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UE: la Croatie attend toujours les fruits de son adhésion

media Tomislav Kifer, comme de nombreux agriculteurs croates, possède des terres éparpillées à plusieurs kilomètres les unes des autres. Un réel handicap. Pierre René-Worms / RFI

Un premier jour dans l’Union européenne se fête immuablement entre concerts et feux d’artifice. Le 1er juillet 2013, les exploitants agricoles croates, eux, savaient pourtant qu’ils ne seraient pas à la fête. Armés face à la concurrence régionale, ils perdent désormais pied dans le grand bain de l’agriculture européenne. Et en attendant les subventions de Bruxelles, ils encaissent le choc.

De notre envoyé spécial en Croatie,

Un nombre d’agriculteurs en baisse mais des revenus en hausse. En déplacement, le 25 juillet dernier à Vinkovci, dans l’est du pays, le Premier ministre Zoran Milanović était venu dire aux agriculteurs croates qu’il avait « une bonne et une mauvaise nouvelle ». Cela ne relevait en rien d’une prédiction : le nombre d’exploitants agricoles plonge déjà depuis des années.

Pour ce qui est des gains espérés du côté de ceux qui résistent, mieux vaut sans doute rester prudent. Car le « pactole » à se partager, déjà maigre, se réduit comme peau de chagrin. En 2013, le revenu agricole en Croatie a chuté de 12,7 % par rapport à l’année précédente, selon le Bureau croate des statistiques. Dans le même temps, il n’a reculé « que » de 1,2 % dans l’Union européenne. Comptant pour une part non négligeable de la richesse créée par le pays, l’agriculture croate peine à s’adapter à son destin européen.

Le lait, symbole de la crise

Les Dolački, eux, ne savent pas combien de temps ils vont tenir. Un an serait déjà bien. Ces éleveurs bovins de Velesevec, bourgade du sud-est de Zagreb, gardent un moral désarçonnant au regard de leur situation. « Cela devient pénible », concède tout de même Stjepan, le père de famille, en regardant ses huit vaches entassées dans une étable à peine plus grande qu’un studio. Les Dolački survivent dans le secteur le plus ravagé de l’agriculture croate, celui de la production laitière. Le symbole, même, de la crise actuelle.

La production de lait a en effet diminué de 9,8 % en 2013, par rapport à 2012. Miroslav Kovač, directeur d’une petite coopérative et membre fondateur du think tank indépendant sur l’agriculture Zivo Selo, tient d’ailleurs à son chiffre : « En douze ans, la Croatie a perdu 60 000 producteurs de lait. »

Les Dolački se sont lancés il y a plus de vingt ans et ont bâti de leurs mains la plupart des infrastructures dont ils disposent. Pas le choix, il faut maîtriser les coûts, car les prix ne cessent de plonger. « 2007 et 2008 étaient les années fastes pour nous, explique Stjepan. On vendait notre lait pour 3 kunas le litre [40 centimes d’euros]. Lors de la dernière vente, on nous en a offert 1,80 kunas [24 centimes]. » Encore, à la fin des années 2000, un prix plancher, négocié entre le gouvernement et les gros acheteurs, faisait office de soupape. Depuis, seule la loi de l’offre et de la demande régit le secteur et les prix ont dégringolé, à l’image de ce qu’il s’est passé ailleurs.

Acheteurs-rois

A ce jeu-là, les acheteurs sont les grands gagnants. Il ne faut pas s’entretenir longtemps avec les petits exploitants pour comprendre qu’ils dénoncent tous, à mots couverts, une forme de « dictature ». « Tu peux avoir un lait de qualité, qui répond à tous les critères exigés, très souvent, lorsque tu arrives chez un acheteur, celui-ci te fait des remarques, comme quoi il y aurait trop de micro-organismes, trop de ceci, pas assez de cela… » Tout est bon pour revoir les prix à la baisse, assure Stjepan.

