Pierrick Bourgault: «L’Italie est le vignoble le plus singulier de la planète» - Europe - RFI

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Le missile qui avait abattu en plein vol, le 17 juillet 2014 dans l'est de l'Ukraine, l'avion civil MH17 reliant Amsterdam à Kuala Lumpur, était un missile BUK qui avait été «apporté» au préalable à partir de la Russie, a affirmé mercredi le parquet néerlandais lors de la présentation de ses premières conclusions. «Après le lancer, le système a été réacheminé en Russie», a même ajouté Wilbert Paulissen, l'un des responsables de l'enquête.

Pierrick Bourgault: «L’Italie est le vignoble le plus singulier de la planète»

media Pierrick Bourgault: «Climats, sols, cépages, méthodes agricoles et de vinification, expertise millénaire, culture du bon goût... Le vignoble italien nous fait aller de surprises en surprises». Photo: Marc Verney / RFI

Les vins d’Italie remontent aux temps les plus anciens. Les populations grecques, étrusques puis romaines ont tracé un vignoble extrêmement diversifié qui, des milliers d’années plus tard, façonne l’une des plus belles réussite agricole transalpine. Pierrick Bourgault, journaliste et fin connaisseur du terroir italien, explore la spécificité de ce pays riche de plusieurs centaines de cépages ancestraux. Il répond à nos questions.

RFI : qu’est-ce qui fait la grande originalité des vins italiens ?

Pierrick Bourgault : l'Italie possède le vignoble le plus singulier de la planète. Climats, sols, cépages, méthodes agricoles et de vinification, expertise millénaire, culture du bon goût... les raisons de cette splendide diversité sont nombreuses. L'Italie s'étend des Alpes à l'Afrique du Nord (l'île de Pantelleria n'est qu'à 72 km de la Tunisie) et chacune de ses 20 régions, sans exception, produit du vin, de l'Enfer d'Arvier francophone cultivé dans les glaces du Val d'Aoste au moscato passito de Sicile, séché par le soleil et le sirocco. Les sols et les terroirs sont variés : plaines, collines, montagnes, volcans… « Bacchus aime les collines », écrivaient des Romains ! Pendant des millénaires, les vignerons ont essayé de planter des vignes qui les intéressaient. Ils les ont sélectionnées pour obtenir tel type de raisin (plus ou moins précoce, aromatique ou non...) et donc de vin. Une extraordinaire biodiversité de cépages est ainsi née. Les méthodes de culture sont originales : près de Naples subsistent des vignes, non portées par des poteaux, mais emberlificotées sur des peupliers, hautes d'une quinzaine de mètres. Les vignerons de l'Antiquité utilisaient ces supports vivants. Les techniques de vinification diffèrent d'une région, d'un domaine à l'autre : le mousseux rouge nommé lambrusco est célèbre ; plus confidentiel, le Sangue di Giuda (Sang de Judas) doux, rouge et pétillant. Le Passito di Pantelleria s'obtient en ajoutant au vin du raisin séché. Nombre d'amateurs vinifient encore leur récolte dans leur cave, d'où une immense diversité des pratiques. En Italie, cette culture du vin est proche, familière, évidente. L'expertise des vignerons italiens s'enracine dans la nuit des temps : les Grecs ont enseigné aux Étrusques, qui ont formé les Romains, qui ont appris le vin aux Gaulois... Depuis un siècle, les Italiens ont pris pour modèle le système des appellations, l'organisation et le marketing du vin français, qu'ils connaissent parfaitement. Enfin, l'Italie politique n'existe que depuis 1861 et aucune centralisation n'a uniformisé, standardisé les vignobles.

RFI : quelles sont les évolutions récentes dans la production viticole italienne ?

Pierrick Bourgault : à la fin du XIXe siècle, un insecte nommé phylloxéra attaque les racines des vignes d'Europe. Seuls les sols sableux ou volcaniques indisposent l'insecte et permettent de garder les ceps d'origine – mais ils sont rares. La plupart des vignerons arrachent les pieds plantés par le grand-père pour planter les mêmes cépages qu'en France (merlot, cabernet-sauvignon, syrah…) dits « cépages internationaux » ou des stars italiennes tel le sangiovese qui donne le chianti. En effet, l'Europe sinistrée par le phylloxéra importe des bateaux entiers de vin et les Italiens veulent reproduire le succès du bordeaux. Des centaines de cépages locaux disparaissent ainsi, arrachés pour conquérir les marchés d'Europe du Nord. De même, les touristes préfèrent un chardonnay plutôt qu'un cépage au nom bizarre tel l'inzolia de Sicile. Car la magnifique variété des vins italiens – complexes à expliquer et à transmettre, proposés dans des bouteilles créatives et non standardisées – perturbe le consommateur et rend les rayons de magasins illisibles. Leur diversité, qui est pourtant une qualité, leur fut nuisible.

