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Politique agricole commune (PAC): le «choc culturel» Mayotte-Bruxelles

media Mamoudzou, chef-lieu du 101e département de France, Mayotte. Avec son marché couvert, tout à droite sur la photo. RFI/Igor Gauquelin

Ces dernières années, Mayotte n'est pas seulement devenue le 101e département de France. Elle est aussi devenue une « région ultrapériphérique » de l'Union européenne, ainsi qu'un territoire bénéficiaire de la Politique agricole commune. Pour « l'île aux parfums », située dans l'océan Indien, le passage à l'heure bruxelloise représente un sacré changement. C'est la phase du rodage.

De notre envoyé spécial à Mamoudzou,

Ville de Sada, sur la côte occidentale mahoraise. En bas d'un dédale de rues colorées toutes en vallons, non loin de la plage et de la mosquée, les badauds achètent leurs fruits et légumes pour la semaine. Les éleveurs vendent aussi des œufs. Le dimanche, ici, c'est le jour du marché. Et malgré la saison des pluies, le soleil est là.

Soulaimana Noussoura se promène en famille. Aimantant tous les regards, le président local du Conseil représentatif des Français de l’Outre-mer (Crefom) marche entre les stands avec son livre à la main, Mobilisation pour Mayotte. Un plaidoyer pour un « plan Marshall » insulaire basé sur sa propre expérience.

Le fils de l'ancien mufti, fonctionnaire de métier, est une sommité locale. Il a notamment participé au document stratégique « Mayotte 2025 ». Il invite RFI à discuter d'agriculture autour d'un chausson aux pommes fait maison, dans une boulangerie-pâtisserie de Sada représentative de ce qu'il souhaite pour son île.

« Mobilisation pour Mayotte », plaidoyer pour la mobilité

L'agriculture fait partie des axes de la pensée toute en mobilité de Soulaimana Noussoura. « Mayotte est un avantage pour la métropole, explique-t-il. Le développement de demain, c'est l'Afrique ; la croissance de demain, c'est l'Afrique. Les Mahorais peuvent aider à exporter la France sur ce continent. »

Selon lui, « il faut développer une production de haute qualité ici ». Diversifier, exporter, mais avant tout impulser : « Il faut un chef d'orchestre. Il ne faut pas qu'il dorme ; sinon, les musiciens dorment aussi. » L'un de ses chevaux de bataille ? La restauration scolaire. Il voudrait que Mayotte prépare 100 000 plateaux repas par jour en lieu et place des actuelles collations.

Le fonctionnaire imagine l'effet « boule de neige » qu'aurait son idée dans le monde paysan notamment : « Cela mobiliserait au moins 15 000 personnes. Cela impulserait sur le marché traditionnel, non conventionnel. Si on planifie l'offre, si on n'attend plus que la goyave tombe d'elle-même, on obtient plus que prévu. Alors, il faut écouler, trouver de nouveaux débouchés. »

Soulaimana Noussoura, auteur de «Mobilisation pour Mayotte», livre-plaidoyer où il défend l'idée d'un plan Marshall pour son île. RFI/Igor Gauquelin

Politique agricole commune : l'ambition européenne de Mayotte

Mayotte baigne dans la polyculture et l'agroforesterie. Le tourisme se développe autour des traditionnels « jardins mahorais ». Mais de nombreuses denrées restent auto-consommées, les Mahorais ont plusieurs métiers, et la désaffection des jeunes pour les métiers agricoles est réelle.

L'enjeu, c'est de créer une dynamique dans ce secteur vivrier très peu structuré, pour faire émerger plus d'acteurs vivant de leur travail de manière raisonnée. Et ainsi, développer un vrai marché local assurant la sécurité du consommateur et réduisant la dépendance vis-à-vis des importations, pour exporter plus in fine.

