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    Europe

    Sauvetage des migrants: reportages à bord de l’«Aquarius»

    media Photo prise pendant une opération de sauvetage des migrants par les équipes de l'Aquarius. Marco Panzetti

    RFI embarque à bord de l’Aquarius, le bateau de l’association SOS Méditerranée qui porte secours aux migrants au large des côtes libyennes, avec son partenaire Médecins sans frontières. 130 500 personnes ont atteint l’Italie depuis janvier 2016, et plus de 3 000 sont mortes pendant la traversée. Lancée fin février, l’opération SOS Méditerranée a déjà permis de sauver 3 700 vies et a vu naître deux enfants à bord. Notre envoyée spéciale vous fait partager le quotidien de l’Aquarius et de ses équipes, retrouvez ici les dernières nouvelles du bord.

    ►Jeudi 6 octobre : un nouveau départ

    Dans le port italien de Vibo Valentia, des femmes s'apprêtent à quitter l'Aquarius et à poursuivre leur voyage vers une nouvelle vie. RFI / Juliette Gheerbrant

    L’Aquarius est à quai dans le petit port calabrais de Vibo Valentia. Pour les migrants secourus lundi au large de Tripoli, la première partie du voyage est finie. Sur la coursive, prêtes à descendre, des femmes chantent.

    Les mains s’agitent. Plus de 700 personnes attendent patiemment que le drapeau jaune de la quarantaine soit descendu pour que le débarquement puisse commencer. Tant que les autorités sanitaires ne sont pas montées à bord pour faire le point avec l’équipe de Médecins sans frontières, personne n’a le droit de quitter le navire.

    Sur le quai, l’organisation habituelle est en place : la Croix-Rouge, qui distribuera un petit-déjeuner, des vêtements, quelques jouets pour les enfants ; de nombreux policiers ; deux représentants de Frontex, les autorités sanitaires, et la protection civile qui coordonne l’ensemble. Quelques journalistes ont fait le déplacement. Un peu à l’écart, deux autocars sont prêts à faire la navette vers le centre de premier accueil de la ville.

    A la descente de la passerelle, des bénévoles distribuent des chaussures à ceux qui n’en ont pas. Les migrants doivent ensuite faire la queue pour une brève inspection sanitaire. Cela prend du temps, ils sont de plus en plus nombreux à attendre, assis sous le soleil. Quelques sourires, quelques paroles sont échangées. Je retrouve Kurun, un jeune Soudanais. Il se dit triste de quitter ceux qui l’ont aidé sur le bateau.

    Quelques-uns sont optimistes, comme ce jeune Erythréen qui ne veut pas donner son nom, par crainte des espions du régime. « Je suis tellement heureux d’être enfin arrivé en Italie ! Ça fait des mois que j’attendais ce moment », s’exclame-t-il. Mais la plupart des visages sont tendus, anxieux. Et plus le temps passe, plus l’atmosphère se teinte de tristesse.

    « C’est un moment où il y a pas mal d’angoisse, de stress, confirme Antoine, officier de marine marchande dans l’exploration pétrolière à l'origine. Ces migrants quittent tout un monde, ils quittent l’Afrique, la Méditerranée. Tous les risques sont derrière eux, mais il va encore se passer des choses qu’ils ont du mal à imaginer. Souvent, c’est la première fois depuis des mois qu’ils ont la possibilité de s’exprimer, de chanter, de parler entre eux mais aussi avec les équipes du navire. Et donc, pour nous aussi, c’est la fin de quelques heures très intenses, qui nous marquent. Leurs histoires sont parfois dures à entendre, mais il faut les connaître. »

    Des histoires comme celle de l’Erythréen Osam Mahmuod, parti pour fuir le travail forcé, et pour « vivre libre ». Ou comme celle du Djiboutien Shérif Saïd, dont les yeux se voilent de larmes quand il évoque ses parents malades et ses neuf jeunes frères et sœurs. « Mon père a vieilli, ma mère a du diabète, quand je rentrais à la maison, que je voyais les enfants, ça me faisait tellement mal ; j’ai 22 ans, qu’est-ce que je peux faire ? Je dois les aider. Quitte à mourir. »

