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    Europe

    [Reportage] L'Estonie, un modèle encore imparfait d'e-démocratie

    media Une électrice estonienne de Tallinn s'apprête à voter par internet, lors des élections législatives de 2011. RAIGO PAJULA / AFP

    En France, dimanche 11 juin, quelque 47 millions d’électeurs sont appelés à se déplacer dans leur bureau de vote pour désigner leur future Assemblée nationale. Se déplacer, c’est justement ce que n’ont pas besoin de faire les Estoniens dans pareil cas. Alors que les Français de l’étranger - les seuls à pouvoir en bénéficier -, ont été interdits de vote par Internet pour le scrutin qui s’annonce, en raison de possibles cyber-attaques, comment se débrouillent les électeurs de ce petit Etat balte, accroché à un voisin russe auquel on prête toutes les manigances électroniques ? Reportage.

    De notre envoyé spécial à Tallinn,

    « La perle balte » du digital, le pays du « tout-numérique », la « startup nation »… Quand la presse française évoque l’Estonie et son rapport à Internet, c’est rarement sans une pointe d’excitation. Et il y a franchement de quoi être séduit par les prouesses de cet Etat balte de 1,3 million d’habitants qui a su s’émanciper de l’URSS, il y a plus d’un quart de siècle, en se délestant d’une pesante bureaucratie en quelques lignes - d’accord des millions - de code.

    Si bien qu’aujourd’hui, le gouvernement estonien peut avancer fièrement des chiffres qui n’ont rien, eux, de virtuel : record mondial du nombre de startups par habitant, un secteur numérique qui pèse pour 6,8 % du PIB, près de 2 000 services disponibles en ligne. Services qui ont fait économiser, en 2014 par exemple, près de sept millions de jours de travail, selon la Banque mondiale.

    Mais l’Estonie n’a pas simplement numérisé son administration, elle a également fait de ses internautes, des électeurs. Avec succès : lors des dernières élections législatives, en 2015, près d’un tiers des votants ont préféré la souris à l’isoloir. Nous sommes donc loin des atermoiements français qui ont finalement conduit, en mars dernier, le ministère de l’Intérieur à interdire aux Français de l’étranger de voter par Internet pour les législatives qui s'annoncent, contrairement à ce qu’il s’était passé en 2012.

    Défilé de chefs d’Etat

    L’Estonie est naturellement devenue un modèle dont toute l’Europe souhaite s’inspirer. De passage dans la capitale, des dirigeants de tout le continent, dont la chancelière allemande Angela Merkel, n’ont pas manqué de faire un détour par le « showroom » E-Estonia, situé dans le sud de Tallinn, un espace où l’on vend le « government-as-a-service » à la sauce estonienne. Tous sont entrés dans ce décor fait de bois scandinave et d’écrans tactiles, à l’atmosphère épurée évoquant cette transparence dont le gouvernement souhaite donner des gages à chaque visiteur.

    « Tout cela relève de la mentalité des citoyens, de leur confiance ou non en leur gouvernement, assure Indrek Onnik, l’un des responsables d’E-Estonia. Je ne pense pas que technologiquement parlant, ce soit compliqué d’instaurer ce système à plus grande échelle. Mais notre façon de voter repose sur un modèle unique d’identification, la carte d’identité numérique. Et il faut avoir ce type d’identification, car si vous vous reposez simplement sur un mot de passe, envoyé par mail, vous n’avez aucune garantie de sécurité. »

    La carte d’identité numérique est en effet le sésame qui donne accès à toute l’architecture de services mis en place en Estonie depuis le début des années 2000. De la taille d’une carte de crédit, elle fait figure de permis de conduire comme de carte vitale, permet autant de prendre les transports en commun dans la capitale que de s’inscrire à l’université. Voter ne prend alors que quelques secondes : on insert sa carte dans un lecteur acheté pour quelques euros, on télécharge l’application de vote et on s’identifie à l’aide d’un code pin à quatre chiffres. L’électeur reçoit alors la liste des candidats et valide son choix à l’aide d’un second mot de passe. Depuis 2013, un troisième garde-fou a été mis en place, un « QR code » à scanner est envoyé en fin de processus pour démontrer que le vote a été enregistré correctement.

    Enfin, pour éviter les votes sous contraintes, il est possible de voter autant de fois que l’on veut dans la période dédiée (du dixième au quatrième jour précédant le scrutin), bien que seul le dernier vote compte. Le jour de l’élection, l’électeur ayant déjà voté sur son ordinateur peut également invalider sa décision en déposant un bulletin, bien réel celui-là, dans l’urne.

    Débat récurrent

    Malgré cette débauche de mesures censées rassurer la population, le débat sur la sécurité du e-vote est récurrent dans le pays. Le « modèle estonien » est depuis longtemps interrogé par ses universitaires et mobilise particulièrement la communauté « hacktiviste », surtout à l’heure où les accusations de cyber-ingérences russes dans des élections étrangères vont bon train.