Dans ce schéma, la tâche de « chef d'orchestre » incombe désormais grandement à l'Europe. En 2014, Mayotte est en effet devenue une « région ultrapériphérique » de l'UE, une « RUP »  . Et la même année, la fameuse PAC, bien connue des Européens mais aussi des Africains, débarquait sur l'île.

→ A relire, écouter et voir sur RFI : Des aides européennes pour les jardins mahorais

Ici, la Politique agricole commune, ce sont d'abord les fonds de soutien à la production, le « 1er pilier » (Posei). Un versement annuel en fonction de la taille des parcelles. La Direction de l’alimentation, de l’agriculture et de la forêt de Mayotte (Daaf) explique s'être appuyée dessus pour insérer des Mahorais dans la Mutualité sociale agricole (MSA).

« On se donne pour objectif d'arriver à 2 000 personnes qui déclarent leur surface, s'enregistrent au centre de formalité des entreprises et obtiennent la MSA », relate le numéro deux de la Daaf, Bertrand Wybrecht. Mais d'expliquer qu'un « gros couac » survenu l'an passé dans toute la France retarde lourdement les versements actuellement.

De quoi jeter la suspicion parmi les agriculteurs mahorais, comme RFI l'a constaté. L'arrivée des fonds a pris un tel retard qu'un mouvement social a éclaté. « Les structures sont encore fragiles, elles ne peuvent pas toujours se permettre d'attendre les fonds du 1er pilier six mois de trop », explique-t-on du côté du lycée agricole de Coconi, au centre de l'île.

Marché aux fruits et légumes au niveau de Dembéni et Tsararano, à Mayotte. RFI/Igor Gauquelin

Le deuxième pilier de la Politique agricole commune

Outre les 2 à 3 millions d'euros alloués au 1er pilier - cela pourrait monter à 6 millions à terme, quand tout sera rentré dans l'ordre -, la PAC inclut aussi le versement de fonds pour la modernisation des infrastructures et des outils de production des agriculteurs. C'est le 2e pilier (PDR) : 80 millions d'euros prévus pour les années à venir, dont 60 millions en aides Feader.

« Ici, il n'y a que 200 exploitations comparables à ce que l'on trouve à La Réunion et en Europe. L'idée, c'est de miser sur les coopératives et les exploitations de taille intermédiaire - environ 2 000 actuellement -, pour qu'elles se développent vers une production commerciale, se mettent aux normes et s’insèrent dans des filières », explique le numéro deux de la Daaf.

L'Europe n'avance pas l'argent, elle rembourse. Il faut donc se tourner vers les banques et/ou avoir de l'apport personnel. « L'autofinancement n'est pas forcément un problème ; les prêts peuvent aller jusqu'à 90 %. Mais il manque peut-être, pour aider Mayotte spécifiquement, un dispositif de préfinancement avec des garanties mutuelles, des risques financiers partagés », complète une cadre du lycée agricole.

L'agriculture mahoraise, un secteur impacté par les migrations

Difficile de faire entrer Mamoudzou dans les clous de Bruxelles. Avant 1975, les Comores étaient intégralement françaises. Seule Mayotte l'est restée. Aussi, chaque année actuellement, 20 000 Comoriens viennent y tenter leur chance, surtout depuis l'île d'Anjouan. Soit l’équivalent de près d’un dixième de la population locale.

La densification paraît sans fin, et chamboule tout, y compris l'agriculture. « Ce sont les Anjouanais, les " esclaves ", qui nourrissent Mayotte à 90 % », grince un petit agriculteur. « Le but est de développer le secteur tout en évitant la catastrophe écologique qu'a connu la métropole il y a un demi-siècle. Mais compte tenu les arrivées clandestines, c'est difficile de surveiller », explique-t-on du côté du lycée agricole.

Exemples : l'utilisation des produits phytosanitaires dans les parcelles plus ou moins sauvages de cette petite île très forestière, ou encore l'épidémiosurveillance des bêtes. En effet, lorsque des Comoriens amènent leurs animaux avec eux sur les barques pendant la traversée depuis Anjouan, dur de les contrôler ensuite.

