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La Turquie, cette puissance agricole à la recherche d'un modèle environnemental

media La région d'Izmir, en Turquie. RFI / Igor Gauquelin

Grand pays agricole, premier producteur européen, la Turquie n'est pas membre de l'UE. Elle n'est donc pas un bénéficiaire de la politique agricole commune, et ne le sera peut-être jamais. Ce qui ne l'empêche pas, de longue date, de se poser autant de questions d'ordre « agroenvironnemental » que les Européens. Et d'avancer à tâton, sans véritablement remettre en cause son modèle productiviste. De fait, les craintes liées à la détérioration de l'environnement n'ont pas de frontière. Reportage.

De notre envoyé spécial en Turquie,

Des vignes à perte de vue. Dans la province de Manisa, où l’on produit aussi des figues et des abricots, le raisin est roi. Et plus précisément la variété sultanine, facile à stocker et à transporter à l’état sec. En la matière, comme dans bien d'autres secteurs agricoles, la Turquie est un cador mondial. « Ça fait vivre toute la région », explique Şemsettin Özgür, directeur opérationnel d’Özgür Tarım, un groupe très moderne basé dans la localité de Saruhanlı, et qui ne fait que du raisin sec, qu’il envoie vers 40 pays dans le monde à raison de 45 000 tonnes par an. Şemsettin Özgür, c’est d'ailleurs un peu l’archétype d’une nouvelle génération d’entrepreneurs agricoles turcs. Bien formé, porté sur l’international, il semble prêt à prendre la relève familiale. Particularité de l'entreprise ? Elle s’est lancée dans la « protection intégrée » (Integrated Pest Management, IPM), qui consiste à réduire l’utilisation des pesticides tout en maximisant les résultats économiques.

Le quadra évoque la trajectoire de son père et de ses deux oncles : « Ils étaient dans ce commerce depuis 1981, mais ils ont lancé leur groupe en 1994. Ils ont commencé à exporter en 1998 et se sont installés ici en 2003. Et dans les cinq dernières années, nous sommes devenus le plus gros exportateur de fruits secs en Turquie, en quantité et en chiffre d'affaires. » Pourquoi le modèle IPM ? « Selon moi, le problème dans ce secteur de l'agriculture turque, en général, c'est la taille des parcelles, se lance Şemsettin Özgür. Nous héritons de vignobles qui ont été fragmentés, encore et encore. Les exploitations sont vraiment petites, c'est juste un commerce familial, pas professionnalisé, pas mécanisé. » Résultat : les tracteurs, et surtout les pesticides, pullulent sous toutes les formes imaginables dans la région. Une catastrophe. « Les producteurs ont l'embarras du choix ! Chacun choisit son distributeur de pesticides, ses propres conseils… Ils ont chacun les leurs. »

L'entreprise Özgur, qui aimerait mutualiser plus encore les terrains agricoles des environs, a lancé un contrat avec des centaines de producteurs. Cinq agronomes supervisent. Le groupe achète le raisin aux producteurs, le sèche, l’expédie... Et en amont, il gère l’achat des pesticides à un fournisseur unique. Moins de mélanges de phytosanitaires, donc. Mais si Özgür s’est lancé, c’est notamment parce que le groupe commerce avec l’UE, qui bannit de plus en plus de produits. « On essaie de suivre, de délaisser les pesticides les plus problématiques ; les perturbateurs endocriniens, ceux qui impactent les nappes phréatiques ou les organismes vivants. Quand l'UE interdit un pesticide, le secteur du fruit frais peut opérer des changements en deux mois. Mais nous, notre production peut être consommée dans l'année. Elle est déjà dans les stocks, chez le client, l'importateur, dans les usines, le chocolat, les gâteaux, le pain, partout dans le monde... Nous devons anticiper les risques. »

Şemsettin Özgür, devant la carte des pays important le raisin de l'entreprise de sa famille. RFI / Igor Gauquelin