    Vers 16 h, l’Aquarius laisse ces hommes et ces femmes à une nouvelle vie, et reprend la mer. Que deviendront-ils ? Les Erythréens ont droit au statut de réfugié, mais tous ne l’obtiendront pas, faute parfois de pouvoir prouver leur origine. Le sort des autres est encore plus incertain. « Il n’y a pas besoin d’être sauveteur en mer et d’aller au large de la Libye pour agir », conclut Antoine. Ce Breton aux yeux azur a décidé qu’à 25 ans, il était temps de faire quelque chose pour les autres. « Dans toutes les villes de France il y a des migrants qui ont besoin d’aide, j’invite chacun à y réfléchir. A Calais et Grande Synthe, des gens prennent des initiatives formidables. Il faut faire émerger la solidarité. »

    Mercredi 5 octobre : 48h pour reprendre des forces

    Mariam Mohammed et sa fille Fatma, venues du Soudan. Juliette Gheerbrant/RFI

    Mardi. L’Aquarius file à plein régime vers l’Italie. Les 720 migrants secourus au large de Tripoli débarqueront demain à Vibo Valentia, un petit port de Calabre tout au sud du pays.

    C’est la première fois que le navire accueille autant d’invités à bord. Les équipes de SOS Méditerranée et de Médecins Sans Frontières, sans oublier l’équipage du navire, s’occupent de tout et de chacun avec une efficacité et une disponibilité qui forcent l’admiration. Il faut distribuer plus de 700 repas sur trois ponts, veiller le soir à ce que chacun ait une couverture pour dormir, s’occuper des sanitaires, etc. L’équipe médicale est constamment sollicitée. Les jeunes, venus d’Erythrée pour la plupart, s’activent pour porter les caisses de nourriture ou assurer la circulation sur les passerelles. Pour quelques heures, migrants et volontaires forment sur l’Aquarius un village global.

    « Où est-ce qu’on va ? En Italie ? Quand est-ce qu’on y sera? » Ces questions reviennent souvent chez les jeunes filles. Il y a près de 191 femmes à bord, dont la plupart n’ont pas 25 ans. « Toutes ou presque ont maigri et sont affaiblies par les épreuves du voyage » confie Jonquil, la sage-femme, qui décide dans la matinée de faire évacuer en bateau sanitaire une soudanaise de 18 ans sur le point d’accoucher. L’Aquarius est tout près de l’île de Malte. C’est heureux, car un accouchement à bord aurait sans doute été fatal.

    Passé ce moment délicat, la vie revient. Beaucoup de sourires, de conversations animées, de questions. « Tu viens d’Allemagne ? Ah oui, le Bayern ! » Certains jeunes sont incollables sur le football et ont du mal à comprendre que des journalistes européens ne s’y intéresse que très peu !

    Leur destination les fait rêver, mais l’évocation du passé assombrit les conversations. Lorsque les migrants évoquent la Libye, les marchandages dont ils ont fait l’objet, les conditions de détention, les viols, c’est une machine parfaitement rodée qui se dessine. L’enfer, ils croyaient pourtant l’avoir laissé derrière eux en quittant l’Erythrée : le travail forcé, le service militaire qui peut durer une vie entière, et la peur de chaque instant.

    A bord de l’Aquarius, ces hommes et ces femmes qui viennent de frôler la mort en Méditerranée reprennent quelques forces. Les sauvetages sont indispensables, mais de vraie solution, répète Médecins sans Frontières, il n’y en a qu’une : l’ouverture de couloirs humanitaires.

    Mardi 4 octobre : « Ils prient pour le navire et pour nous »

    Le bateau secouru par SOS Méditerranée, avec plus de 720 personnes à bord. Xie Zhenwei

    Lundi, 6 000 personnes ont été secourues au large de la Libye, plus de dix sont mortes.

    Sur l’Aquarius, dans la soirée des chants résonnent ; les mains claquent, les visages sont lumineux. Des hommes et des femmes venus d’Erythrée célèbrent leur bonheur d’être en vie. Pendant plusieurs heures ils chantent, en s’accompagnant de gestes gracieux. Christina, la sauveteuse de garde, précise : « Ils prient pour le navire et pour nous ».