De l'île aux parfums vers des productions plus maraîchères

« Lampedusa de l’océan Indien », l'expression est désormais consacrée à Mayotte. D'autant que le surnom historique des lieux, « l’île aux parfums », ne correspond plus vraiment à la réalité tant les cultures d’ylang-ylang et de vanille, les fiertés locales, sont en recul (voir le Programme de développement rural de Mayotte 2014-2020).

A Coconi, l’endroit où l'on transformait autrefois la vanille a d'ailleurs changé de main. Désormais, c'est un syndicaliste du Mouvement de défense des exploitants familiaux (Modef) qui fait l'accueil sur place, en sa qualité de président de la Coopérative avicole de Mayotte (Comavi), la « coop » des œufs et de la chair de poulet.

C'est elle, avec son président Ali Ambody, qui occupe désormais ce lieu hautement symbolique de l'île de Mayotte. « La vanille, l’ylang-ylang, c'est en voie de disparition, confirme l'intéressé. Cours mondiaux, produits de synthèse... Les agriculteurs mahorais sont vieux ici, ils se sont découragés », décrypte-t-il.

Aides publiques : la nostalgie vis-à-vis du système précédent

Pour la Comavi, en revanche, les choses vont « plutôt dans le bon sens », concède M. Ambody. La puissance publique et l'Europe sont là pour l'apport de compétences humaines et le remboursement des projets de modernisation. La capacité du centre de conditionnement pourrait doubler.

La Comavi veut aussi une casserie, « pour ne pas gâcher les surplus » et développer d'autres débouchés. Mais le syndicaliste a des griefs. « On n'a pas de laboratoire d'analyse, se plaint-il notamment. L'un de nos adhérents a été touché par la salmonelle, il a fallu tuer 14 000 poules. Comme on n'a pas vraiment d'abattoir sur l'île, on a fait ça à la Mahoraise. » Autrement dit en plein air.

Au dehors, Ali Ambody montre du doigt les cocotiers. « La coco, c'est devenu l'or noir du Brésil. Or, ici, il n’y a qu’à se baisser pour la ramasser. Pourquoi l'Europe ne met-elle pas les moyens pour une usine de transformation ? », interroge-t-il, avant de lancer : « Je préférais l'ancien système, quand c'était l'Etat qui gérait les aides. »

Ali Ambody, président de la Comavi, sous les cocottiers mahorais de l'ancien site de transformation de la vanille. RFI/Igor Gauquelin

La nostalgie des préfinancements d'avant la PAC

Indépendemment des coopératives, cœur de cible de la stratégie de modernisation agricole de l'île, beaucoup de Mahorais ont le sentiment que la PAC ne les concerne pas. Un agriculteur évoque les travaux de modernisation qu'il est en train de mener, puis explique qu'il ne demandera même pas les remboursements de l'UE. Officiellement, « c'est trop de paperasse », dit-il.

Un autre explique que sa famille est installée « depuis des générations » sur une parcelle. Mais faute de titre de propriété sur ce terrain domanial, il ne peut pas demander l'aide de l'Europe, carrée sur les questions foncières. Dans cette île africaine et musulmane qu'est Mayotte, pendant longtemps, il n'existait en effet ni cadastre ni titre de propriété.

Mais à la Comavi, ce qu'Ali Ambody regrette par-dessus tout, c'est visiblement l'époque où l'argent arrivait en amont grâce à l'Etat français. « Dès que le dossier de modernisation était finalisé, on touchait 60 % de la somme, se rappelle-t-il. Le reste arrivait quand les travaux étaient déjà bien engagés. »

« Avant 2014, le souci était de préparer Mayotte à l'entrée dans l'UE. Nous avions un dispositif national assez similaire à la PAC. Mais on était moins regardants sur la conditionnalité de ces aides, précise le numéro deux de la Daaf. « Le respect agricole et environnemental, le respect des parcelles cultivées, l'aide aux animaux d'élevage, les conditions de stockage et d'utilisation des produits phytosanitaires, c'est un cadre très européen, ça. »

La face cachée de « l'île aux parfums »

Au-delà de la difficulté que représente le montage d'un dossier pour des agriculteurs souvent illettrés - il existe des moyens de se faire aider -, ou du respect des normes drastiques liées aux versements des aides de la PAC, si l'UE ne préfinance pas les projets, c'est aussi parce qu'elle méfie des acteurs susceptibles de détourner les fonds.

