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    L'opposant russe Ilya Yachine: «Le pouvoir a pris en otage les prisonniers politiques»

    media Ilya Yachine. Pavel Elizarov

    Ils sont une trentaine. La moitié est en prison, en attente de jugement. Les autres sont assignés à résidence ou exilés à l’étranger. Ils sont étudiants, scientifiques, journalistes, cadres ou encore retraités. En Russie, on les appelle « les prisonniers de la place Bolotnaya » ou « les prisonniers du 6 mai ». Le Comité d'enquête de la Russie les accuse d'avoir organisé « les troubles de masse » le 6 mai 2012 à la veille de l’intronisation de Vladimir Poutine, lors de la manifestation de l’opposition sur la place Bolotnaya à Moscou qui s’est terminée par des heurts avec les forces de l’ordre.

    Cette affaire, baptisée depuis « L’affaire Bolotnaya », est devenue l'un des symboles de l’ère Poutine. Elle va sans doute donner lieu à l'un des procès politiques les plus importants en Russie. Pour Ilya Yachine, l’un des leaders du mouvement contestataire russe, membre du Conseil de coordination de l’opposition et du mouvement Solidarnost, le pouvoir en place mène une « guerre civile froide ». Entretien.

    RFI : Les manifestations massives en Russie ont commencé en décembre 2011 et se sont toujours déroulées paisiblement. Que s’est-il passé le 6 mai 2012 sur la place Bolotnaya de la capitale russe ?

    Ilya Yachine : L’opposition avait prévu de manifester paisiblement, comme c’était toujours le cas avant, car nous considérons qu’il est très important de garder ce caractère non violent de notre activité politique. En effet, c’est en grande partie grâce à ces actions légales et autorisées que le mouvement de contestation s’est amplifié. Le 6 mai il y avait aussi beaucoup de monde.

    Combien de personnes exactement ?

    Il y avait entre 40 000 et 50 000 personnes (8 000 participants selon la police, ndlr). Malgré les pronostics des experts, malgré les déclarations officielles du pouvoir, il y avait beaucoup plus de monde qu’attendu. C’était la veille de l’intronisation de Poutine. Évidemment, ceux qui sont venus manifester n’étaient pas contents de la façon dont Poutine avait gagné ces « élections ». L’objectif était d’exprimer notre indignation et de réclamer de nouvelles élections.

    Quand la marche touchait à sa fin, on s’est approché du pont Bolchoï Kamenny qui mène au Kremlin, il était alors devenu évident que la situation était très tendue. L’air était littéralement électrisé. Des milliers de policiers ont barré ce pont. Ils étaient tous équipés comme s’ils se préparaient à une grosse bataille. La police a également utilisé des véhicules de la mairie, comme des camions-bennes, pour barrer la route et empêcher les gens d'accéder au pont. C’était donc clair que la police se préparait pour quelque chose mais on ne comprenait pas encore quoi exactement.

    Les policiers ont également fermé une partie de la route menant à la place Bolotnaya où devait se tenir la manifestation. Du coup, il y a eu une bousculade. Comprenant qu’il s’agissait d’une provocation, nous avons décidé, spontanément, de mener une grève assise jusqu’à ce que les policiers nous laissent passer pour cette manifestation, qui avait été autorisée par le pouvoir.

    Qui a initié cette grève assise ?

    Personne. C’était vraiment une décision spontanée de ceux qui étaient en tête du cortège. On est resté assis environ une demi-heure. Pendant ce temps-là, on a essayé de négocier avec les policiers. J’ai cru qu’on allait débloquer la situation, et c’est à ce moment-là que les heurts avec les forces de l’ordre ont commencé.

    On a vu apparaître, de deux côtés, derrière le cordon policier et de la foule des manifestants, des groupes de jeunes, de corpulence sportive, tous habillés en noir. Ils ont commencé à lever ceux qui étaient assis et attaquer les policiers. Les OMON (unités de forces spéciales, ndlr) sont intervenus et ont commencé à matraquer les opposants sans faire attention aux personnes qu’ils frappaient ni pourquoi ils le faisaient. Les premières arrestations ont eu lieu.

    Cela a duré plusieurs heures. Il y avait vraiment beaucoup de monde, et les gens ne comprenaient pas pourquoi ils devaient quitter cette manifestation autorisée. Plus de 600 personnes ont été arrêtées. Des dizaines ont été blessées. Sous mes yeux, Alexeï Gaskarov, l’un des leaders du mouvement antifasciste russe, était battu par la police quand il essayait de protéger les gens des forces spéciales. Son visage était ensanglanté. Un an après, ce dimanche 28 avril, il a été arrêté et jeté en prison.

    A part Alexeï Gaskarov, qui sont les autres « prisonniers du 6 mai » qui ont été arrêtés depuis ?