    Leur bateau a été repéré à 5h ce matin. Une demi-heure plus tard, le canot de sauvetage de l’Aquarius approche de l’embarcation. C’est un long bateau de pêche turquoise et rouge d’une trentaine de mètres, visiblement surchargé. Nous sommes à quelques mètres et, dans la nuit, je le vois tanguer sous la houle ; il peut se renverser d’une minute à l’autre. Je pense alors que nous sommes le 3 octobre, trois ans tout juste après le naufrage de Lampedusa. Les sauveteurs commencent à distribuer des gilets de sauvetage en collant leur semi-rigide au bateau en bois, il faut s’y prendre à de multiple reprises. Personne ne sera transféré sur les canots sans gilet. « Restez assis, ne bougez pas ! ». Ces mots répétés en plusieurs langues ont sans doute aidé à éviter le pire. Le jour se lève quand les premiers rescapés, dont un bébé, montent sur l’Aquarius. Il faudra 7 heures pour que les 720 personnes à bord du bateau soient installées à bord du navire de SOS méditerranée. Ce chiffre record dépasse l’entendement. Comme me le dira plus tard Antoine, secouriste chevronné, « on n’aurait pas pu faire entrer un chat sur ce canot tellement les gens étaient entassés ». Ils étaient installés sur deux niveaux, avec le risque que ceux qui sont en dessous cherchent à se lever, et déséquilibrent l’embarcation. Un jeune érythréen qui a fait le voyage au niveau inférieur a cru mourir étouffé.

    Une fois enregistré, son kit de première nécessité en main, chacun cherche un endroit pour poser sa couverture et se reposer. Les femmes et les enfants sont dans « l’abri », une grande salle climatisée. Dehors l’air est étouffant. Il n’y a plus un espace de libre sur les ponts du navire de 77 mètres. Me reviennent en tête des images des camps organisés par les volontaires à Lesbos – avant le temps des hotspots. Tous les migrants présents à bord ont souffert en Libye, de malnutrition, de violences. Mais je retrouve les mêmes regards soulagés d’avoir échappé à la mort, et pleins d’espoir quant à l’avenir. Osam, 23 ans, a fait des études supérieures et parle un anglais parfait. Il veut rejoindre l’Angleterre « pour fuir l’esclavage de la dictature érythréenne, et devenir en fin quelqu’un ». Il sait que les passages sont difficiles. Mais il ne sait pas à quel point.

    Lundi 3 octobre : « Sauvetage ! Sauvetage ! »

    167 personnes secourues par l'Aquarius dimanche 2 octobre. Fabian Mondl/Sos Mediterranee

    Sur le pont, je tourne la tête et elle est là, à quelques centaines de mètres. Vue et revue en photo, cette longue forme blanche surmontée d’une masse humaine compacte et sombre est devenue réalité. Un canot de migrants qui dérive en pleine mer.

    « Sauvetage ! Sauvetage ! » La voix de Michael Shek, l’infirmier, résonne dans la coursive, il est 7h30. En un quart d’heure tout le monde est prêt. Dans la timonerie, le capitaine a les yeux rivés sur les nombreux écrans de son tableau de bord, les sauveteurs scrutent la ligne d’horizon aux jumelles... Les échanges radio sont continus. « Appel à tous les navires appel à tous les navires. Ici le Topaz Responder. Nous signalons un bateau en bois vide, nous donnons la position... » Ce navire vient de secourir une trentaine de personnes et prévient les autres. C'est le navire de l’ONG MOAS (Migrant offshore aid station), avec la Croix-Rouge pour équipe sanitaire. Entre-temps, les sauveteurs de l’Aquarius ont aperçu une forme à l’horizon, une « cible » comme ils la nomment curieusement. Le capitaine confirme, c’est un pneumatique, ses mouvements sur l’eau sont souples. Chacun prend sa place. Les semi-rigides sont mis à l’eau. L’équipe médicale se tient prête sur le pont.

    « Le pont pour canot un, le pont pour canot un. Il y a plusieurs femmes enceintes mais pas d’enfants à bord. Nous commençons le transfert vers le Topaz Responder ». Après concertation entre les différents navires, il a été décidé que les rescapés seraient pris en charge par celui qui a déjà une soixantaine de personnes à bord et qui fera ensuite route vers la Sicile, laissant quatre autres navires humanitaires sur la zone.

    Nouvel échange radio : « Une femme est en état de choc nous l’amenons à bord ». La civière monte, la jeune femme, piétinée pendant le sauvetage, est agitée de convulsions et de sanglots. « Ça va aller madame, ça va aller, vous êtes en sécurité » le sauveteur la rassure dans la coursive qui conduit à la clinique de Médecins Sans Frontière. Après un bref répit auprès du médecin et de l’infirmière, calmée, rassurée, la jeune togolaise de 25 ans rejoint son mari sur l’autre navire.

