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    Radu Muntean installe le doute dans «L’Étage du dessous»

    media L'acteur Teo Corban incarne le personnage de Sandu Patrascu dans «L’Étage du dessous» de Radu Muntean, présenté dans la sélection officielle Un Certain Regard au Festival de Cannes. Festival de Cannes 2015

    Au Festival de Cannes, dans la sélection officielle Un Certain Regard, le cinéaste roumain Radu Muntean détecte les failles imperceptibles de notre existence banale. «L’Étage du dessous» raconte l’histoire d’un homme sans grandes qualités ni faiblesses. Il sera lentement englouti par un fait divers qui s’est passé dans l’appartement d’une voisine habitant le même immeuble.

    La figure centrale du film s’appelle Sandu Patrascu. Ce quinquagénaire porte ses polos rayés aussi stoïquement que son « bide » de père de famille dans une vie ostentatoirement tranquille. Un personnage qui fait penser à Ulrich dans le roman culte  L’Homme sans qualités de Robert Musil. Sauf qu’ici, nulle question de dresser le portrait d’un siècle qui se dirige vers la catastrophe. Radu Muntean fait une sorte d’IRM psychologique d’un être postcommuniste dans l’ère capitaliste et digitale.

    Rentré à la maison, après avoir sorti son chien au parc, Patrascu devient, dans l’escalier de son immeuble, témoin d’une violente dispute amoureuse entre son voisin du premier étage et sa voisine du deuxième étage. Quelques heures plus tard, la police enquête sur le meurtre de la femme, mais Patrascu ne dit rien pour ne pas mettre en danger sa vie bien rangée. Peu à peu, le doute s’installe et toute son existence risque de s’ébranler. Comme l’Ulrich de Musil, le Patrascu de Muntean, merveilleusement interprété par Teo Corban, envisage de bâtir son édifice sur un monde en ruines où tout devient relatif.

    Perdre le mot de passe

    Car derrière la façade paisible d’une vie de famille réglée, on découvre les cauchemars de son fils, un adolescent pris de paniques nocturnes comme d’avoir perdu le mot de passe pour accéder à son existence virtuelle passée devant l’ordinateur. Et le père, viscéralement accroché à sa petite vie tranquille qu’il gagne en s’occupant de l’immatriculation des voitures des autres, lui aussi va disjoncter.

    Né en 1971 à Bucarest, Radu Muntean se retrouve pour la troisième fois au Festival de Cannes et encore une fois hors compétition. Après Boogie, sélectionné en 2008 à la Quinzaine des Réalisateurs, et Mardi après Noël, projeté en 2010 comme film d’ouverture d’Un Certain Regard, il continue à construire intelligemment son cinéma, marqué par une mise en scène austère et un réalisme fort. Avec un hors champ omniprésent et un cadre qui cerne le mouvement intérieur des protagonistes, l’approche cinématographique est complètement soumise à la psychologie des personnages et à l’ambiguïté du scénario. Muntean confirme ainsi avec subtilité sa réputation d’être avec Cristian Mungiu l’un des représentants phares du nouveau cinéma roumain.

    Radu Muntean, le réalisateur roumain de L'Etage du dessous lors du Festival de Cannes 2015. Siegfried Forster / RFI

    QUATRE QUESTIONS A RADU MUNTEAN

    RFI : « L’Etage du dessous », est-ce là que se trouvent les failles de notre existence banale ?

    Radu Muntean : C’est un film sur un homme qui, à un certain moment de sa vie, entre en dialogue avec sa propre conscience. Il devient témoin d’un meurtre, mais il ne veut rien changer aux habitudes de sa vie quotidienne qu’il maîtrise parfaitement. C’est un homme qui peut faire plein de choses en même temps, mais dans cette nouvelle situation qu’il doit affronter, il ne sait pas comment il doit agir. A partir de ce moment, ses problèmes commencent.

    Sandu Patrascu, le personnage central de votre film représente un homme qui ne veut surtout pas avoir des ennuis et pour cela il est prêt à accepter beaucoup de choses. Cela rappelle un peu L’Homme sans qualités, le célèbre roman de Robert Musil, publié dans les années 1930.

    Sandu Patrascu contrôle des situations normales, son métier consiste à obtenir le certificat d’immatriculation pour les voitures de particuliers, être intermédiaire entre les gens et l’Etat, mais là, il devient témoin d’une situation où il n’a pas toutes les informations. Et il ne veut absolument pas avoir des complications dans sa vie. Il ne veut pas être mêlé à cela. Il ne veut pas être « dieu » qui décide de cette situation.

    Robert Musil a essayé de faire à partir du personnage Ulrich le portrait d’un siècle qui dérive vers une catastrophe. Votre film est-il un portrait de l’ère postcommuniste ?

    Je ne le conçois pas comme un film politique. Le sujet du film est de se questionner soi-même. Beaucoup de gens pensent que des notions comme la morale ou la conscience sont des acquis. On a l’impression de savoir ce qu’il faut faire dans certaines situations ou ce que la société exige de nous. Le film nous pose la question sur la réalité derrière ces notions abstraites. Je mets les spectateurs dans une position difficile pour qu’ils se posent des questions sur eux-mêmes. A la fin, ils comprennent peut-être pourquoi cet homme n’a pas alerté la police.

    Vous êtes pour la troisième fois à Cannes. Est-ce que le nouveau cinéma roumain existe toujours ?

    C’est difficile d’avoir un point de vue objectif sur le cinéma roumain. Je pense que nos films deviennent de plus en plus différents et qu’il ne faut plus parler d’une Nouvelle vague roumaine, mais parler d’auteurs qui racontent, chacun à sa manière, leurs histoires. Et j’espère que cela va continuer.

     

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