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    Ahmet Şik: «En Turquie, il y a un problème avec la démocratie en général»

    media Pour Ahmet Şik, être inquiété par la police et la justice «fait partie de la routine» pour les journalistes professionnels en Turquie. Christophe Carmarans / RFI

    Lauréat 2014 du Prix de la liberté de la presse décerné par l’Unesco, le journaliste Ahmet Şik, a connu la censure et la prison en Turquie où il continue d’exercer sa profession avec conviction. Il témoigne de la difficulté de s’opposer au régime en place, que l’on soit journaliste ou simple citoyen.

    Racontez-nous comment vous êtes venu à exercer cette profession de journaliste ?

    Ahmet Şik : Ce n’était pas quelque chose dont je rêvais depuis mon enfance, mais en Turquie, à un concours d’entrée aux universités, j’ai été intégré dans cette faculté de journalisme. Dès ma première année, j’ai commencé à travailler et j’ai commencé à exercer ce métier comme ça, par hasard.

    Dès le départ, vous êtes spécialisé dans le journalisme d’investigation ?

    Je suis contre, déjà, le fait mettre des adjectifs ou d’autres termes devant le mot journaliste. C’est-à-dire que je ne me définis pas en tant que journaliste d’investigation. Ça vient de l’essence du journalisme de faire de l’investigation, de faire des recherches. Je me définirais plus comme un journaliste qui fait son travail sur les revendications de droit. Dès qu’on parle de droit, on est obligé de faire des recherches, on est obligé de faire des investigations. Je me définirais plutôt comme ça.

    La Turquie est classée 154e sur 180 par Reporters sans frontières pour la liberté de la presse. Qu’est-ce qui est difficile exactement en Turquie à l’heure actuelle quand on exerce ce métier ?

    La difficulté de faire du journalisme, c’est comme un héritage en Turquie. Ce n’est pas seulement aujourd’hui, c’était comme ça dans le passé aussi. Il y a plusieurs raisons pour cela et je vais en aborder quelques unes.

    Le journalisme en Turquie a un passé d’environ deux siècles. C’est sous la période ottomane que le premier journal a vu le jour. Le premier journal se définissait en tant qu’ « outil de protection des intérêts de l’Etat ». Deux cents ans plus tard, rien n’a vraiment changé dans cette manière de mettre en place les médias. Les médias sont rattachés à certains centres d’intérêt et protègent les intérêts de ces groupes-là. (…). Donc aujourd’hui, si on veut parler de la liberté de la presse ou le fait de faire du journalisme en Turquie, il faut prendre en compte tout ce passé. Dans les années 1990, les journalistes étaient assassinés pour être censurés. Aujourd’hui, ils le sont moins, ils sont plutôt emprisonnés sous de fausses accusations. Donc la censure est là. Les manières ont peut-être changé mais on parle d’un héritage de pressions sur les journalistes.

    Il est très difficile de faire du journalisme en Turquie parce que nous sommes face à un gouvernement de parti unique très puissant. Ce gouvernement qui crée un régime de la peur sur sa population a besoin de contrôler les médias pour mener à bien sa politique. C’est justement pour cette raison que nous sommes sous pression et qu'il est très difficile de faire du journalisme en Turquie aujourd’hui. Nous sommes face à un gouvernement aujourd’hui qui ne tolère aucune voix qui s’opposerait à sa politique. Ce manque de tolérance se traduit par une pression encore plus forte de leur part. Et les journalistes, ainsi que tous les opposants, sont accusés d’autres choses que ce qu’ils font. Ils sont accusés de terrorisme, ils sont accusés d’activités subversives contre l’État. C’est ce gouvernement-là que nous essayons de combattre qui n’a aucune tolérance contre les voix qui s’opposeraient à sa politique. Ils ne veulent rien entendre qui soit contraire à ce qu’ils disent eux-mêmes.

    Il faut préciser encore une chose : le fait que ce système puisse être mis en place par le gouvernement est aussi parce que les patrons des grands groupes de presse en Turquie les ont laissés faire. Il faut dire donc ajouter que si, aujourd’hui, nous ne pouvons pas exercer notre métier correctement en Turquie, c’est aussi à cause du secteur des médias et des grands patrons de presse.

    Et à côté de cela, c’est un gouvernement qui n’hésite pas à couper Twitter. Vu de l'extérieur, cela paraît assez incroyable quand même !

    Ça rejoint un petit peu les critiques qui sont portées vers la Turquie dans la liberté d’expression et la liberté de la presse. Aujourd’hui, les réseaux sociaux sont le seul environnement où les gens peuvent vraiment s’exprimer. C’est le seul environnement qui échappe au contrôle de l’État. C’est le seul endroit où ils ne peuvent pas contrôler l’expression des gens. Donc ils ont tenté de supprimer totalement ce moyen d’expression qu’ils n’arrivent pas à contrôler. Ils n’arrivent pas à faire dire aux gens ce qu’ils veulent que la population entende. C’est pour cela qu’ils essaient de supprimer ces réseaux sociaux, en Turquie. Donc ça rejoint toute cette politique de contrôle de l’expression en Turquie.

    On va en revenir à votre vie. À partir de quand avez-vous commencé à avoir des problèmes avec la justice et avec la police ?