    Märt Poder est l’un d’eux. Depuis Tartu, dans le sud du pays, où il réside, ce héraut de la transparence sur Internet, membre de plusieurs organisations militantes de l’« Open Data » en Estonie, observe les débats, et y participe parfois non sans froisser les autorités. Pour lui, s’il est assurément précurseur, le système mis en place voici 12 ans est à parfaire. Surtout, il demande à ce que tout développement technologique du vote par Internet fasse l’objet d’un droit de regard permanent de la part de la société civile et des observateurs internationaux. « Ils sont en train de mettre en place un nouveau logiciel pour voter lors des prochaines élections [les municipales en automne, ndlr], et il y a peu de communication, de transparence autour du processus d’élaboration, déplore-t-il. Si nous mettons en place un mauvais cadre, nous serons sûrement bloqués avec pour les dix ans à venir. »

    Dans le «showroom» E-Estonia sont présentées les innovations du pays en matière de gouvernance numérique. RFI / Marc Etcheverry

    Dans la sphère politique, le vote par Internet n’a pas non plus suscité que de l’enthousiasme. Le Parti du centre en a même fait un thème de campagne au fil des élections. « Nous ne sommes pas paranoïaques, nous soulevons simplement des questions », souhaite d’emblée relativiser Marko Sorin, député de cette formation qui capte l’essentiel de l’électorat pro-russe du pays. Et l’élu du district de Pärnumaa (sud-ouest) de citer en exemple la dernière présidentielle américaine pour affirmer que « les ordinateurs ne sont jamais sûrs ». L’Estonie n’a d’ailleurs pas besoin de référence étrangère en la matière, ayant été victime de ce qui est considéré comme le premier acte de cyberguerre de l’Histoire, il y a tout juste dix ans. Au printemps 2007, de nombreux services administratifs étaient « tombés » à la suite de l’incursion de hackers soupçonnés d’être téléguidés par le Kremlin.

    Marko Sorin pointe surtout du doigt la supervision du système de vote électronique : « Le vote papier est contrôlé par des centaines de personnes, et est donc difficile à manipuler. Le e-vote, lui, n’est pas autant contrôlé. Il n’y a qu’un comité de six personnes et nous devons les croire. Je ne dis pas qu’il ne faut pas, mais nous ne sommes pas sur la même échelle. »

    Des critiques que l’on entend, du côté des promoteurs du système de vote estonien, mais que l’on met plutôt sur le compte de la manoeuvre politique : « Si vous regardez les statistiques, l’électorat du Parti de centre n’est clairement pas celui qui vote le plus par Internet. » Quant au risque de piratage, si on reconnaît que le risque zéro n’existe pas, on affirme qu’aucune attaque n’a été répertoriée lors de la décennie écoulée. Il s’agirait donc plus de craintes - comme lorsqu’en 2014, des experts internationaux avaient affirmé avoir découvert des failles dans le système de vote estonien - que de faits avérés.

    Une gouvernance numérique en quête de sens

    Ce qu’on ne peut pas nier en revanche, du côté des autorités, c’est que « e-vote » ne signifie pas pour autant « e-démocratie ». D’abord, car le vote par Internet n’a pas vraiment ramené « dans le droit chemin » les électeurs qui boudaient les urnes. « Cet argument n’a d’ailleurs jamais été mis en avant lors de l’introduction du e-vote, regrette une étude officielle réalisée en partenariat avec la Comité électoral national estonien. C’était plutôt perçu comme un moyen supplémentaire de faire participer le citoyen à la vie politique. »

    A l’Institut français de Tallinn, Geoffroy Berson, chargé de mission innovation numérique et observateur des avancées technologiques dans le pays, précise : « Jusqu'à présent, l'approche des Estoniens a été très pragmatique, l'efficacité de leurs services se calculant en gains de temps ou en points de PIB. La réflexion sur le rôle actif des citoyens a été moins présente, même si les discours évoluent. »

    Par ailleurs, le succès du vote par Internet cache les faiblesses d’autres projets ayant trait à la « gouvernance numérique ». C’est en tout cas ce qu’a démontré une étude publiée l’année dernière par trois chercheurs de l’Université technologique de Tallinn, évoquant ainsi un « paradoxe estonien ». Depuis le début des années 2000, l’Estonie a lancé des initiatives pour intégrer les citoyens dans le processus d’élaboration des lois (TOM en 2001, Osale.ee en 2007) ou d’amendement de celles-ci (People’s Assembly en 2013). Les universitaires notent ainsi que tous ces projets ont rencontré un « succès mitigé », évoquant la faible participation, la monopolisation des espaces d’expression par un noyau d’utilisateurs et l’incapacité à attirer des populations d’horizons divers.

    Des critiques qui n’entament pas l’optimisme du gouvernement. « Pendant toutes ces années de transformation, l’Estonie a toujours senti le soutien de nos partenaires internationaux. Nous sommes maintenant particulièrement fiers de pouvoir donner quelque chose en retour, déclarait encore il y a quelques jours la présidente du pays, Kersti Kaljulaid à l’ouverture de la Conférence sur la e-gouvernance à Tallinn. Ce que l’Estonie a à offrir au monde est notre expérience dans le fonctionnement d’une société numérique. » A l’heure où les Britanniques comme les Français, en pleine période d’élections législatives, sont toujours privés de vote électronique, la fascination pour les réalisations du petit Etat balte n’est pas près de s'estomper.

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