    Ils étaient 167 sur ce fragile pneumatique. Un triste record ! D’habitude les canots les plus chargés transportent 130 personnes environ, alors qu’ils sont conçus pour une quarantaine de passagers maximum. Où s’arrêteront les passeurs ?

    Une fois remontés à bord de l’Aquarius, les sauveteurs vérifient un à un les gilets de sauvetage et les remettent en gros ballots, prêts pour la prochaine opération. En fin de matinée, nouvelle alerte, deux embarcations qui se suivent sont repérées au loin. Il s’agit en fait de bateaux de pêche, les visages se détendent.

    Ce dimanche, 254 personnes ont été secourues sur quatre embarcations dans la zone de surveillance Tripoli Ouest, 211 dans la zone Est. Un canot aurait été intercepté par les garde-côtes libyens, mais c’est une information difficile à confirmer m'explique SOS Méditerranée.

    Il n’y avait pas eu de départs depuis une semaine à cause du mauvais temps. Avec le retour d’une mer calme qui se confirme, les sauveteurs s’attendent à un début de semaine chargé.

    ►Samedi 1er octobre : « Je ne suis plus une femme, je me sens comme un animal »

    Sarah Adeyinka et Asma Mullet, médiatrices culturelles à bord de l'Aquarius. RFI / Juliette Gheerbrant

    Vendredi 30 septembre. Deux attentes face à face. Sur l’eau celle des équipes de l’Aquarius ; sur terre à quelques kilomètres, celle des migrants, enfermés, maltraités.

    Lorsque la rencontre a lieu, l’un des premiers visages que les migrants voient est celui d’Asma Mulet, l’une des médiatrices culturelles de Médecins sans frontières (MSF). Elle les rassure, en français, en anglais et en arabe, d’abord depuis le navire, au mégaphone, puis avec les sauveteurs sur les canots. « On leur dit qu’on est là pour les secourir. Car parfois ils ne s’arrêtent pas, ils nous fuient. Les gens ont peur qu’on les ramène en Libye, explique Asma. Ils pensaient arriver en Italie en quelques heures, ils ne pensaient pas se retrouver entassés à 120 sur un fragile canot pneumatique de 25 places. Ils sont paniqués. » Et surtout ils sont traumatisés, dans leur grande majorité.

    Asma, à qui ce premier contact permet d’établir plus facilement la confiance, recueille à bord beaucoup de témoignages de violence chez les femmes. « La majorité de celles à qui j’ai parlé ont été violées ou molestées sexuellement pendant le voyage. Et beaucoup savent avant de partir ce qui les attend. Certaines se font injecter un contraceptif qui les protège pendant trois mois. C’est dire leur désespoir… »

    Asma se souvient d’une histoire particulièrement tragique. Celle d’une jeune femme camerounaise passée d’abord par le Nigéria, où elle est violée. Puis par le Niger. Parties ensuite à quatre pour la Libye à travers le désert, elles ne sont que deux à arriver. En Libye, la jeune femme et son amie sont logées et nourries par un homme en échange de faveurs sexuelles. Puis ‘données’ à un homme qui leur propose un marché : vendre leur corps pendant quatre semaines en échange d’une traversée pour l’Europe. « La jeune femme m’a racontée que son amie était morte suite à des blessures causées par la brutalité extrême des rapports imposés. Lorsque j’ai évoqué l’avenir, elle m’a dit : "Je ne suis plus une femme, je me sens comme un animal". »

    Certaines victimes ont besoin de raconter ce qu’elles ont subi. D’autres ne veulent pas, ou n’osent pas. Au cours des nombreux sauvetages de l’Aquarius, MSF a notamment constaté que la communication avec les femmes nigérianes était très difficile. L’ONG a donc fait appel à Sarah Adeyinka, Nigériane, qui est la seconde médiatrice à bord pour cette mission. Sarah, 30 ans, a beaucoup travaillé sur les réseaux de prostitution et la traite d’êtres humains : « Ma présence ne veut pas dire qu’elles se confieront davantage mais au moins nous serons sûrs que la communication sera claire entre elles et nous. Quand vous avez souffert de traumatisme, c’est très important de voir quelqu’un vous ressemble, qui vous comprend. C’est une partie de mon rôle ici. » L’autre partie concerne la traite, sur laquelle MSF enquête : « Même s’il n’y a pas de preuve, il y a des signes de traite d’êtres humains, et il faut essayer de comprendre ce qui se passe exactement. »

    Avant l’arrivée à terre, l’équipe médicale donne aux femmes un numéro vert italien, au cas où elles seraient victimes de traite. Le soutien ne s’arrête pas sur l’Aquarius, et le lien est fait avec les équipes de l’ONG en Italie et d’autres organisations humanitaires en mesure de les aider. Car si la loi italienne donne à aux victimes d’exploitation sexuelle le droit à un titre de séjour au nom de leur protection, ce droit n’est pas toujours facile à faire valoir.