Face à ces pratiques, ces fermiers se sentent démunis. Mais la responsabilité leur en incombe en partie. L’idée de se rassembler pour avoir du poids, ou même de s’entraider, « ce n’est pas trop dans les mentalités », relève Miroslav Kovač. Rares sont les véritables coopératives et il est difficile de mobiliser pour des actions coup de poing, comme cela se fait en Europe de l’Ouest. Or cela n’a pas toujours été ainsi. « Dans la Yougoslavie de Tito, les coopératives paysannes, certes organisées par l’Etat, étaient très puissantes. Avec les années 1990 et les déchirures nationalistes, tout cela s’est effondré. De telles coopérations ramènent à un passé lointain, que certains tentent d’oublier. »

Concurrence effrénée

Car c’est l’une des conséquences de l’adhésion de la Croatie à l’Union européenne, d’ailleurs celle que les agriculteurs ont constaté en premier : la concurrence n’est plus la même, la pression sur les prix non plus. Dans le secteur laitier, la fin des quotas en 2015 pourrait même être le coup de grâce. « Cela a accentué le phénomène », confirme Andelka Pejaković, membre d’un institut de conseil aux agriculteurs, Savjetodavna Sluzba. Cela ne date pas du 1er juillet 2013. Depuis des années, les produits européens inondent la Croatie, en contrepartie d’une ouverture du marché européen aux produits croates.

L’entrée dans la famille européenne a provoqué le départ de l’Alece, l’Accord de libre échange centre-européen, sorte d’antichambre de l’Union. Une zone économique qui regroupe de fait tous les pays des Balkans, avec lesquels la Croatie a historiquement des liens forts. Les produits croates s’y écoulaient facilement, « à des prix 10 % à 15 % supérieurs à ceux d’aujourd’hui », affirme Miroslav Kovač. Désormais, la France, l’Allemagne ou encore la Slovénie voisine font figure de concurrents directs.

Stjepan, depuis Velesevec, a entendu dire que Dukat - l’un des trois gros acheteurs avec Meggle et Vindija - importait du lait de Roumanie, « alors qu’ils négligent la production locale ». Il y aurait bientôt une nouvelle usine en Slovénie selon lui. Des bruits, des rumeurs, qui achèvent de décourager les derniers éleveurs.

Car ils le savent tous, l’agriculture croate n’est pas en mesure, pour l’heure, de rivaliser avec celles des pays d’Europe occidentale, rodées depuis des décennies à la Politique agricole commune. Elle se distingue plutôt par des exploitations peu pourvues en surface. Plus de la moitié d’entre elles font moins de 2 hectares. Et bien souvent, elles sont divisées en de nombreuses parcelles.

La famille Kifer, établie en Slavonie, dans l’est du pays, possède par exemple de multiples terres, mais celles-ci se trouvent parfois à plus de 10 km les unes des autres. En obtenir de nouvelles est une gageure. Les leurs, ils les ont acquises en remportant des appels d’offres, aidés par le statut d’ancien combattant du mari, Tomislav. « Mais maintenant l’Etat ne vend plus, il loue », regrette ce dernier. Et les terres, c’est devenu le graal. Les éleveurs tentent d’en acquérir pour produire eux-mêmes la nourriture de leurs bêtes, et ainsi faire des économies sur le long terme tout en espérant estampiller leurs produits « bio ». Mais cela permet aussi d’accroître le montant des subventions. Une question primordiale pour les exploitants agricoles croates, comme pour beaucoup de leurs homologues à travers l’Europe.

« Bordélique »

Tomislav Kifer se gratte la tête. « C’est assez bordélique. » Il ne sait pas trop bien quoi répondre quand on lui demande ce que l’entrée de son pays dans l’Union européenne a changé en matière, justement, de subventions.

Ce qu’il sait, c’est qu’il en touche moins pour le moment. « Ça va se structurer », se rassure-t-il. Le pays est en phase de transition, et l’UE va prendre progressivement le relais de l’Etat croate. Une enveloppe de 373 millions d’euros a été établie pour les paiements directs, dont le montant sera pris en charge petit à petit par Bruxelles, au cours des prochaines années. Côté distribution, certains critères demeurent, comme la subvention par tête de bétail, mais la part belle est faite à la surface exploitée. Ce qui n’est pas pour avantager beaucoup de petits producteurs croates, relève Andelka Pejaković.

D’autant que pour prétendre aux aides européennes, mieux vaut avoir tous ses papiers en règle, ce qui n’est pas une mince affaire en Croatie. De nombreuses bâtisses agricoles dans le pays ont été érigées sans permis. Une mise en conformité est bien engagée depuis 2012, mais coûte cher aux exploitants en infraction.

A l’instar du reste de l’économie, pour l’agriculture croate, l’adaptation à un nouveau marché et à de nouvelles règles donne donc des allures de purgatoire à la période de transition qu’elle connaît. En attendant des jours meilleurs. Le président Josipovic avait averti l’année dernière qu’il s’agissait là du prix à payer pour une économie plus compétitive : « On ne peut pas avoir le beurre et l’argent du beurre. » Stjepan et Tomislav doivent tout particulièrement apprécier.

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