    Juste après le 6 mai, le pouvoir a ouvert une enquête sur ce qu’ils appellent « les troubles de masse ». Tout au long de l’année, mois après mois, les prisons russes se sont remplies de ces gens que nous, on appelle « les prisonniers du 6 mai » et que le pouvoir désigne comme les « participants aux troubles de masse ». Parmi eux, il y a des opposants habitués aux manifestations et ceux qui n’y ont jamais participé avant le 6 mai. Beaucoup d’entre eux ont été battus par les forces de l’ordre alors qu’on les accuse d’avoir attaqué les policiers. Ils risquent en moyenne entre cinq et huit ans d’emprisonnement.

    Ce sont surtout des jeunes, mais il y aussi ceux qui sont plus âgés. Une retraitée par exemple, Elena Kokhtareva, qui est assignée à résidence. Ou Serge Krivov, 52 ans, docteur en physique. Beaucoup d’étudiants aussi. En fait, ils ont été pris en otages. Du coup, exiger la libération de ces gens qui sont illégalement retenus derrière les barreaux est l’un des principaux objectifs du mouvement contestataire russe aujourd’hui.

    Plusieurs personnes ayant participé à cette manifestation ont peur d’être accusées et quittent le pays sans attendre une arrestation ?

    C’est vrai que nombre d’entre eux sont partis. Pour la plupart, ils partent en Europe, dans les pays Baltes. Récemment, l’un des activistes a obtenu l’asile politique en Espagne. Un autre s’est refugié en Afrique, au Mozambique. Les gens continuent, même à distance, d’aider le mouvement protestataire. Mon ami Pavel Elisarov, qui vit justement au Mozambique, anime le site bolotnoyedelo.info, où l’on réunit les dossiers sur les juges et les juges d’instruction, des gens qui travaillent sur les activistes de l’opposition. Lors d’un interrogatoire récent au Comité d'enquête russe, l’un des juges d’instruction s’indignait très bruyamment du fait que toute cette information avait été publiée sur le site.

    Quelle est votre statut dans cette affaire ?

    Je suis témoin. Il y a eu plusieurs perquisitions chez moi. Dans mon appartement, dans l’appartement de mes parents, chez mes amis. On m’a confisqué mes affaires, mon ordinateur, on a confisqué mes téléphones mais aussi tout l’argent qu’ils ont trouvé. A ce jour, rien de cela ne m’a été rendu. En même temps, jusque là, les juges d’instruction n’ont porté aucune accusation contre moi. Même pas un grief plausible.

    En ce moment on ne me pose que des questions. Mais mon statut peut changer à tout moment. Il y a des raisons d’inquiétude. Par exemple, depuis un an déjà, les juges d’instruction ne veulent pas me rendre l’argent sous prétexte qu’il pouvait m’être parvenu par des représentants de pays étrangers pour l’organisation des troubles de masse. Ils ne disposent d’aucune preuve, d’aucun témoignage le confirmant. Toutefois, depuis un an ils ne me rendent pas cet argent et utilisent ces accusations sans fondement, notamment dans la presse.

    Pourquoi, selon vous, procède-t-on à l’arrestation et à l’incarcération de simples manifestants alors que les leaders d’opposition, les organisateurs de cette manifestation sont traités avec plus de discernement ? D’autant plus qu’Alexeï Navalny, baptisé par les médias occidentaux « l’opposant principal de Poutine », n’est aucunement impliqué dans cette affaire, mais jugé pour « détournement de fonds » dans la région de Kirov.

    Si je comprends bien, pendant un certain temps, les autorités essayaient de brouiller les opposants pour des raisons de propagande : « regardez, les leaders vous conduisent, mais c’est vous qui êtes emprisonnés à leur place ». Mais, honnêtement, cette position ne tient pas la route, car Alexeï Navalny, qui depuis longtemps n’a pas été interrogé à propos de « l’affaire Bolotnaya », subit une pression monstrueuse de la justice russe. Aujourd’hui, cinq enquêtes sont ouvertes contre lui, et il n’y a pas à exclure que de nouvelles accusations puissent être avancées. Si on met tout bout à bout, il encourt jusqu’à vingt ans de prison. Les autorités essaient clairement de salir Navalny par les affaires de corruption, car il s’est fait connaître comme blogueur anti-corruption.

    Le leader du Front de gauche russe, Sergueï Oudaltsov, est assigné à résidence depuis plusieurs semaines et on craint qu’il puisse être mis en détention provisoire. Alexeï Gaskarov était également un des leaders de la protestation, loin d’être un contestataire ordinaire.

    Comment expliquez-vous le rôle des médias fédéraux dans cette affaire ?

    Les méthodes sont connues depuis le temps de la police secrète de l’empire russe. Elles ont très peu évolué, seuls les moyens techniques sont meilleurs, mais les provocateurs sont restés les mêmes. L’histoire de l’investigation politique en Russie est très riche.

    Les chaînes fédérales jouent bien sûr un rôle immense dans la pression sur l’opposition. En réalité ce sont d’énormes machines de propagande qui discréditent tout ce qu’on peut discréditer. Elles donnent aux petits événements une taille planétaire, elles diffusent une version de l’enquête sans laisser à l’opposition une chance de répondre à ces accusations. Les chaînes fédérales russes utilisent en réalité les méthodes de la propagande de Hebbels lorsque le mensonge et la réalité sont talentueusement mélangés et donnent l’effet escompté.