    ►Vendredi 30 septembre : une école de vie

    Edouard Courcelles, sauveteur, 34 ans. RFI/Juliette Gheerbrant

    Jeudi matin, une longue houle de deux mètres fait tanguer le navire. Sur les côtes, elle déferle en rouleaux : impossible pour les migrants de quitter la Libye. L’Aquarius, lui, plonge et replonge, lentement. Il encaisse les vagues et la houle sans trop de difficulté, au soulagement des passagers. Ancien bâtiment des garde-côtes allemands, il a été conçu pour les mers froides où les vagues de tempête peuvent atteindre 20 mètres ! Il n’est plus tout jeune, mais les tableaux de commande de la timonerie ont un indéniable cachet vintage.

    A la pluie fine du matin succède un soleil éclatant et la température grimpe. Depuis la passerelle, j’aperçois de grosses taches orangées dans l’eau. Des méduses. « Il y en a parfois de milliers, m’explique le sauveteur Edouard Courcelle. Elles sont un peu plus jaunes en ce moment, s’étonne-t-il, il y a quelques semaines elles étaient plus vertes. Certains ont la chance de voir des dauphins. »

    Edouard est un bourguignon « marinisé ». Originaire de Dijon, il décide il y a quatre ans de changer de vie et se jette littéralement à l’eau en devenant pêcheur sur un coquiller breton. « Marinisé, cela signifie que tu es estampillé marin, que tu as été éprouvé à la mer. Quand tu as fait la pêche en décembre dans la Manche, ça, c’est un bon tampon ! ». Pourtant le premier jour de pêche a bien failli être le dernier. « Au bout d’un quart d’heure, j’avais les épaules qui brûlaient tellement que j’avais l’impression que mes bras allaient se détacher de mon corps tellement j’avais mal. Je me suis dit je finis la journée et j’arrête. Mais le soir j’étais fier de moi et je me suis dit bon, on en retente une ! » Revenu dans sa région d’origine après six mois, il se surprend à passer des heures à regarder les bateaux sur internet. « On a raison de dire que c’est la mer qui prend l’homme ! », conclut-il.

    Edouard m’avait dit qu’il n’aimait pas beaucoup parler aux journalistes, et le voilà intarissable. C’est un passionné sensible aux sourcils broussailleux, volontiers bout-en-train. Désormais, à terre, la vie paraît vite fade. « Le bateau c’est un outil de travail, une maison, un abri, un moyen de transport, tout ça à la fois. Tu dois sans arrêt composer avec les éléments, avec les autres. Tu dois pouvoir compter sur eux et ils doivent pouvoir compter sur toi. Tu perds la notion des rythmes, car souvent tu travailles en quarts. Tu es à la frontière de deux mondes : l’eau et l’air, et tu n’es ni un poisson ni un oiseau. Sur un bateau tu es en sursis... donc quand tu arrives à terre, il y a un moment où quelque chose te manque. »

    Avant sa reconversion Edouard a exercé comme ouvrier puis comme travailleur social. Dans l’humanitaire, ses compétences se rejoignent. Il a décidé de monter à bord de l’Aquarius à la suite des attentats de Paris, en novembre 2015. « Je voulais être du côté de ceux qui ouvriraient les bras au lieu de mettre encore plus de frontières entre les gens. Je me dis que dans 40 ans, on sera peut-être jugé pour le camp qu’on aura choisi. Est-ce qu’on s’oppose à tout ce qui vient de l’extérieur, est-ce qu’on se met à se haïr ? Ou est-ce qu’au contraire on choisit de tendre les bras ? »

    Ce qu’il advient des migrants après, Edouard avoue qu’il essaie de ne pas trop y penser. « J’essaie de me concentrer sur ce que je sais faire, là où j’ai une marge de manœuvre. » Mais avec un copain professeur d’histoire en région parisienne il espère mettre en place un échange entre les élèves et les gens qui sont à bord du navire. « Au programme ils ont les migrations, et aussi l’engagement citoyen. On pourrait avoir des choses à échanger. Il s’agit d’établir un pont culturel entre ce qui se passe ici au large de la Libye, et l’Europe ». Sur l’Aquarius, témoigner est presque aussi important que de sauver des vies.