La Turquie n’a pas attendu l’étranger pour se poser des questions

N’allez pas laisser entendre devant cette militante croisée à Ankara, mais attachée à son anonymat, que la Turquie a des leçons à recevoir de l’étranger en matière de conscience agroenvironnementale, et qu’elle se laisse prêcher la bonne parole. Elle confirmera qu’il s’agit d’un mouvement porté par la demande extérieure, dans un pays qui exporte en effet beaucoup de denrées, mais rappellera que l’avant-dernier congrès mondial de l’agriculture biologique, organisé tous les trois ans par la Fédération internationale des mouvements d'agriculture biologique (IFOAM), s’est tenu à Istanbul en 2014. Ou qu’il existe, dans la ville d’Izmir, une foire dédiée à l’agriculture biologique. Ou encore que la réglementation n’a cessé d’évoluer, sous la pression des associations et autres chambres de commerce et d'agriculture, pour offrir des accès facilités aux marchés à ces produits par rapport au secteur conventionnel.

« Depuis plusieurs décennies, explique notre interlocutrice, en Turquie tout comme ailleurs, des gens ont commencé à se poser des questions sur la nourriture qu’ils consommaient. Surtout de jeunes mamans. Des figures locales ont émergé. » Et d’évoquer l’association Buğday, active depuis les années 1990, avant de s'arrêter longuement sur le cas d’une femme bien plus vertueuse à ses yeux que les adeptes du bio en monoculture, qu'elle dénonce comme une fausse solution. Cette femme, c'est İpek Hanım Çiftliği. Pour protéger sa propre fille du péril alimentaire, elle a su remettre au goût du jour des pratiques ancestrales, renoncer aux produits chimiques, défendre des variétés locales et s’imposer comme un exemple national sans même développer un site internet digne de ce nom.

Notre militante salue ce fer de lance d’un phénomène populaire résolument bio, dans le meilleur sens du terme : « İpek Hanım Çiftliği est une folle de travail, son projet évolue sans arrêt. Boulangerie, pâtisserie, fromagerie... elle a toujours de nouvelles idées de débouchés et participe à un nombre incalculable d'événements. Elle produit, transforme, fédère le tourisme rural. Elle ne demande aucune aide - elle pourrait -, ne se vante pas de ses certifications, et a pourtant réussi à fédérer 50 000 clients dans le pays. Sa cible de marché, ce ne sont forcément des bobos, on voit des gens venant de milieux bien plus conservateurs. Chaque samedi, ils reçoivent une newsletter avec une histoire sur le secteur alimentaire en général ou sur les trois villages qu’elle fait vivre avec ses initiatives. Elle y ajoute les produits de la semaine, il doit y en avoir au moins 580 en tout. Et plus de 95% de sa main-d’œuvre sont des femmes. »

L'agronome Mehmet Çetin, de l'entreprise Işık Tarim A.S., dans la région d'Izmir. Un modèle très complet sur le plan agroenvironnemental. RFI/Igor Gauquelin

La problématique de la conditionnalité environnementale

Les Turcs le disent, ils sont conscients des dangers liés à l’environnement. Au ministère de l’Agriculture à Ankara, lorsque l’on demande quel est le principal défi des paysans de son pays à Mehmet Aydinbelge, coordinateur du système de subventions IPARD (des fonds majoritairement européens de pré-adhésion alloués à la modernisation des outils de production dans le lait, la viande, la pêche et les fruits et légumes, avec un volet environnemental), le sujet revient de lui-même : « Ma famille élargie cultive en Anatolie centrale, une région très aride où l'on pratique l'agriculture dans des conditions difficiles. Là-bas, les agriculteurs sont conscients du changement climatique et des impératifs agroenvironnementaux. Comme il y a peu d'eau, ils utilisent les dernières technologies pour l'irrigation, et ils économisent le plus possible les ressources. Mais ils ne sont pas scientifiques, ils ne savent pas ce que nous réserve le futur et quelles seront les conséquences du changement climatique. »

Symbole de cette conscience perceptible à tous les échelons : la présence au 9e étage du même ministère, depuis 2016, d’une certaine Esther Koopmanschap, une Hollandaise attelée notamment, à la tête d’une petite équipe technique, à la tâche de balayer l’intégralité de la législation turque en vue de proposer des évolutions de convergence aux autorités. Il y a deux ans, Ankara a en effet choisi le consortium Pays-Bas-France-Estonie pour que ce dernier lui propose, à terme, clé en main, un système adapté à sa situation, qui permettrait de soumettre le versement d'aides agricoles nationales turques au respect d’exigences environnementales et de santé appliquées en Europe. Une mission qui vient de s'achever. Ce n’est plus la conditionnalité démocratique d’un pays sur un autre, mais la conditionnalité agroenvironnementale des autorités d’un pays vis-à-vis de ses producteurs. Il s’agit néanmoins d’une exigence communautaire liée à la politique agricole commune actuelle (voir l'entretien au bas de cet article).