« Depuis que la PAC a été mise en place, plus grand-chose ne bouge, en fait, constate un petit agriculteur blanc de l'île, un locataire. Parce que plus personne ne peut voler l'argent, et que c'est le système bancaire qui gère tout. » Et de dénoncer une atmosphère globale de « magouilles et compagnie » qui règnerait sur l'île, où « quelques familles » feraient encore la loi selon lui.

A tout le moins, de mauvaises habitudes ont été prises à Mamoudzou par le passé. En témoignent les problèmes de masse salariale de la fameuse Chambre de l’agriculture, de la pêche et de l’aquaculture (Capam) de Mayotte. Ou encore la situation de son ancien président, Dani Salim, inquiété avec deux autres personnes par la justice pour escroquerie, recel de biens, faux et abus de confiance.

L'impérieuse obligation d'adapter les politiques européennes au local

Malgré les complications dues à la période du rodage et au choc culturel, parmi les agriculteurs mahorais, certains disent cependant qu'il faut accepter les nouvelles règles du jeu. C'est le cas de Mohamed Boinahery, président de la coopérative des éleveurs de bovins (Coopadem), qui nous reçoit au restaurant à Combani.

« L'Europe a peur que l'argent soit détourné. Mais il ne faut pas revenir en arrière pour autant, il faut continuer à avancer. Dans l'ancien système, on formait des assistés. Maintenant, on veut des gens responsables. Il y a des exploitations en voie de développement, quand d'autres ne pourront jamais se responsabiliser et attendront toujours le social », résume cet ancien de la Légion étrangère.

Avant, « personne ne voulait rien améliorer alors qu'on savait que Mayotte serait bientôt un département dans l'UE. Ensuite, contrairement à la Roumanie, il n'y a pas eu de période de conditionnement, de préparation. D'un coup, c'était la PAC », se rappelle-t-il, plaidant en faveur d'un système approfondi, adapté au local, pour éviter les blocages actuels.

Mohamed Boinahery, président de la Coopadem et membre de la Coopac, dans son exploitation. RFI/Igor Gauquelin

Les revendications des régions ultrapériphériques

« En sept ans de présence, confie une cadre du lycée de Coconi, j'ai vu beaucoup de choses avancer à Mayotte. La MSA se structure. Il y a aussi le fonds de formation Vivea, le développement du poids des agriculteurs dans l'économie de Mayotte. Les coopératives gagnent en compétences. Mais il reste du chemin, et il y a beaucoup de défis. Ils ne sont relevés que petit à petit. »

« La demande augmente en permanence avec la démographie, ajoute notre interlocutrice. Le secteur a toujours un train de retard. » Anne Perzo-Lafond, rédactrice au Journal de Mayotte, le confirme : « Le passage de l’ère des subventions à l’ère européenne est très difficile. » Et de rappeler que d'autres « RUP » connaissent des situations similaires, concernant l'agriculture parmi d'autres sujets sensibles.

Les RUP viennent d'ailleurs d'en faire part à la Commission européenne via un mémorandum. Elles demandent une mise en cohérence des politiques qui les concernent, qui s'empilent, et qui les inquiètent vis-à-vis de la concurrence de leurs voisins. Mayotte attend désormais la réponse. « L'île aux parfums » espère que l'équipe Juncker l'aidera à défricher son long chemin vers l'intégration agricole.

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