    Depuis mon enfance ! (il rit) Je dis "depuis mon enfance" parce que je parle toujours de cet héritage du passé de la Turquie. J’étais enfant avant le coup d’État militaire de 1980. Dans ma famille, il y a eu des gens assassinés, qui ont subi des atrocités à cette époque-là. Moi, personnellement, j’ai commencé à subir ces pressions-là à partir du moment où j’ai commencé à exercer mon métier. J’étais dans les mouvements étudiants. Comme tout le monde j’ai vécu ça aussi.

    Mais personnellement, ça a vraiment commencé à partir du moment où j’ai commencé mon métier de journaliste. J’ai commencé à subir ces pressions justement parce que j’accorde beaucoup d’importance à mon métier. Je ne crois pas que le journalisme doive être dans l’objectivité absolue. Le journaliste doit prendre parti dans ce qu’il fait. Quand je dis « prendre parti », cela veut dire sans perdre de l’objectivité dans sa recherche et dans ses investigations mais bien prendre le parti de la population qui est opprimée et qui veut revendiquer ses droits.

    Je vois aussi le journalisme comme un moyen de contrôler l’action des dirigeants. C’est un moyen de permettre au droit d’être sur place et d’être appliqué. Je ne crois pas que nous devons être toujours complètement objectifs. Nous devons prendre parti dans ce que nous faisons et faire respecter les droits de chacun dans la société. Nous faisons un métier d’intérêt public et nous sommes les garants de l’application des droits de chacun dans la société. C’est comme ça que je vois mon métier de journaliste. Dans un pays comme la Turquie, où les droits de l’homme et les libertés sont bafoués par le gouvernement, par la force des choses vous arrivez à écrire des articles et à mener des recherches sur la violence de l’État envers ses citoyens. Du coup, on devient la cible des différentes forces de l’État. Ils vous prennent pour cible parce qu’ils sont la source de ce que vous contestez.

    Vous êtes trop modeste. Vous dites « j’ai subi des pressions ». Mais vous avez quand même été inculpé, on a fouillé chez vous, on vous a interdit de publier un livre et vous avez fait de la prison. C'est plus que subir des pressions, ça ?

    Ce n’est pas par humilité que je vous dis ça. Quand on fait du journalisme en Turquie, ce que vous venez de dire est un peu la routine. C’est notre vie quotidienne. J’ai des amis qui sont toujours en prison. Dans le passé, j’ai eu des amis qui ont payé par leur vie ce qu’ils ont essayé de faire, parce qu’ils ont essayé de faire leur métier. Je voudrais garder quand même mon respect pour ces gens-là qui payent toujours le prix fort, ou qui ont payé par leur vie ce qu’ils ont essayé de faire.

    Je suis sincère quand je dis que c’est un peu la routine en Turquie ce genre de vie quand on essaie de faire du vrai journalisme. Il ne faut pas oublier que la Turquie est un pays où tout opposant subit la même chose : les étudiants qui demandent une éducation gratuite, les écologistes et les paysans qui protègent leur eau et leurs terres contre les privatisions, les Kurdes sur la question kurde et aussi les minorités non-musulmanes. Chacun peut devenir la cible de l’État dès que l’on s’oppose au pouvoir.

    En Turquie, il y a un problème avec la démocratie en général. Dernier exemple : le 1er mai, c’est tout récent. Pendant cette journée qui est dédiée au travail et à la solidarité en Turquie, le fait de simplement exprimer ses revendications a été durement réprimé par le gouvernement en place, par des moyens et des méthodes qui nous font penser aux périodes de coups d’État. Ne pas tolérer les défilés et réagir de cette manière envers les gens qui veulent exprimer leur solidarité avec les travailleurs nous donne des indices sur la définition que nous pouvons donner au régime en place actuellement et nous montre aussi à quel niveau se situe la démocratie en Turquie.

    Qu’est-ce que représente pour vous ce prix décerné par l’Unesco ? C’est une récompense qui rejaillit aussi sur tous vos confrères en Turquie ?

    Je trouve un petit peu paradoxale cette situation parce que je reçois ce prix aujourd’hui pour avoir essayé de faire mon métier. Bien sûr, en Turquie, le prix à payer pour faire son métier de journaliste était dans le passé l’assassinat et la mort alors que, de nos jours, c’est plutôt l’incarcération. Dans des pays où la démocratie est plus installée on peut parler de « la liberté de la presse » alors que, là, le fruit de mon travail se traduit par un Prix de la liberté de la presse. Je trouve cela un peu paradoxal par rapport au vécu des journalistes en Turquie et au vécu des gens en Turquie d’une façon générale. Je veux dire aussi que c’est une honte pour le pays dans lequel je vis que je reçoive ce prix parce que je fais mon métier. Ça montre aussi à quel niveau se situe la Turquie sur le plan de la liberté de la presse.

    Après, bien sûr que c’est une reconnaissance pour moi que l’Unesco me décerne ce prix car c’est un organisme que je respecte beaucoup. J’en suis très content parce que c’est une reconnaissance que je fais bien mon métier. Je donne des cours à l’université depuis sept ans parce que je ne peux plus travailler dans les médias traditionnels en Turquie car les grands groupes de médias ne veulent plus m’employer en tant que journaliste. Et je définis le journalisme à mes étudiants de la manière suivante : pour poser les bonnes bases du métier de journaliste, il faut que soyez l’œil des non-voyants, l’oreille des malentendants et la voix des sans-voix. C’est comme cela que vous pourrez bien faire votre métier.

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