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    Europe

    Pologne: «Mars 1968 a joué un rôle très important pour les luttes à venir»

    media Adam Michnik dans son bureau du journal «Gazeta Wyborcza», à Varsovie, le 9 mars 2018. RFI / Marc Etcheverry

    Ce mois de mars, la Pologne commémore les cinquante ans de la répression, aux relents antisémites, du soulèvement étudiant de 1968. Adam Michnik, ancienne figure de Solidarnosc, était l’un des étudiants par lesquels la révolte a débuté. Aujourd’hui à la tête du plus important quotidien du pays, il revient sur ces évènements, prémices aux révoltes anti-communistes des années 1980.

    De notre envoyé spécial à Varsovie,

    RFI : L’élément déclencheur de la révolte étudiante de mars 1968, c'est l’interdiction de la pièce du grand poète romantique Adam Mickiewicz, Les Aïeux. Que représente cette pièce pour les Polonais ? Auriez-vous pensé que son interdiction puisse entraîner un tel mouvement de colère ?

    Adam Michnik : Je m’exprime ici à double titre. D’abord, comme participant à ces évènements. Mais comme je suis historien de formation, j’ai aussi un regard historique sur ceux-ci.

    Interdire [de jouer] Mickiewicz en Pologne, ce serait comme interdire de jouer Molière ou Victor Hugo en France. C’est une icône de la culture nationale. Et Les Aïeux, c’est un spectacle de révolte. C’est le récit de jeunes gens qui ont monté un complot contre le tsar de Russie, et qui pour cette raison, ont été réprimés. Les réactions du public à ce spectacle, c’était d’un côté un enchantement, doublé d'un soutien très fort [aux protagonistes], mais de l’autre, ce soutien était aussi une déclaration politique. Quand l’acteur qui joue un décabriste, donc un Russe demandant plus de liberté, prononce un vers célèbre de la pièce [« Je connais la liberté que donnent les Moscovites »], cela éveillait l’enthousiasme du public. La première opposition de la jeunesse, ça a été l’opposition à la censure qui avait suspendu ce spectacle, à la confiscation du spectacle par le pouvoir.

    Néanmoins, le mécontentement des étudiants et des intellectuels n’a pas surgi du jour au lendemain. Il y a eu, par exemple, cette lettre ouverte, en 1965, adressée au Parti ouvrier polonais et dans laquelle Karol Modzelewski et Jacek Kuron demandaient une véritable « démocratie ouvrière ». Lettre dont vous avez vous-même participé à la diffusion. Quelles étaient les vraies racines de cette colère étudiante ?

    Il faut avoir une analyse d’un point de vue des générations. C’était la première génération à avoir grandi après la guerre. Cette génération s’était aussi formée intellectuellement après la terreur stalinienne et n’avait pas vécu elle-même la peur du pouvoir.

    A l’université de Varsovie, il y avait un foyer d’étudiants qui contestait le régime mais au nom des valeurs de ce même régime, au nom des valeurs du communisme. Les trois revendications étaient la liberté, la vérité et la confrontation des idéaux du système avec la réalité.

    On nous appelait « Les commandos ». On se rendait à des rassemblements ou des réunions organisés par le pouvoir, et on posait des questions dérangeantes pour les autorités. Par exemple : « qui a assassiné les officiers polonais à Katyń en 1940 ? Pourquoi ont été emprisonnés Jacek Kuron et Karol Modzelewski ? » Effectivement, il existait un ferment [de la contestation] avant 1968.

    Pensiez-encore à l’époque que le régime était réformable ?

    Nous n’avions pas vraiment de perspectives de renverser ce régime, mais on pensait qu’il fallait exercer une pression sur lui pour le réformer, oui.

    Quand on regarde dans les mois qui ont suivi, ce qui s’est passé en Europe de l’Ouest, les influences étaient diverses, les étudiants de mai 1968 s'inspiraient un peu de toutes les luttes. A l'Est, c'était très différent. En mars 68, de quelles expériences vous êtes-vous inspirés ?