    Le 29 avril, les députés du Parti communiste russe, contre toute attente, ont présenté à la Douma un projet de loi d’amnistie pour tous les accusés et emprisonnés de « l’affaire Bolotnaya ». Quel est votre sentiment concernant cette initiative ?

    Je considère que c’est évidemment une initiative positive. La dernière fois que l’amnistie a été appliquée, c’était en 1993, lorsqu’il y avait eu des confrontations : les chars tiraient sur la Maison Blanche et sur le bâtiment du Conseil suprême. A l’époque, des dizaines de personnes qui s’opposaient à Boris Eltsine, l’arme à la main, avaient été arrêtées. Elles ont été très rapidement amnistiées, elles se sont toutes retrouvées en liberté. Un grand nombre d’entre elles travaillaient même dans les structures du pouvoir.

    Les activistes de la place Bolotnaya n’ont pas fait de guerre à Poutine, ni à la police. Ils participaient tout simplement à l’action de protestation autorisée, légale. Toutefois, un nombre d’entre eux se trouvent derrière les barreaux depuis presqu’un an. Bien sûr, l’adoption de la loi sur l’amnistie pour ces gars aurait sensiblement détendu l’atmosphère dans notre pays et aurait contribué au dialogue entre le pouvoir et l’opposition.

    Pour cette raison, je salue bien sûr l’initiative du PC, mais, franchement, il n’est pas assez clair pour que le pouvoir prenne cette initiative au sérieux et que Poutine discute de la libération de ces gens. Jusqu’à aujourd’hui, la rhétorique concernant les participants de l’affaire de Bolotnaya était extrêmement dure, et les actions de la Commission des investigations les concernant était extrêmement agressives.

    Récemment, lors de sa « ligne directe », la séance de questions-réponses avec le peuple, le président Poutine parlait de « l’humanisation de la législation » (bien qu’il l’ai dit dans un autre cadre : en réponse à une question concernant l’assignation à domicile de Evguénia Vassilieva, l’ex-directrice du département des biens immobiliers au sein du ministère de la Défense, accusée de « détournement de fonds »).

    Le pouvoir mène sa politique d’ « humanisation de la législation » de façon très sélective. Evguénia Vassilieva, qui aurait dû se retrouver derrière les barreaux pour l’affaire de corruption massive au ministère de la Défense a finalement été assignée à domicile dans des conditions extrêmement confortables : dans son appartement de 13 pièces où sont admises sa femme de ménage ainsi que sa masseuse et où elle a accès à internet.

    Socialement proche de Poutine, fonctionnaire, elle travaillait au sein du gouvernement, était proche d’un collègue de Poutine de longue date, l’ex-ministre de la Défense Anatoli Serdioukov. Ainsi, l’humanisation poutinienne la concerne.

    Vladimir Akimenkov, par exemple, qui est venu sur la place Bolotnaya habillé en costume (preuve qu’il ne planifiait pas de participer aux troubles), se trouve en prison depuis des mois. Il a de gros problèmes de vue : elle baisse d’un mois à l’autre. Il finira par devenir aveugle derrière les barreaux ou bien il reproduira le destin de Sergueï Magnitsky qui est mort avant le jugement.

    Poutine a une approche très sélective et l’humanisation est très sélective elle aussi. Toute cette rhétorique sonne de façon extrêmement cynique sur fond d’1% d’acquittements annuels. 99 % de verdicts de culpabilité, et 1% d’acquittements durant toute la durée du pouvoir de Poutine. Et maintenant on nous parle de l’humanisation ! Ça sonne comme une moquerie.

    Le 6 mai est l’anniversaire des événements de la place Bolotnaya. Les défenseurs des droits de l’homme, les organisations internationales y compris, ne parlent que de la dégradation de la situation. Y a-t-il encore de l’espoir chez les contestataires ?

    Lorsque les innocents sont envoyés derrière les barreaux, lorsque le Comité d’enquête fait preuve de loyauté envers les corrompus, il est évident que le pouvoir fait tout pour faire perdurer dans le pays l’atmosphère de la confrontation. Je dirais même que ce qui se passe en Russie, c’est « la guerre civile froide ». Poutine a beaucoup contribué à ce que nous vivions dans cette atmosphère.

    Mais il faut patienter un peu. Je suis sûr que nous sommes sur la bonne voie et que finalement une masse critique sera accumulée pour balayer enfin ce pouvoir. J’espère que ça se passera de façon paisible malgré toutes les dernières actions des autorités, du Comité d’enquête, et les dernières initiatives législatives. La rhétorique de Poutine inspire la violence dans notre pays. J’espère toutefois que nous avons une expérience historique suffisante, le courage et la sagesse, afin d’arriver aux changements par la voie pacifique.

    C’est très difficile aujourd’hui. Il faut souffrir beaucoup, mais l’heure la plus sombre de la nuit est juste avant l’aube.

    Affaire Bolotnaya : les prisonniers politiques du Kremlin

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