Autrement dit, alors que l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne n’a jamais semblé aussi hypothétique ; alors qu’un seul chapitre de négociation sur trois relatifs à l’agriculture, la pêche et l’élevage a été ouvert à ce jour (le chapitre 11, contrairement aux chapitres 10 et 12), Ankara continue de se montrer « très impliqué », considère Pierre Autissier, conseiller aux affaires agricoles à l’ambassade de France à Ankara. « Les Turcs ont fait de gros efforts de modernisation, notamment avec l'Europe via le système IPARD. Mais c’est le choix du gouvernement turc que d’introduire des éléments agroenvironnementaux. La Turquie n’a pas boudé la PAC. Très vite, elle a considéré qu’il s’agissait d’un formidable outil pour moderniser son agriculture et entrer sur des marchés labellisés », dit-il. Il revient ensuite au législateur d’opérer la convergence. Aussi, quand on arrive au volet bien-être animal dans le secteur du porc, dont la Turquie est un producteur, forcément certains tabous persistent et le ministère ne se presse pas pour envoyer le sujet au Parlement. Mais globalement, les choses ont avancé.

Esther Koopmanschap, consortium européen pour un système turc de conditionnalité environnementale des aides agricoles. RFI / Igor Gauquelin

L’agriculture, coincée par les impératifs du court-terme

Pour mesurer cette effervescence ancienne autour des nouveaux modes de production en Turquie, direction la région d’Izmir, où l’entreprise Işık Tarim A.S., lancée en 1974, a été la première à se faire certifier dans le pays. Un laboratoire inclusif où se mutualisent les savoirs et les idées, comme une tâche d’huile dans toute une vallée, puis bien au-delà, chez des petits producteurs de fruits en conversion les uns après les autres, des voisins, autour du concept de développement durable appliqué dans toutes ses composantes, et donc aussi la composante sociale. « Nos labels sont internationaux, mais nous avons développé notre propre modèle avec un projet phare, Happy Village. Nous faisons 75% d'organic, 25% de conventionnel. Raisonné, bio, biodynamique… nous proposons des solutions de conversion adaptées à chacun. N'importe qui peut venir, il y a des ateliers, les producteurs échangent, apportent leurs méthodes, celles de leurs ancêtres aussi », explique l’agronome Mehmet Çetin, chargé de la présentation.

Oui mais voilà, au-delà des îlots, comme les autres, la Turquie est aussi confrontée au court-terme, qui brouille les priorités. Ce que les groupes comme Işık Tarim gagnent en exemplarité, d’aucuns pourrait considérer qu’ils le perdent en exportant leurs produits partout dans le monde, et donc en produisant du carbone. Pis il y a d’autres contraintes encore, plus incidieuses. « Les visions française et turque sont loin d'être différentes, explique Pierre Autissier, à l’ambassade de France. En Turquie, l'agriculteur est maître de son exploitation, l'aspect patrimonial est central, et la composante environnementale est prise en compte. Dans plusieurs secteurs, le pays est autosuffisant. Dans d’autres, il est excédentaire. Un point fort : sa production végétale. Mais la Turquie fait face à des situations de sous-production. Son énorme talon d’Achille, c’est la production animale. L'élevage turc est géré à 95% par des petits qui n'ont que cinq ou six animaux. »