Autres évolutions intéressantes : les Italiens adorent les bulles, le vin vif, sonore, frizzante. Les riches industriels de Lombardie qui importaient des wagons de champagne ont eu l'idée, vers 1960, de créer un spumante haut de gamme. Ils ont investi des milliards de lires pour fonder le franciacorta avec des règles d'élaboration plus strictes que celles du célèbre effervescent français. Autre qualité italienne, un sens millénaire de l'esthétique. Les récentes évolutions observées en France – le succès du vin « nature », du rosé, du Bib – semblent moins marquées en Italie. Le vin « nature », parfois trouble et aux arômes rustiques, n'enchante guère le consommateur italien, au goût exigeant. Pareil pour le rosé, qualifié de « vin pour touristes » et le bag-in-box, moins valorisant que la bouteille traditionnelle à bouchon de liège. Enfin, les installations et les structures d'accueil en oenotourisme sont souvent de haute qualité.

RFI : la Sicile possède davantage de vignobles que n’importe quelle autre région d’Italie. Entre productivité et qualité, quel est le choix des vignerons de l’île ?

Pierrick Bourgault : la Sicile cultive en effet une vaste superficie de vignes, mais n'est pas le premier producteur en volume : c'est la Vénétie (900 millions de litres) suivie par l'Émilie-Romagne (760 millions) et les Pouilles (700 millions). La Sicile n'en donne que 570 millions, mais son histoire est révélatrice. Comme d'autres régions, elle cultivait ses cépages traditionnels ancestraux et locaux, arrachés au XXe siècle pour laisser place aux internationaux plus faciles à exporter et qui étaient embouteillés dans le pays de consommation. Or, les Italiens ont vite compris que le marché du vrac est peu rémunérateur. Mieux vaut vendre en bouteilles, qui donnent une plus-value à la fois identitaire et financière. Autrefois, le client cherchait du volume, pas cher, pour tous les jours ; il demande aujourd'hui un vin de qualité. Lorsqu'il apporte une bouteille à des amis, il aime raconter une histoire originale. C'est pourquoi les vignerons siciliens, comme ceux d'autres régions, étendent leur gamme. À côté des bouteilles de chardonnay ou de syrah, ils proposent des assemblages avec leurs cépages locaux – chardonnay et inzolia, syrah et nero d'Avola – ainsi que ces locaux à 100%, sans assemblage, in purezza.

RFI : un mot sur le réchauffement climatique. Quelles sont les implications de ces bouleversements sur l'un des vignobles les plus méridionaux d’Europe ?

Pierrick Bourgault : La Sicile se situe aux premières loges du changement. Ce territoire connaît déjà chaleur et sécheresse. L'île de Pantelleria vit avec une pluviométrie très faible, et seulement en hiver, sans aucune source d'eau potable. Économes, les habitants subsistaient autrefois durant l'été avec la pluie qu'ils avaient collectée sur leurs toits-terrasses et gardée dans leurs caves. Ils ont bâti des murs pour protéger les orangers du vent et creusent encore des trous pour enterrer à moitié les ceps de vigne. Chaque matin, l'eau de la rosée s'y condense et ce micro-climat humide suffit à la plante. L'Unesco a inscrit cette agriculture extrême au patrimoine de l'humanité en 2014. Même si aujourd'hui Pantelleria dépend des importations de pétrole pour l'usine qui dessale l'eau de mer – les modes de vie ont changé, les touristes et les stars sont arrivés – ce modèle agricole est toujours pratiqué.
Face au réchauffement, plusieurs stratégies : planter la vigne en altitude, car la température baisse d'environ un degré si l'on s'élève de 100 mètres ; l'Italie ne manque ni de collines ni de montagnes ; planter sur le versant nord.
La biodiversité offre aussi des solutions : les cépages anciens sélectionnés depuis des siècles par les vignerons conviennent aux conditions climatiques locales. Ils mûrissent à l'automne, pas en août comme merlot et chardonnay trop précoces, adaptés à un soleil moins généreux et à des latitudes plus septentrionales, mais pas à la Sicile. Mûrir tôt est intéressant pour le raisin de table que les consommateurs apprécient en primeur. Au contraire, un raisin de cuve, destiné à la vinification, doit profiter de toute la belle saison pour s'épanouir. Le réchauffement climatique va certainement inciter les vignerons à retrouver les cépages de leurs ancêtres – cet autre atout de l'Italie.


Pierrick Bourgault, grand prix du journalisme agricole de l’Afja (Association française des journalistes agricoles) est l’auteur d’une trentaine d’ouvrages, guides, essais et livres d’art. L’un de ses derniers livres, Vins insolites, est paru aux éditions Jonglez. Il a également rédigé les pages Italie du Grand Larousse des vins et le guide Paris 200 bars-concerts que les éditions Bonneton viennent de publier. Plus d'infos sur www.monbar.net

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