    Jeudi 29 septembre : là-bas ! C’est Tripoli ?!

    Stéphane Broc'h, nouvelle recrue de SOS Méditerranée. RFI / Juliette Gheerbrant

    6h30. Sur le pont encore plongé dans la pénombre, seul le grésillement de la radio trouble le silence. Penché sur une carte immense, le second capitaine reporte avec soin des chiffres sur son cahier de bord. Ani et Fabien scrutent l’horizon aux jumelles : le premier tour de veille a commencé. Chacun guette le point blanc qui signalera à l’horizon un canot en perdition. La tension me gagne. Nous sommes stationnés à 20 milles marins de la côte au nord-ouest de Tripoli.

    Le jour se lève, les tasses de thé circulent. Sur l’écran du radar apparaissent des noms de navires : Sea Watch, Vox Hestia, Golfo Azzurro… Ce sont les bateaux de sauvetage des ONG. « Il n’y a personne à l’est de Tripoli ! », s'exclame le coordinateur de SOS Méditerranée, qui ne décolère pas. « L’un des navires avait annoncé hier qu’il s’y rendait, et je le retrouve ici », regrette-t-il. Un malentendu, apprendra finalement le coordinateur. Il y a ce matin six navires dans la zone. De fait, la coordination est difficile. Les heures passent et les sauveteurs se relaient aux jumelles. Je m'exclame : « Là-bas ! C’est Tripoli ?! » On devine à l’œil nu plusieurs tours. « Ce sont des immeubles qui n’ont jamais été achevés, un quartier d’affaires devait surgir à cet endroit mais tout est resté en plan », m’explique plus tard Hassiba Hadj Sahraoui, de Médecins sans frontières (MSF).

    A la mi-journée, aucun canot n’a été repéré. Il n’y a pas eu de départs la nuit dernière. « La météo n’est pas le seul facteur pris en compte par les passeurs », précise Hassiba Hadj Sahraoui, qui énumère : « Ne pas se faire repérer au moment du départ, avoir soudoyé les bonnes personnes pour que le canot ne soit pas intercepté, avoir suffisamment de migrants prêts à partir pour que l’opération soit rentable... » Avant la traversée, les migrants sont rassemblés par les passeurs dans des fermes un peu à l’écart. « Les témoignages que l’on en a sont très variables. Les conditions de détention peuvent être horribles. Où bien, si vous avez de l’argent, vous pouvez acheter votre nourriture, vos bouteilles d’eau… C’est toute une économie parallèle. »

    Le tristement fameux « business des migrants » prospère en Libye, sur fond de chaos politique et d’effondrement économique : « Le pays ne peut plus exploiter sa manne pétrolière, l’Etat ne peut plus payer ses centaines de milliers de fonctionnaires, les gens se sont appauvris et ils ont besoin de gagner de l’argent. Ils profitent des plus vulnérables. Et il règne un tel chaos que les migrants peuvent se faire rançonner, ou être arrêtés pour être revendus par n’importe quel petit groupe de malfrats », explique Hassiba Hadj Sahraoui. La situation est si désespérée que près de 200 000 migrants attendraient de pouvoir quitter le pays, prêts à embarquer sur n’importe quel esquif. MSF demande des couloirs humanitaires ; l’Union européenne attend que la situation politique s’arrange pour pouvoir conclure des accords avec Tripoli, qui bloqueront les migrants dans le pays ; et demain, dès l’aube, les sauveteurs de l’Aquarius reprendront leurs tours de veille sur le pont.

    ► Mercredi 28 septembre : fins prêts

    Exercice de sauvetage à bord de l'«Aquarius». RFI/Juliette Gheerbrant

    Le navire file vers la zone de secours au nord-ouest de Tripoli. Ciel bleu, quelques nuages, mer calme devenant peu agitée en fin de journée… L’arrivée est prévue mercredi avant l’aube. D’ici là, le temps est consacré aux exercices pratiques en prévision d’un éventuel sauvetage dès demain matin. Le travail de l’équipe de sauvetage et celui de l’équipe médicale sont étroitement coordonnés.