Côté végétal, Ankara souhaiterait développer la logique d’appellation d’origine protégée (AOP). Mais pour l’heure, le pays abrite de grands champions de la contrefaçon. « Il n’y a pas d’association véritable entre producteurs, constate M. Autissier. Il y a des embryons dans le fromage, les oranges, mais pas vraiment de protection juridique. » Côté animal, le problème est encore plus complexe : c’est une question d’indépendance. « Le peuple turc accorde une importance toute particulière à la terre, nous l'appelons notre mère féconde, elle représente pour nous la vie, déclarait le président Recep Tayyip Erdogan devant un parterre d'agriculteurs et d'éleveurs le 20 février dernier. Le secteur où l'on a enregistré le plus de progrès, c’est bien l'agriculture et l'élevage (...) Mais tout pays qui importe les produits alimentaires servis quotidiennement sur la table à manger est voué à renoncer à son indépendance. »

Le Français Pierre Autissier (d) et son adjoint turc Bozkurt Özserezli (g), à Ankara. RFI / Igor Gauquelin

La viande, le bœuf, les Turcs auront du mal à s’en passer

Aux quatre coins de l'Anatolie, l’agriculture et l’élevage emploient près d’un quart de la population active turque. Les industries agroalimentaires représentent près de 20% du PIB. Côté production, la Turquie est le leader mondial de cerises, de noisettes (le géant Ferrero le sait bien), de figues, d’abricots. Elle place au total 55 produits dans le top 10 mondial. Sauf que le consommateur intérieur veut manger de la viande rouge, la moins écologique des denrées. « C’est la croissance démographique, avec notamment l’arrivée de millions de Syriens, mais aussi l’élévation du niveau de vie qui veut ça, constate l’adjoint de Pierre Autissier à l’ambassade, Bozkurt Özserezli. La demande de protéineux va trop vite, cela crée un déséquilibre considérable. Alors que le rendement n’a pas tellement évolué, le niveau de dépendance augmente par rapport aux intrants. D’autant qu’il n’y a pas forcément d’herbe ici non plus. L’autosuffisance était bien supérieure il y a dix ans. »

Résultat : pour faire face à ce problème structurel, pour courir après une demande en constante augmentation, la Turquie se satisfait de l’émergence de véritables « usines à viande » qui, si elles se distinguent par une hygiène assez irréprochable, importent des animaux vivants de l'extérieur et atteignent des dimensions à faire frémir un écologiste. Fils d’éleveur, frère d’éleveur, Yılmaz Arpaç est le patron de l’une d’entre elles. Nous le retrouvons dans son bureau, à quelques dizaines de kilomètres de la capitale, dans une zone sans pâturage. Dans un hangar, à deux pas de là, 7 000 bovins attendent leur tour pour l'abattoir. De l’autre côté de la rue, chez son frère, idem : 7 000 bêtes. Et s’il n’y avait pas eu cette brouille avec la France, que les présidents Macron et Erdogan estiment avoir dégonflée récemment mais qui avait débouché sur un embargo de bœufs vivants français en Turquie plusieurs années durant, leur troupeau conjoint atteindrait aujourd'hui 20 000 têtes, rien que ça !

« Avec mon frère, nous sommes parmi les cinq plus gros de Turquie, confirme Yılmaz Arpaç. Nous ne recevons aucune subvention. L’Etat est dans une stratégie à moyen et long terme, il soutient les petites exploitations familiales pour le pâturage, l’équipement, il y a aussi des taux de prêts bancaires avantageux, de la recherche. Les exploitations jusqu’à 250 têtes de bétail sont subventionnées. Nous, nous sommes bien au-delà. Mais grâce aux législations adoptées en Turquie ces dernières années, ou demandées par l’UE, concernant l’élevage, le respect du droit des animaux, de l’environnement, de l'eau, nous sommes devenus plus conscients, plus vigilants. Nous avions déjà ce regard humain auparavant sur notre métier, mais encore plus aujourd’hui. Ici, les bovins ne connaissent pas le stress du bruit, notre mécanisation est à la pointe par exemple. » Et d’assurer que les travailleurs sont mieux lotis chez lui qu’en France. Bémol tout de même : il ne sont que 15, tandis que les vaches, elles, s'entassent dans un espace silencieux, certes, mais confiné. 14 000 têtes de bétails.

