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    Europe

    Pussy Riot, le procès kafkaïen qui déchire la Russie

    media Les jeunes femmes de Pussy Riot dans leur cage de verre encadrées par leurs convoyeuses, le 8 août 2012. Reuters/Sergei Karpukhin

    Vingt-quatre heures avant le verdict dans l’affaire Pussy Riot, retour sur ce procès emblématique et historique de la Russie postsoviétique. Le déroulé des débats a marqué une fracture importante dans une société russe à deux visages. On peut le comparer désormais aux procès kafkaïens des dissidents soviétiques...

    Déjà en 1964 :

    Le juge : Qu’est-ce que vous faites dans la vie?
    Brodsky : J’écris des poèmes.  Je traduis. Je crois…
    Le juge : Pas de « je crois » ! Tenez vous bien ! Regardez le juge ! Répondez comme il faut ! Avez-vous un travail permanent ?
    Brodsky : Je croyais que c’était un travail permanent.
    Le juge : Répondez d’une façon exacte ! Pourquoi vous ne travaillez pas ?
    Brodsky : Je travaille. J’écris des poèmes.
    Le juge : Et quel est votre métier ?
    Brodsky : Je suis poète, poète-traducteur.
    Le juge : Mais qui vous a reconnu poète ? Qui vous a rangé parmi les poètes ?
    Brodsky : Personne. Et vous, qui vous a rangé  parmi le genre humain ?


    Ce dialogue n’est pas tiré d’un roman mais d’un document  historique. Il s’agit d’un extrait du procès  de Joseph Brodsky, célèbre poète russe jugé en 1964 pour « parasitisme social ». Il fut expulsé d’URSS en 1972 et  lauréat du prix Nobel de littérature en 1987. Nombreux sont ceux qui aujourd’hui comparent  le procès des Pussy Riot, trois jeunes femmes emprisonnées depuis cinq mois, à celui de Brodsky le « parasite social » de l’époque. Lors des débats, un dialogue de sourds kafkaïen a plongé la Russie dans un océan d’incompréhension à la frontière de l’absurde.

    Accusées de «hooliganisme et d’incitation à la haine religieuse»

    En 1964, le poète Brodsky, 22 ans, avait été condamné à cinq ans de déportation dans le nord de la Russie. Aujourd’hui en 2012, Nadejda Tolokonnikova, 22 ans également, Maria Alekhina, 24 ans, et Ekaterina Samoutsevitch, 30 ans, sont quant à elle accusées de « hooliganisme et d’incitation à la haine religieuse » pour avoir chanté à l’église « Mère de Dieu, chasse Poutine ». Elles ont déclaré lors des débats n’avoir eu pour seul objectif que de dénoncer la collusion entre l’Eglise et l’Etat. L’accusation réclame trois ans de prison ferme.

    Lire le dossier spécial

    Une ambiance surprenante régnait lors des audiences des dernières semaines. Comme ce témoin de l’accusation qui, sans avoir assisté au happening punk, souhaitait pourtant témoigner car elle s’était sentie  « offensée » par les images qu’elle avait vues à la télé. De la même façon, lors du procès Brodsky, l’un des témoins qui ne connaissait pas l’écrivain avait néanmoins déclaré qu’il fallait « lutter sans merci contre ceux comme Brodsky » car ils ont « une influence nuisible » sur les personnes du même âge.

    Une Russie déchirée entre les vestiges de l’époque soviétique et la nouvelle société de consommation

    Le procès Pussy Riot a également mis à jour le clivage de l’opinion publique russe et a dessiné les contours du nouveau gouffre qui sépare deux Russies contemporaines. Avec d’un côté, une partie de la population qui a manifesté, bravant le froid à Moscou le mois de décembre dernier sur la place Bolotnaya, pour dénoncer en vrac les fraudes lors des élections, la corruption qui gangrène le pays et l’injustice à tous les niveaux. De l’autre côté, déchirée entre les vestiges de l’époque soviétique et la nouvelle société de consommation, une autre Russie voit le monde au travers du prisme des chaînes fédérales, d’une propagande officielle qui les entraîne à croire que rien ne changera jamais dans ce pays.

    Flirter avec les huissiers de justice ou tout simplement bailler

    Dans la salle d’audience du tribunal Khamovniki, ce contraste fut saisissant, presque palpable... Protégées par une cage de verre  très vite surnommée « l’aquarium », les détenues amaigries et pâles se tenaient au côté de leurs convoyeuses du même âge, fort maquillées et indifférentes. Pendant que les premières citaient le philosophe Bakhtine et rappellaient que les règles du conseil presbytérien du IVe et du VIIe ne sont pas tout à fait applicables dans un état laïque du XXIe siècle, les deuxièmes examinaient leurs ongles manucurés, flirtaient avec les huissiers de justice ou baillaient tout simplement.

    De la même façon et plus juridiquement, les avocats de la défense s’efforçaient de comprendre pourquoi l’accusation avait choisi de faire référence à des lois religieuses anciennes et non pas à la Constitution. Quant aux avocats de l’accusation, ils se sont permis lors du procès d’affirmer que le féminisme est un péché mortel dans l’orthodoxie.

    Les journalistes s’entassaient au mieux dans l’escalier du tribunal

    Durant les pénibles journées du procès, les journalistes s’entassaient au mieux dans l’escalier du tribunal. Chaussures Converse aux pieds, sac à dos au sol et iPad en mains. A proximité, les représentants de la justice trônaient, avec ici : une secrétaire du tribunal, pochette rose pétant, contrastant avec sa jupe léopard, ou là, la juge arrivant avec une coquette robe bleue qu’elle dissimulait ensuite sous sa robe de juge.

    La juge Marina Syrova, 50 ans, est une ancienne procureure. Depuis trois années qu’elle occupe ce poste au tribunal Khamovniki, elle a prononcé quelque 180 verdicts dont un seul acquittement. Un chiffre qui laisse songeurs les avocats des Pussy Riot, qui envisagent avec difficulté la libération de leurs clientes ce vendredi.

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