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    Moyen-Orient

    Mercenaires russes tués en Syrie: la polémique enfle à Moscou

    media Attentat à la voiture piégée sur la rive est de l'Euphrate (photo d'illustration). STRINGER / AFP

    Le gouvernement russe refuse de reconnaître leur existence, mais ils seraient plus de 1 500 à se battre en Syrie, pour le compte de compagnies privées. Le 7 février dernier, un bataillon entier de mercenaires a été pris sous le feu de l’aviation américaine. Et le bilan, très lourd, a contraint les autorités à sortir partiellement de leur silence.

    De notre correspondant à Moscou,

    C’est une affaire dont le Kremlin se serait volontiers passé, et un fiasco militaire qui permet de lever un coin de voile sur le rôle des mercenaires russes en Syrie. Dans la nuit du 7 au 8 février, un bataillon de paramilitaires s’aventure à l’est de l’Euphrate, au-delà de la ligne censée séparer les zones d’influence russes et américaines en Syrie. Leur objectif : un puits de pétrole contrôlé par des combattants kurdes. Très vite, l’opération tourne au désastre : l’aviation américaine intervient massivement et lamine le bataillon. «  Les mercenaires pensaient peut-être que les Kurdes seraient trop occupés par l’offensive turque sur le canton d’Afrin pour défendre cette position, et qu’ils auraient le temps de s’en emparer avant que les Américains n’interviennent, estime Ruslan Leviev, fondateur du CIT (Conflict Intelligence Team), un collectif recensant les pertes militaires russes en Ukraine et en Syrie. « Ils ont eu tort, et ont subi de très lourdes pertes : nous n’avons pu confirmer que dix décès avec une certitude absolue, mais nous pensons qu’en tout ce sont au moins 80 mercenaires qui ont été tués. »

    Fiasco meurtrier

    Selon l’armée américaine, les frappes ont fait une centaine de morts et plusieurs centaines de blessés. Plusieurs sources, citées par la presse russe et occidentale, avancent un bilan encore plus lourd. Ainsi, selon le témoignage d’un paramilitaire russe recueilli par France 24, plus de 230 mercenaires auraient perdu la vie dans les combats. Pourtant, à ce jour, les autorités russes n’ont reconnu la mort que de cinq ressortissants.… Un aveu du bout des lèvres, qui intervient tardivement et qui témoigne de l’embarras du gouvernement et de l’armée. Car, officiellement, la Russie ne reconnaît pas l’existence de ces mercenaires, et a fortiori leur déploiement en Syrie. « L’objectif de la Russie est de minimiser les pertes subies dans le conflit syrien, analyse Ruslan Leviev. C’est pour cela qu’elle utilise des mercenaires, et qu’elle passe par le groupe Wagner, cette compagnie privée qui a opéré en Ukraine à partir de 2015. La Russie utilise des mercenaires, mais elle ne le reconnaîtra jamais officiellement. »

    Confronté au mutisme de l’armée et du gouvernement, ce sont les proches des mercenaires tués en Syrie qui se manifestent, auprès du CIT, ou des médias russes et étrangers. « Les autorités ne nous disent absolument rien, nous explique Dmitri Loginov, dont le père Vladimir a trouvé la mort dans les combats du 7 février. Tout ce que nous savons, c’est qu’ils devaient s’emparer d’un puits de pétrole, et qu’ils ont été bombardés par les Américains. En dehors de cela nous n’avons aucun détail, aucune précision. »

    Une présence de plus en plus embarrassante

    Plusieurs questions taraudent, depuis le 7 février, les observateurs et les proches de ces mercenaires morts pour le contrôle d’un puits de pétrole. Pourquoi se sont-ils aventurés dans une zone surveillée par l’aviation américaine ? Pourquoi ont-ils tenté un raid nocturne alors même que l’armée américaine excelle dans le combat de nuit ? Enfin, et surtout, l’armée russe était-elle au courant du lancement de cette opération ?

    « Il est possible que l’armée russe ne fût pas informée, estime Ruslan Leviev, car les relations entre le groupe Wagner et le ministère russe de la Défense se sont dégradées depuis 2017. Il y a de plus en plus d’informations qui circulent sur ces compagnies paramilitaires russes, et leur présence en Syrie devient donc de plus en plus embarrassante pour les autorités. Celles-ci ont donc tendance à prendre leurs distances avec elles. D’où un manque de coordination qui pourrait être à l’origine de ce fiasco. ». Faute d’avoir su à temps que des mercenaires russes allaient tenter un coup de main du mauvais côté de l’Euphrate, l’armée russe n’aurait pas pu prévenir l’état-major américain et éviter que la colonne se fasse tailler en pièces.

    Manque d’expérience

    En Syrie, les mercenaires russes sont de plus en plus affectés à des missions de « sécurisation » des installations pétrolières – et de moins en moins aux opérations militaires de « reconquête de territoires » face à la rébellion syrienne. Un rôle moins dangereux… En théorie du moins, car le contrôle des installations pétrolières et gazières syriennes peut être l’enjeu de batailles meurtrières – en témoigne le très lourd bilan du 7 février.

    Leur rôle a évolué, leur profil également. A l’origine, les recrues du groupe Wagner étaient d’anciens militaires, qui avaient combattu en Afghanistan ou en Tchétchénie. Désormais, ce sont des recrues moins expérimentées qui s’engagent. « Nombre d’entre eux sont allés dans le Donbass, en Ukraine, mais leur formation militaire est très limitée, détaille le fondateur du Conflict Intelligence Team. En Ukraine, le conflit est gelé, donc la plupart ne se sont pas vraiment battus. En général, ils ont eu une formation militaire d’un mois, et c’est tout. »

    En Ukraine, le projet pro-russe pouvait servir de motivation première – en Syrie, l’objectif des mercenaires est avant tout de gagner de l’argent. « Certains, après l’Ukraine, ont du mal à renouer avec la vie et civile, c’est pour cela qu’ils repartent en Syrie, explique Ruslan Leviev. Mais la plupart d’entre eux sont recrutés dans des régions sinistrées d’un point de vue économique. Et la solde du mercenaire, de 100 000 à 200 00 roubles (de 1 500 à 3 000 euros), cela représente énormément d’argent pour eux. »

    Silence officiel

    Depuis le 7 février, au sein de la classe politique russe, des voix s’élèvent pour que Moscou reconnaisse la présence de ces mercenaires en Syrie. Et un projet de loi a été présenté à la Douma, la chambre basse du Parlement, pour qu’un statut soit adopté. En attendant, les autorités continuent de verrouiller la communication sur les évènements du 7 février, et sur la présence de paramilitaires russes en Syrie. Pour les familles des mercenaires tués au combat, ce silence ajoute encore à la souffrance d’avoir perdu un proche. « Mon père et les mercenaires tués en Syrie sont des citoyens russes, souffle Dmitri Louginov, cela me paraîtrait normal que le gouvernement reconnaisse leur existence. Mais je doute qu’ils le fassent, et je le regrette profondément. »

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