    Evidemment, la Tchécoslovaquie était l’expérience la plus proche et toute la Pologne attendait son « Dubček » [Alexander Dubček, réformateur, venait d’arriver au pouvoir à Prague, ndlr]. Concernant la France, nous avions des liens avec des communistes révoltés. Ces trotskystes s’étaient organisés et, effectivement, avaient accueilli avec beaucoup d’enthousiasme la lettre ouverte de Jacek Kuron et Karol Modzelewski. Ils venaient, ils amenaient de la littérature plus ou moins clandestinement, puis repartaient avec d’autres textes. On sentait ce climat de révolte.

    Mais on ne supposait pas qu’à Varsovie, comme ailleurs, il y aurait des mouvements étudiants aussi importants. Ce qui a surpris surtout, c’est la réunion des écrivains polonais qui avaient condamné à la fois la suspension du spectacle Les Aïeux, mais avaient aussi rejeté toute la politique culturelle du régime. Parmi les professeurs d’université également, il y avait un ferment de critiques vis-à-vis du régime, comme chez les historiens Leszek Kolakowski, Bronislaw Baczko, et l’économiste Wlodzimierz Brus.

    La goutte d’eau qui a fait déborder le vase, c’est quand Henryk Szlajfer et moi sommes allés voir le correspondant du journal Le Monde en Pologne, Bernard Margueritte. On lui a parlé d’une part de la suspension du spectacle Les Aïeux, mais aussi du fait que deux intellectuels de premier plan, Zygmunt Bauman et Wlodzimierz Brus avaient été exclus du Parti communiste. En réponse à cet entretien, le ministre de l’Education de l’époque, Henryk Jabłonski, nous a radiés de l’université, Henryk Szlajfer et moi-même - ce qui était contraire à la Constitution.

    A titre personnel, comment avez-vous vécu à la fois cette éviction, puis peu après vos mois passés derrière les barreaux ?

    Ce que je peux d’abord dire, c’est que je ne m’y attendais pas du tout parce qu’en général, les communistes, en matière de répression, tenaient au moins à respecter la lettre du droit et à appliquer les procédures. Ça ne me concernait pas moi en personne ou Szlajfer, mais c’était sur le principe parce que ça voulait dire qu’ils pouvaient accuser n’importe qui du jour au lendemain. C’est à cela qu’il fallait s’opposer.

    Le pouvoir ne s'est pas contenté de mater la contestation étudiante...

    En effet. Personne ne s’imaginait qu’après le renfort de miliciens ivres pour réprimer la manifestation à l’université, cette manifestation s'étendrait à d’autres universités en Pologne.

    Et pour tenter de freiner ces évènements, le pouvoir a recouru à une campagne antisémite qui consistait à la fois à purger l’appareil du pouvoir d’éléments d’origine juive pour créer des places pour de futures promotions, mais aussi à légitimer le pouvoir aux yeux de cette partie de l’opinion polonaise qui était sensible à la rhétorique antisémite.

    D’ailleurs cette campagne antisémite avait démarré avant 1968, et avait pris de l’ampleur à la faveur de la Guerre des Six jours de 1967. Selon vous, y avait-il un vrai fond idéologique anti-juif ou était-ce un instrument et un prétexte pour le général Mieczysław Moczar et ses soutiens [les nationalistes communistes polonais] pour remplacer les vieux cadres au sein du parti au pouvoir ?

    C’est difficile à dire. Je ne suis pas dans leur tête. Mais je pense qu’il y avait à la fois de vrais antisémites dans le style d’avant-guerre, mais aussi d’autres qui se sont alliés à la campagne, juste pour des raisons de carrière.

