juste envie que les gens s'enfuient ». Avant de gagner la Macédoine, Kiko a essayé à trois reprises de passer en Albanie, il a toujours été refoulé.

À la frontière entre la Grèce et la Macédoine, Kiko a retrouvé deux autres Algériens. Depuis, ils marchent ensemble. Le long chemin vers l’Europe occidentale se fait ainsi : des amitiés d'infortune au hasard des étapes, qui se dénouent quand les chemins bifurquent, quand certains sont arrêtés ou meurent.

Boualem a quitté l’Algérie en 2004. Il a vécu huit ans à Kalamata, dans le sud du Péloponnèse, travaillant pour un petit entrepreneur du bâtiment, qui n’a pas voulu l'aider à régulariser sa situation. Avec la crise, Boualem a perdu son emploi et l'espoir d’en retrouver un autre en Grèce. Il a finalement décidé de prendre la route de l’Europe occidentale.

Peu réussissent l'aventure

Kiko, lui, était étudiant en première année de biologie, dans sa ville natale de Constantine. « Je suis parti pour aider ma mère et mon petit frère », explique ce jeune homme de 23 ans, qui voudrait bien aller en France ou en Norvège. La route de l’Espagne étant bouchée, il a choisi d’entreprendre ce long voyage par les Balkans, un chemin de plus en plus utilisée.

Ce soir, dans les rues de Lojane, on peut croiser des Algériens, quelques Somaliens, des Tunisiens, mais surtout des Afghans et des Pakistanais, qui restent les deux nationalités les plus représentées. En tout, quelques centaines d’hommes font étape dans ce gros village, dont la majorité des habitants, tous Albanais, vivent eux-mêmes à l’étranger, en Suisse, en Allemagne ou en Belgique.

Lojane est une étape essentielle sur la route des migrations depuis déjà deux ans. Les gens du village tirent de petits profits de cette situation. Dans les échoppes du village, on parle anglais et on accepte les euros. Une paillasse dans une maison vide se paie 3 à 5 euros mais, l’été, il est plus simple de dormir dehors, dans la « jungle », qui s’étend entre le village et la frontière serbe, que les migrants rêvent de franchir pour tenter ensuite de rejoindre la Hongrie. Bien peu réussissent l’aventure, beaucoup sont refoulés des dizaines de fois ou bien arrêtés au cours du voyage.

La Serbie renvoie presque chaque jour deux ou trois autobus remplis de clandestins, assure Selami Mehmeti, le chef du village. Pourtant, la frontière qui passe dans les montagnes du Karadak, entre Lojane et le village serbe de Miratovac, est officiellement fermée depuis 1994. Cette situation permet des expulsions en-dehors de toute procédure légale.

Bloquer les migrants sur la route menant à l’espace Schengen

Les pays des Balkans appliquent la règle du renvoi vers le pays précédent et déportent ainsi les migrants arrêtés, sans tenir compte des conventions internationales, ni même des règles européennes. Souvent, des enfants d’une dizaine d’années sont arrêtés et déportés, au lieu de recevoir l’aide à laquelle ils ont droit. Aucun responsable européen n’y trouve rien à redire : les pays des Balkans ont une nouvelle fonction de « filtre », de « tampon ». Ils doivent bloquer les migrants sur la route menant à l’espace Schengen…

En deux ans, plusieurs dizaines de milliers de clandestins sont passés par Lojane, arrivant de Grèce, ou expulsés de Serbie. Pourtant, la police macédonienne n'entre jamais dans le village, centre depuis lontemps de fructueux trafics frontaliers et ancien bastion de la guérilla albanaise, durant le conflit de 2001. Aucun policier macédonien ne patrouille sur la frontière, uniquement contrôlée du côté serbe.

Les autorités macédoniennes refusent de communiquer au sujet des migrations clandestines, feignant d’ignorer ce phénomène, probablement parce qu’elles sont incapables d’y faire face. Le pays ne dispose que d’un petit centre de rétention, près de Skopje, et n’a aucun centre d’accueil ouvert.

Corruption au poste frontière

Le passage des clandestins représente aussi un fructueux marché : « Si tu as de l’argent, les taxis prennent 500 euros pour te conduire de Gevgelia à Lojane », explique Kiko, « mais on sait qu’ils travaillent tous avec la police ». Les cas de corruption au poste frontière « officiel » de Tabanovce, cinq kilomètres en contrebas de Lojane sont fréquents.

La route « directe » passant par la Serbie et la Hongrie est pourtant de plus en plus bouchée, et de nouveaux itinéraires apparaissent. Depuis la Macédoine, beaucoup de migrants cherchent à gagner le Kosovo, puis le Monténégro, la Bosnie-Herzégovine et la Croatie. Kiko déploie une feuille sur laquelle des itinéraires sont notés au stylo, des listes de villes, de village, parfois la description d’un passage clandestin : ces informations circulent sur internet.

Les migrants qui connaissent bien un passage prennent la tête d’un petit groupe contre un peu d’argent, pour se refaire un petit pécule. Les clandestins ont toujours besoin de retrouver une poignée d’euros pour acheter du pain, des légumes, et fréquenter les cafés internet. Ce soir, en prévision de la rupture du jeûne du ramadan, une vache est abattue dans le centre de la bourgade de Lojane. Des Pakistanais achètent un peu de viande.

Kiko et ses amis partagent un repas bien plus frugal à l’entrée d’un champ, un peu en retrait du village. Des tomates, quelques poivrons. Ils n'avaient pas mangé depuis 24 heures. Dans les maisons voisines, des Albanais célèbrent l’iftar, le repas festif qui rompt le jeûne. Une chaude nuit d’été descend sur Lojane. Les Algériens se reposent avant de tenter de passer au Kosovo. « Nous sommes des milliers, personne ne peut arrêter les clandestins », lâche Kiko.

Quelques jours plus tard, le jeune homme a publié un message sur Facebook, annonçant qu'il avait réussi à passer au Kosovo.

* NDLR : Commune française située dans le département du Pas-de-Calais et la région Nord-Pas-de-Calais, Sangatte a hébergé de 1999 à 2002 un centre d'accueil pour les immigrés sans-papiers cherchant à passer au Royaume-Uni.

tags: Immigration - Kosovo - Macédoine - Questions sociales - Serbie - Union Européenne
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