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    Europe

    Dix ans d’indépendance: comment peut-on être Kosovar?

    media Un Albanais du Kosovo se tient à côté des drapeaux de l'Albanie et du Kosovo, à Pristina, le 16 février 2018. Armend NIMANI / AFP

    Le Kosovo célèbre samedi les dix ans de sa proclamation d’indépendance du 17 février 2008. Mais l’ambiance est morne dans un pays plombé par un chômage massif, rongé par la corruption, où l’exode représente souvent la seule perspective d’avenir pour les jeunes. L’identité kosovare demeure elle-même toujours incertaine.

    À quelques jours de la fête du dixième anniversaire de l’indépendance du Kosovo, une nouvelle « querelle du drapeau » a enflammé Pristina. Mardi soir, les services du ministère de l’Administration locale sont venus descendre l’immense drapeau albanais rouge et noir qui flottait au-dessus du rond-point d’entrée dans la capitale, pour le remplacer par la bannière jaune et bleu du Kosovo. Non sans peine. Arrivés sur les lieux, ils ont constaté que le drapeau prévu à cet effet avait été volé dans leur camion, tandis que plusieurs dizaines de citoyens s’étaient rassemblés pour dénoncer cette initiative.

    Le drapeau albanais avait été hissé à l’entrée de Pristina en 2014, à l’initiative de la mairie, que venait d’emporter le mouvement d’opposition Vetëvendosje, attaché à affirmer l’identité albanaise du Kosovo. Son remplacement a été décidé par le Premier ministre. « Il s’agit d’une marque de respect pour l’État du Kosovo, à l’occasion des commémorations du dixième anniversaire de l’indépendance. C’est avec ce drapeau que nous cherchons à être reconnus internationalement », a expliqué Ramush Haradinaj. Les protestataires indignés, eux, accusent le gouvernement de « tolérer que flottent au Kosovo des drapeaux serbes, mais pas le drapeau albanais ».

    La querelle peut sembler picrocholine, mais elle résume tous les défis et toutes les contradictions du jeune État. Dix ans après sa proclamation d’indépendance, le Kosovo n’est en effet toujours reconnu que par 115 pays dans le monde sur 197. Ces dernières années, il a pu enfin adhérer au Comité olympique et à la plupart des fédérations sportives internationales, mais les portes des Nations unies lui sont toujours fermées, tout comme celles du Conseil de l’Europe ou de l’OSCE, en raison du veto russe. Alors même que l’Union européenne a déployé la mission Eulex, supposée aider le Kosovo dans la construction d’un État de droit, cinq de ses États membres ne le reconnaissent toujours pas comme un État indépendant - Chypre, l’Espagne, la Grèce, la Roumanie et la Slovaquie. Et bien sûr, la Serbie conteste toujours l’indépendance proclamée par son ancienne province.

    Tensions et cohabitation avec la Serbie

    Le « dialogue » poussivement mené entre Belgrade et Pristina sous l’égide de l’Union européenne depuis 2011 n’a pas apporté beaucoup d’évolutions concrètes. Les quelques 100 000 Serbes des enclaves disséminées à travers le Kosovo et de la zone nord, contiguë à la Serbie, vivent toujours dans un univers parallèle. Les institutions de Pristina y cohabitent avec celles de Belgrade, qui continue de verser les salaires de certains fonctionnaires, les pensions de retraite ou les aides sociales. Dans les écoles serbes, qui suivent les programmes de Belgrade, les enfants apprennent toujours que le Kosovo est une province méridionale de Serbie. Si les habitants des enclaves sont obligés de « composer » avec les institutions de Pristina, le secteur nord reste coupé du reste du pays et c’est bien le drapeau de la Serbie qui flotte à tous les coins de rue.

    L’écrivain et journaliste Migjen Kelmendi, ardent défenseur de l’identité kosovare, veut croire que le Kosovo pourra bientôt fonctionner comme un « Etat citoyen », réunissant toutes les communautés nationales qui le composent – les Albanais, les Serbes, mais aussi les plus petites minorités, comme les Roms, les Turcs ou les Bosniaques. Sur le terrain, cela tient encore pour l’instant du vœu pieux. « Samedi, nous aurons deux drapeaux, le drapeau de l’État, c’est-à-dire le drapeau du Kosovo, et le drapeau national, c’est-à-dire le drapeau albanais. Nous sommes heureux que le Kosovo soit libre, que ce soit un Etat indépendant, mais nous restons d’abord et avant tout des Albanais », explique Afërdita, une enseignante de Pristina. Beaucoup d’Albanais demeurent attachés à la perspective d’une « réunification nationale » avec l’Albanie. Surtout, beaucoup de citoyens estiment que le nouvel État n’a pas rempli ses promesses.

    Pauvreté et corruption

    « Qu’est-ce que nous pouvons fêter ? Le Kosovo est toujours aussi pauvre, il est sous la coupe des mêmes élites, toujours plus proches des milieux criminels, depuis la guerre. Pour nous, les jeunes, il n’y a aucun avenir », s’indigne Merita, qui travaille dans un magasin de vêtements de Prizren, la deuxième ville du pays. De fait, à peine 40 % des actifs ont un emploi et la corruption est endémique à tous les niveaux de la société. Même les chirurgiens, sous-payés dans les hôpitaux publics, n’opèrent pas sans demander une petite « enveloppe ». Aujourd’hui, le Kosovo importe 90 % des biens de consommation et ne survit que grâce aux subsides qu'envoie la diaspora aux proches restés au pays. Dans ces conditions, l’exode apparaît plus que jamais comme la seule solution d’avenir.

    Les diplômés sont bien sûr les premiers à partir, mais le phénomène touche toutes les catégories sociales, toutes les tranches d’âge. À l’hiver 2014-2015, pas moins de 100 000 personnes ont quitté le pays en quelques mois, soit 7 % de la population totale, un mouvement d’exode encore inédit en temps de paix sur le continent européen. Le phénomène se poursuit, plus discrètement. Le Kosovo est aujourd’hui le dernier pays des Balkans toujours soumis au régime des visas pour entrer dans l’espace Schengen, mais de multiples filières clandestines de migrations fonctionnent à plein, tandis que l’Allemagne, en quête de main d’œuvre, offre facilement des visas de travail. Cet exode vide le Kosovo de ses forces vives, mais les politiciens qui monopolisent le pouvoir depuis la fin de la guerre ne s’en inquiètent guère : ces départs atténuent un peu la pression sociale qui risquerait, à tout moment, de faire exploser le Kosovo.

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