    Après la Guerre des Six jours en 1967, certes il y avait déjà eu des purges dans l’armée, mais cela ne concernait pas la société. Donc c’était moins visible. Puis dans un discours assez célèbre [le 19 mars 1968, ndlr], Władysław Gomułka, le premier secrétaire du parti, a évoqué une « cinquième colonne [sioniste] ». D’ailleurs dans le journal officiel ce terme avait été rayé, et c’est peut-être l’un des rares cas, si ce n’est le seul, où les mots du premier secrétaire ont été censurés par son propre bureau politique.

    Autre point important, c’est qu’à ce moment-là, beaucoup de thèmes ont été « débloqués » comme par exemple la tradition patriotique, avec l’évocation d’une armée de l’intérieur qui avait combattu pendant la Seconde Guerre mondiale, l’Etat clandestin. Moczar a dit aux forces patriotiques : « Les portes sont ouvertes, rejoignez-nous ».

    Quelle a été l’influence de Mars 1968 sur les luttes qui ont eu lieu par la suite en Pologne, notamment dans les années 1980 ?

    Je pense que ça a joué un rôle très important pour les luttes à venir. Par exemple, beaucoup de militants du futur Comité de défense des ouvriers (KOR) ont connu leur première expérience politique au moment de Mars 68.

    Ce mois de mars, de nombreux évènements sont organisés autour de la commémoration du soulèvement étudiant de mars 1968. Ici une exposition au musée Polin de Varsovie. RFI / Marc Etcheverry

    Lors de la cérémonie de commémoration de la répression du 8 mars, ainsi qu’aux conférences organisées ce jour-là, il y avait beaucoup de monde mais peu de jeunes. Est-ce que les Polonais, et notamment la jeune génération, se sentent assez concernés par ces évènements ?

    C’est un problème qui sans doute ne touche pas que la Pologne. La jeune génération a peut-être l’impression que l’histoire ne commence qu’après 1989. Quand moi j’étais plus jeune, j’avais aussi l’impression que ce qui était avant la guerre, ce n’était pas mon histoire.

    Je voyage beaucoup en Pologne et je vois qu’aux rencontres auxquelles je participe, en général il y a plutôt des gens de plus de 35 ans. Il y a aussi quelques plus jeunes, mais pas beaucoup. En revanche le 8 mars, à l’université, il y en avait plus.

    Effectivement dans les mouvements d’opposition démocratique en Pologne, aujourd’hui, il y a peu de jeunes, mais cela va changer.

    J’imagine qu’il y a des leçons à tirer, dans la Pologne de 2018...

    Oui, mais les jeunes doivent tirer ces leçons eux-mêmes.

    Vous restez, cinquante ans après, le poil à gratter du pouvoir polonais, à la tête du premier quotidien du pays, Gazeta Wyborcza. Les associations de défense de journalistes font état de pressions de la part de la droite populiste au gouvernement (le parti Droit et Justice, PiS) sur les médias privés, et notamment sur votre journal.

    Oui et cela a eu un impact assez lourd parce qu’il y a de fait une interdiction de la part des entreprises publiques d’acheter des espaces publicitaires dans notre journal. Les organismes publics, tout ce qui est tribunaux et autres, ont aussi terminé leur abonnement à notre journal.

    Et comme tous les journaux papier dans le monde, bien sûr le tirage baisse. Mais on se rattrape sur tout ce qui est abonnement internet. Je pense qu’on va s’en sortir.

    Et je suis plutôt optimiste en vérité, parce que les médias indépendants sont nécessaires pour la Pologne et pour la société polonaise. Ils sont nécessaires parce que les gens ne veulent pas être condamnés à regarder la télévision publique qui est vraiment terrible, dans le style « poutinien » [l’audiovisuel public a été « repris en main » avec l’arrivée du PiS au pouvoir, fin 2015, ndlr]. Mon collègue, qui était correspondant du journal à Moscou, me disait « J’allume la télévision en Pologne et la télévision moscovite parle polonais ! »

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