Yılmaz Arpaç, l'un des plus gros éleveurs bovins de Turquie, insiste sur le fait qu'il aime travailler avec les Français. Mais en raison de l'embargo, il doit compenser en faisant venir plus d'animaux vivants d'Australie, d'Uruguay et du Brésil. RFI / Igor Gauquelin

Comment concilier l'impératif alimentaire au respect de l'environnement ?

Alors qu’elle se font déjà sentir en Afrique de longue date, en Europe, la recherche observe aujourd’hui les limites d’une logique productiviste développée dans la deuxième partie du XXe siècle pour assurer l’indépendance alimentaire du continent. De surcroît dans un monde d'échanges mondialisés. Et les efforts pour réorienter nos modèles semblent parfois innefficaces ou trop lents. De récentes publications du Muséum national d’histoire naturelle (MNHN) et du Centre national de la recherche scientifique (CNRS) ont ainsi conclu que les populations d’oiseaux des champs « se sont réduites d’un tiers en quinze ans » dans les campagnes françaises, en raison de l’intensification des pratiques agricoles principalement. Et la tendance s’accélèrerait sur les dernières années. La situation des abeilles est tout aussi préoccupante sinon bien plus.

Mais à la problématique globale de la biodiversité s'ajoutent bien sûr celle de l'appauvrissement des sols, celle de la pollution de l'eau ou encore celle du réchauffement climatique. Tout autant de craintes liées aux pratiques agricoles, à la pression exercée sur l'environnement, auquelles les mesures agroenvironnementales - comme les modes d'échanges alternatifs - tentent d'apporter des réponses, à travers par exemple la conditionnalité. Si la France a récemment annoncé qu’une partie des fonds de la PAC alloués au soutien de sa production (1er pillier) serait finalement basculée vers le « 2e pilier » (« dispositifs de soutien ciblés comme les aides au développement rural, à l’installation, aux agriculteurs en zone difficile, à l’agriculture biologique notamment »), l’exemple turc confirme que le temps presse, que la détérioration de l'environnement n'a pas de frontière, et que les bonnes idées non plus.


Esther Koopmanschap : « Je crois fermement à la philosophie du mécanisme d'écoconditionnalité »

La Hollandaise Esther Koopmanschap a dirigé l'équipe technique européenne chargée il y a deux ans de proposer aux autorités turques un système de conditionnalité environnementale pour le versement de ses aides agricoles. Ankara avait choisi le consortium Pays-Bas-France-Estonie pour que ce dernier élabore un modèle adapté à sa situation, sur la base de ce qu'il se fait en Europe.

RFI : Comment fonctionne la conditionnalité environnementale au sein de l'Union européenne ?

Esther Koopmanschap : Au sein de l'UE, les agriculteurs peuvent demander un soutien direct sur leurs revenus, ainsi que d'autres formes d'aides. En contre-partie, ils doivent respecter certaines règles de base, qui contribuent à protéger la biodiversité et la qualité de l'eau, ou exigent un traitement particulier pour les sols avant et après la moisson.

Pour les éleveurs qui produisent du lait, de la viande ou des œufs, il peut s'agir d'exigences quant aux conditions de stockage des œufs, quant à la température à laquelle le lait doit être stocké après la traite. Il s'agit aussi d'éviter l'utilisation d'hormones dans la production de viande et de garantir de bonnes conditions de vie aux animaux d'élevage. Il existe également des exigences quant à la protection d'éléments historiques dans le paysage, comme les murs de pierre.

La plupart de ces exigences sont déjà des obligations légales pour tous les agriculteurs de l'UE, et pas seulement ceux qui bénéficient d'aides. Mais il existe des normes supplémentaires qui s'appliquent à ceux qui demandent une aide. En cas de non-conformité, si au cours d'un contrôle, une violation est constatée, les aides peuvent alors être réduites, dans une mesure qui dépend de la gravité de la non-conformité. Dans de rares cas, l'agriculteur peut même perdre son paiement complet.

Ce système est-il assez efficace ?

La conditionnalité est appliquée au sein de l'UE depuis 2005. Des ONG peuvent soutenir qu'elle est bien trop légère pour vraiment bénéficier à l'environnement et soutenir le combat contre le changement climatique, mais le fait est que la conditionnalité s'est verdie depuis la dernière réforme de la PAC, en 2013.