    Avec le Dr Sarah Giles de Médecins sans frontières, et Mike Shek, l’un des infirmiers, toutes les personnes à bord révisent – ou apprennent- les gestes essentiels des premiers secours. Et me voici, comme les autres journalistes, en train de pratiquer un massage cardiaque sur un mannequin. « Si l’on porte secours à un bateau qui vient de se renverser, explique le médecin, il y aura beaucoup plus de blessés que notre clinique à bord peut en accueillir. Ces personnes auront besoin d’assistance respiratoire et de massage cardiaque. Ce sont des gestes simples, que chacun doit connaître. »

    Sur l’Aquarius, il n’y a qu’un objectif: sauver des vies. En début d’après-midi, le navire coupe les moteurs pour les exercices de sauvetage. Johann Muchère, coordinateur de l’équipe de SOS Méditerranée, fait mettre les deux canots de sauvetage à l’eau. Pendant qu’une équipe s’entraine à remorquer un pneumatique, l’autre teste le « banana », long boudin orange fluo d’une quinzaine de mètres bardé de cordes – une bouée géante. La civière chargée d’un mannequin est transférée plusieurs fois des canots au navire.

    Stéphane Broc’h, 33 ans, est l’une des nouvelles recrues de SOS Méditerranée. Il termine son brevet d’officier première classe de la marine marchande. « Ce serait prétentieux de dire qu’on se connait face à une première mission humanitaire de cette ampleur, mais je fais en sorte d’être préparé au mieux. Dans le déroulement des opérations, il faut avoir en tête que les choses peuvent ne pas se passer au mieux, et il faut se garder une réserve, physique et mentale. » Après des postes dans la marine scientifique, associative, commerciale, Stéphane voulait participer à une mission humanitaire, « pour me rapprocher de l’humain – c’est quelque chose qu’on oublie ces temps-ci. Et ce qui se passe restera dans l’histoire. Le monde a connu beaucoup de flux migratoires, et aujourd’hui, à l’heure des flux mondiaux de l’information, de la finance, malgré les moyens énormes dont on dispose, ce flux humain n’a pas de place. Je veux pouvoir me dire que je ne serai pas resté sans rien faire. »

    Tashan rejoint, elle aussi, le navire pour la première fois. La fine jeune femme aux cheveux blond paille ne donne que son prénom ; sous un air timide, je la sens aguerrie. Infirmière, elle part en mission pour MSF depuis cinq ans. Elle a travaillé au Soudan du Sud, en Birmanie, sur l’épidémie Ebola au Libéria et en Sierra Leone. Le travail en mer l’attirait, mais ce qui l’a motivée à monter sur l’Aquarius « c’est aussi l’envie d’intervenir sur une crise qui se passe chez nous ». Des appréhensions, elle n’en a pas quant aux sauvetages, mais quant à l’avenir des migrants secourus. « Nous, on leur offre un peu d’aide, on leur a évité de mourir, mais pour eux c’est loin d’être fini. Nous ne sommes qu’une courte étape sur leur route. Le moment difficile à envisager pour moi c’est le débarquement à terre. D’autant que le climat n’est pas favorable en Europe… Ils pensent qu’ils sont arrivés, qu’ils ont atteint leur but. Comment leur expliquer… comment les laisser à ce qui les attend ? »

    ► Mardi 27 septembre 2016 : « Le moment où je me sens chez moi »

    Ani Montez Mier, coordinatrice adjointe de l’équipe de sauvetage. RFI/Juliette Gheerbrant

    Lundi, 19 h. L’Aquarius quitte le port de Catane. Du pont, certains regardent s’éloigner les lumières de la ville et les derniers lambeaux du soleil couchant. « Le départ, c’est le moment où je me sens chez moi. La mer, c’est ma vie. Je suis… heureuse ! »

    Des tatouages marins aux couleurs passées lui couvrent les bras, elle a le sourire doux et les yeux clairs ; Ani Montez Mier, 29 ans, est la coordinatrice adjointe de l’équipe de SOS Méditerranée. Elle entame sa dixième semaine sur le bateau. « La mer, dit-elle, ça a commencé sans que j’en ai conscience. Mes parents m’ont fait suivre des cours de natation toute petite. J’ai fait dix ans de compétition, l’hiver en piscine et l’été en mer ou dans les lacs et les rivières d’Asturie, la région où j’ai grandi, en Espagne. »

