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Embargo russe: la laborieuse conquête estonienne de nouveaux marchés

media Avec 8000 tonnes de fromages produits chaque année, Epiim est l'un des fleurons agricoles de l'Estonie. Mais comme tout le secteur, elle a dû renoncer au marché russe. RFI / Marc Etcheverry

A l’été 2014, la passe d’armes diplomatique entre l’Union européenne et la Russie autour de l’Ukraine avait abouti à l’imposition de sanctions réciproques. Et les premières victimes de l’embargo décrété par Moscou sur les produits alimentaires en provenance de l’Union furent les pays baltes. Depuis, l’Estonie, qui exportait une partie non négligeable de ses denrées agricoles en territoire russe, a dû se tourner vers d’autres marchés. Mais difficile de se passer d’un partenaire aussi important qu’historique, notamment dans le secteur du lait, l’un des plus touchés.

De notre envoyé spécial en Estonie,

Trois ans que la situation est gelée. Gelée d’ailleurs comme le paysage estonien, dans la région de Põltsamaa (centre) en ce mois d’avril, où la coopérative laitière Epiim a son siège, et l’essentiel de son appareil productif. Mais l’hiver qui tarde à laisser sa place n’entame pas le moral de Jaanus Murakas, son directeur général. Epiim transforme près de 300 tonnes de lait par jour en fromages, beurre ou poudre de lait, soit plus de 100 000 tonnes à l’année.

Le 7 août 2014, la décision russe est pourtant tombée comme un couperet. « J’ai pensé que ça allait être la m…. dans tous les pays baltes, se remémore Jaanus Murakas. Nous avions perdu notre principal marché en un jour. » Ce jour, précisément, Moscou a décidé que les fruits, légumes, viandes, poissons, lait et produits laitiers en provenance de l’Union européenne, mais aussi des Etats-Unis, de l’Australie, du Canada et de la Norvège, ne pourraient plus pénétrer le territoire russe, et par conséquent son marché, tant que les pays concernés ne renonceraient pas à leurs « considérations politiques stupides » - en référence aux sanctions occidentales - autour du conflit en Ukraine.

L’Estonie, la Lettonie et la Lituanie ont été en Europe les pays les plus durement touchés par les restrictions russes. Et si l’impact négatif sur les économies a été rapidement absorbé, certains secteurs, notamment celui du lait, peinent toujours à s’en remettre. Ainsi, les recettes des exportations de produits laitiers en 2016 ne représentaient que les deux tiers de celles de 2014, selon le Centre estonien des registres et de l'information agricoles.

« Il y a d’autres facteurs que l’embargo russe qui rentrent en jeu, comme la fin des quotas laitiers, tempère néanmoins Taavi Kand, responsable du département Commerce et agroalimentaire au ministère de l’Agriculture. Mais bien sûr, pour les laiteries et les fermiers estoniens, l’impact de cet embargo est très sérieux. » Pour les éleveurs et leur bétail, surtout, ce fut une véritable saignée. En deux ans, entre 10 000 et 15 000 vaches ont été abattues, dans le sillage d’une demande et de prix en chute libre.

Phénomène de dépendance

C’est que jusqu’alors, la prudence n’était pas vraiment de mise. Perpétuant des liens commerciaux remontant à l’époque soviétique, les petites compagnies laitières estoniennes ont développé - ou conservé - des liens de dépendance forts envers leurs partenaires russes, sur fond d’une reprise de la croissance, au début des années 2010, qui poussait à un relatif optimisme.

Aujourd’hui, Jaanus Murakas se félicite de « ne pas avoir mis tous ses œufs dans le même panier ». « Notre stratégie, à Epiim, était de ne pas faire plus de 30 % de nos ventes en Russie, même dans de bonnes périodes. Parce que nous nous doutions qu’un jour il pourrait arriver quelque chose. Certains de nos confrères y réalisaient 80 % de leurs ventes, ils ont fait faillite. »

L’Union européenne, de son côté, dès la fin de l’année 2014, a bien lancé plusieurs séries de mesures pour compenser les pertes des producteurs laitiers des Etats baltes. Bruxelles a par exemple débloqué en novembre près de 28 millions d’euros d’aide exceptionnelle pour leur permettre d’encaisser le choc. Jaanus Murakas, lui, espérait des autorités estoniennes un peu plus d'anticipation : « A cette époque, nous avions surtout besoin de nouveaux marchés, en particulier en Asie. Imaginez : avant nous vendions nos produits laitiers à la Russie, mais notre gouvernement n’avait pas passé d’accords bilatéraux avec la Chine, le Vietnam ou encore l’Algérie. Avec tous ces pays importateurs de produits laitiers. Avec le Mexique également, qui importe pourtant régulièrement du fromage et du lait en poudre d’Europe. »

Dans ses bureaux du centre de Tallinn, Taavi Kand admet, un peu gêné : « Je ne peux qu’accepter cette critique. » Mais il ne veut pas endosser seul cette erreur : « Les compagnies estoniennes n’étaient pas non plus intéressées par d’autres marchés, elles étaient satisfaites avec la Russie. Maintenant on peut dire qu’il y avait un gros risque, mais à l’époque tout le monde s’en fichait. »

Nouveaux horizons asiatiques

Aujourd’hui, plusieurs marchés asiatiques se sont laissé séduire. Le Japon, l’un des plus importants importateurs de produits laitiers au monde, commence à faire entrer du lait en poudre et du fromage en provenance du petit Etat balte depuis le début de l’année. Dans le cas nippon, les négociations sont allées vite, bénéficiant notamment de la bonne coopération entre les deux pays sur la question des quotas de CO2. Le cas chinois fut bien plus délicat. Quatre années de négociations serrées furent nécessaires pour convaincre les experts de Pékin que les infrastructures du pays répondaient à leurs exigeantes demandes, notamment pour ce qui est des normes d’hygiène. Et la politique s’en est aussi mêlée.

« Déjà avant l’embargo russe, nos relations avec Pékin n’étaient pas très chaleureuses, explique aujourd’hui à RFI, dans des termes très diplomatiques, l’ancien ministre de l’Agriculture et actuel député Ivari Padar. Le Dalaï Lama [chef spirituel de la branche tibétaine du bouddhisme, ndlr] avait effectué par deux fois une visite dans notre pays… »

Taavi Kand, toujours sur le dossier, relativise néanmoins : « Nous avons de nouveaux marchés, mais nous ne gagnons pas autant que sur le marché russe. Les marchés chinois et nippon sont désormais ouverts pour les compagnies estoniennes, mais nous n’y écoulons que quelques tonnes de fromages. » Désormais, les officiels Estoniens attendent des avancés sur les dossiers indonésien, mexicain, algérien ou encore malaisien.

Erreurs du passé

En attendant une embellie, chez Epiim, on continue d'une certaine façon à avoir accès au marché russe grâce à une décision - judicieuse au regard des développements que l’on connaît - prise il y a de ça dix ans : celle d’établir une société de distribution à Saint-Pétersbourg. Une société qui est en revanche obligée de se fournir en fromages biélorusses. Pour ceux fabriqués à Põltsamaa, il faudra encore attendre.

L’embargo court jusqu’à la fin de cette année, et pourrait être à nouveau prolongé. Mais pour l'ancien ministre Ivari Padar, si d'aventure il était levé, il s'agirait de ne pas reproduire les erreurs du passé.

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