La Commission croit à l'évidence à ce système, puisque la prochaine réforme inclura probablement de nouvelles exigences et normes après 2020. La Cour des comptes européenne publie par ailleurs des rapports intéressants sur la manière dont les objectifs de la PAC sont atteints ou non.

Personnellement, je crois fermement à la philosophie du mécanisme d'écoconditionnalité et à la promotion d'un secteur agricole plus durable et prospère.

Ces derniers mois, vous avez balayé la législation existante en Turquie en termes de pratiques agricoles, de protection de l'environnement, etc. L'objectif était d'évaluer ce qui a été fait par le passé et ce qu'il reste à faire pour qu'Ankara puisse, à terme, expérimenter un système de conditionnalité environnementale sur ses propres aides agricoles, est-ce exact ?

Le projet a apporté, pourrait-on dire, une solide base pour mettre en place un système de conditionnalité dans ce pays. A partir de la législation actuellement en vigueur en République de Turquie, nous avons suggéré quelles règles d'écoconditionnalité pourraient d'ores et déjà être mises en œuvre.

L'étape initiale, la plus importante, consistait donc effectivement à vérifier quelle législation était déjà en place et ce qui devait être créé ou mis à jour. La Turquie, en tant que pays candidat à l'UE, cherche déjà à harmoniser sa législation avec celle de l'UE. Or, étant donné toutes les harmonisations réalisées, plus de 60% de nos règles de conditionnalité pourraient être mises en œuvre là-bas tout de suite.

Avec ce mécanisme de « demande-contrôle-paiement », la Turquie doit désormais décider avant tout si elle souhaite vraiment conditionnaliser ses aides aux agriculteurs, et si oui lesquelles. Notons que la Turquie le fait déjà pour certaines aides. On peut donc dire que notre projet apporte certains des ingrédients de base : des règles proposées, mais aussi des suggestions sur la façon d'évaluer la non-conformité, un guide d'inspection sur le terrain, un projet de guide pour les agriculteurs.

Un système de conditionnalité fonctionnel implique un cadre juridique, des procédures d'évaluation des violations, un système de sanctions, un modèle pour le système de contrôle. En outre, un logiciel est nécessaire pour permettre l'analyse et l'évaluation des données, et il faut mener un effort considérable en matière de formation. La Turquie ne partirait pas de zéro, mais un travail considérable reste à mener pour que la conditionnalité soit appliquée.

Quelle est la prochaine étape, désormais ? La Turquie veut-elle vraiment aller plus loin ?

Après la Seconde Guerre mondiale, le premier objectif de la construction européenne était d'assurer la paix, de sécuriser la croissance économique et d'apporte la sécurité alimentaire.

La PAC était l'une des premières politiques communes menées. Sa mission principale était d’accroître la production et d'apporter la sécurité alimentaire aux Etats membres. Lorsqu'il s'est avéré que nous étions parvenus à accroître la production agricole au prix d'une dégradation de l'environnement et de la sécurité alimentaire, il est devenu évident que la politique agricole commune devait changer.

Sécurité alimentaire : « oui » ; revenu équitable pour les agriculteurs : « oui » ; mais seulement si l'on veille aussi à ce que la société puisse compter sur une politique prenant également en compte la santé humaine, animale et végétale, l'amélioration du bien-être animal et le développement d'une approche plus « verte » concernant notre environnement.

De toute évidence, la Turquie poursuit ces mêmes objectifs, mais l'augmentation de la production agricole figure tout autant à l'agenda de ses priorités, si ce n'est la priorité numéro une. Combiner tous ces objectifs n'est tout simplement pas facile, la Turquie le sait bien. Mais ce n'est pas impossible. La conditionnalité peut au moins servir d'outil pour accroître la production agricole de manière sûre et durable.

Notre équipe issue de l'UE a essayé, au moins, de partager au mieux ce qui pourrait être la base de ce qu'il se fait et ce qui pourrait être évité, sur la base des erreurs que nous, les Etats membres de l'UE, avons faites et de ce qui a bien fonctionné pour nous.

Reportage réalisé avec le soutien de l'Union européenne / Direction générale de l'Agriculture et du Développement rural de la Commission européenne.

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