    La jeune femme devient sauveteur en mer. Puis sa vie, tout à coup, bascule. « Je suis partie à Lesbos en Grèce avec l’ONG Proactiva Open Arms, car je connaissais son fondateur, ils cherchaient des sauveteurs expérimentés. Quand j’ai eu vent du projet, j’ai tout de suite pensé que c’était pour moi. » Le regard d’Ani se trouble. « J’ai connu des situations tragiques dans mon travail, mais je ne m’attendais pas à voir des choses aussi dures. Je me souviens du jour où je me suis trouvée sur un canot de sauvetage, avec plusieurs bébés et petits enfants dans les bras, qui pleuraient, une mère en hypothermie affaissée sur mon épaule… Je crois qu’à ce moment-là, toutes mes certitudes se sont écroulées. »

    « Et puis, il y a eu des sauvetages où nous savions que nous ne pourrions pas sauver tout le monde, où il fallait choisir. Dans un moment pareil, le regard des gens en détresse vous marque à vie. Je n’ai pas de mots assez forts pour t’expliquer, mais la bulle dans laquelle je vivais a explosé, j’ai dû reconstruire, et aujourd’hui j’ai choisi de continuer. SOS Méditerranée, c’est une nouvelle étape. L’Aquarius est un grand bateau, techniquement et humainement plus complexe. »

    Et puis… elle ne pourrait plus faire autre chose. Sur son épaule droite, une sirène et un marin sont enlacés, elle sur les vagues, lui sur la terre ferme. « Ils semblent prêts à s’embrasser mais en fait non. S’ils s’embrassaient, il faudrait que l’un des deux renonce à son élément… Et lequel serait prêt à renoncer ? »

    ►Lundi 26 septembre 2016

    Mary Finn et Antoine Laurent vérifient le bon fonctionnement des canots de sauvetage. RFI/Juliette Gheerbrant

    Il y a de l’impatience dans l’air à bord de l’Aquarius, ce dimanche. Le bateau est amarré à Catane depuis cinq jours. A l’occasion du changement de rotation, SOS Méditerranée a décidé de faire faire quelques travaux en prévision de l’hiver : l’installation d’une canopée sur le pont avant où les rescapés doivent parfois passer plusieurs nuits. Mais les travaux tardent et le départ n’est pas prévu avant lundi après-midi, au plus tôt.

    Pour les volontaires qui étaient déjà à bord à la dernière rotation, le temps commence à être long. D’autant que la météo est favorable aux départs des côtes libyennes, et que le Dignity 1, un bateau affrété par MSF, vient de débarquer 380 personnes dans le port. Comme chaque matin à 9h, hormis lors des opérations de sauvetage bien sûr, l’équipe se retrouve autour de Johann Muchère, son coordinateur. « On espère partir vers 16h lundi si tout va bien, explique-t-il, mais on ne sait pas encore pour quelle zone ». Ce sera selon la position des autres bateaux humanitaires – ils sont une douzaine à présent, sans compter les nombreux bâtiments des garde-côtes italiens, de Frontex, ou de Sophia, l’opération européenne de lutte contre les passeurs.

    Le MRCC (en français : Centre Régional Opérationnel de Surveillance et de Sauvetage), basé à Rome, peut lui aussi donner des indications. L’Aquarius intervient sur deux zones, l’une à l’ouest de Tripoli, l’autre à l’est. La zone Ouest s’étend sur quelques miles au nord de Sabratha, d’où les bateaux sont en ce moment plus nombreux à partir. La zone Est, plus longue, couvre une dizaine de miles au nord de Castelverde. « Le bateau patrouille à 24 miles des côtes », explique un peu plus tard Oleksander Yurchenko, le second capitaine. « Avant, nous allions plus près, mais suite à un incident entre un bateau de MSF et les garde-côtes libyens cet été, nous n’approchons la limite des eaux territoriales (12 miles de la côte) que si nous devons y secourir une embarcation. Et c’est Rome qui donne l’autorisation d’intervenir ».

    Oleksander insiste : respecter les règles et bien se comporter, surtout en cas de contact avec les autorités libyennes, c’est capital. En attendant le départ, le programme de la journée n’est pas très chargé pour les sauveteurs : ranger les gilets de sauvetage et mettre à l’eau l’un des canots qui a besoin de réglages. A Catane, la pluie qui tombe en continu renforce l’envie de reprendre les opérations.

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    Désolé mais le délai de connexion imparti à l'opération est dépassé.