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    Europe

    Vins de Chypre: à la découverte des cépages traditionnels de l’île d’Aphrodite

    media Des vignes en terrasses de la propriété Tsiakkas, dans la région de Limassol, au sud de Chypre. Kèoprasith Souvannavong / RFI

    Réputée être l’une des plus anciennes au monde, la viticulture à Chypre daterait de plus de 6 000 ans. Le pays peut même se flatter de posséder le plus vieux vin toujours en production. Cependant, le vin de l’île d’Aphrodite reste peu connu du grand public. Depuis une quinzaine d’années, une soixantaine de producteurs tentent de redorer son blason en misant sur la qualité. Radio France Internationale vous propose de partir à la rencontre de quelques-uns de ces passionnés qui transmettent leur savoir-faire de génération en génération et de découvrir des cépages autochtones.

    De notre envoyé spécial à Chypre

    Une immense salle de dégustation avec d’énormes baies vitrées surplombant un paysage époustouflant de montagnes. Une vue imprenable de 180 degrés sur des vignes et des villages avoisinants. A cette altitude, le visiteur a l’impression de dominer pacifiquement le monde, voire de côtoyer les dieux, presque. Ici, tout est calme et serein. Et pourtant, nous sommes bien sur Terre, à la propriété Kolios, perchée à plus de 1 000 mètres au-dessus du niveau de la mer. Son propriétaire, Marios Kolios, nous accueille en ce matin ensoleillé d’octobre dans un bâtiment imposant du village d’Agios Photios, dans le district de Paphos, l’une des deux grandes régions viticoles à l’ouest de Chypre.

    Des vignes de la propriété Kolios, situées à plus de 1 000 mètres d’altitude au-dessus du niveau de la mer, dans la région de Paphos, à l’ouest de Chypre. Kèoprasith Souvannavong / RFI

    Une affaire familiale

    Marios Kolios, élancé, la cinquantaine passée, moustache grise bien entretenue, baigne dans le vin depuis sa plus tendre enfance. « Nous cultivons le raisin depuis plusieurs générations. En 1972, à l’âge de 11 ans, j’ai commencé à faire du vin avec mes grands-parents maternels dans un vieux village situé plus en contrebas. Nous produisions alors uniquement pour la famille et les amis. Je me suis lancé dans le commerce du vin que depuis vingt ans, en commençant à partir de rien, ici, en 1999 », raconte-t-il en formulant le vœux que ses trois enfants, en charge des ventes avec son frère, prennent la relève un jour. Son vignoble ne couvre que 12 hectares. Comme sa production de raisin reste insuffisante, il se tourne vers d’autres viticulteurs du coin, qui lui fournissent des fruits issus de cépages locaux tels le mavro et le maratheftiko, des vieux cépages noirs de Chypre pour les vins rouges, le xynisteri et le spourtiko pour les blancs. Il recourt aussi à des variétés importées comme les fameux syrah, cabernet sauvignon et merlot, « mais pas de chardonnay ni de sauvignon blanc, car inadaptés à un terroir en altitude ». Et de préciser avec fierté : « Je n’assemble pas nos cépages traditionnels avec ces cépages internationaux, arrivés dans notre pays depuis les 25 dernières années, afin de bien distinguer les vrais vins chypriotes de ceux produits avec des variétés étrangères ».

    Markos Kolios, gérant de la propriété Kolios: «Le meilleur vin est celui qui vous procure le maximum de plaisir, pas forcément le plus cher». Kèoprasith Souvannavong / RFI

    « Mes vins font partie de moi, comme mes enfants »

    Grâce à l’aide de l’Union européenne - à travers la Politique agricole commune - qui représente 40% de ses investissements, Marios Kolios produit 300 000 litres de vin par an, une quantité moyenne comparée à celles de ses confrères : des blancs, des rosés et des rouges. Des vins d’Indication géographique protégée (IGP) qu’il affirme pouvoir reconnaître sans peine lors de dégustations à l’aveugle, « parce que j’ai leurs odeurs et leurs goûts en bouche tous les jours, ils font partie de moi, comme mes enfants ».

    Il exporte peu et vise davantage le marché intérieur, « sans dépenser un sou jusqu’à présent pour la promotion », dit-il, comptant sur le bouche-à-oreille et croyant fermement en la qualité de ses vins. Son secret ? Une source d’eau naturelle qui coule dans sa cave…

    Un handicap qui devient un point fort

    « Nous avons trouvé cette source il y a vingt ans lorsque nous commencions à construire les fondations de notre édifice. Comme le débit était continu, nous avions dû faire installer une canalisation pour que l’eau termine sa course à l’extérieur », relate-t-il. Et, ce qui relevait d’un handicap est devenu le point fort de cette cave : notre vigneron peut connaître l’état du sol à tout moment grâce aux différentes strates de roche laissées visibles sur un pan de mur. Une roche tendre, calcaire, agissant comme une éponge : elle absorbe l’eau de pluie de l’hiver et garde toute l’humidité pour l’été, ce qui est bon pour la vigne, puisque les racines ici ont la particularité de s’enfoncer à une grande profondeur (jusqu’à sept mètres, voire plus) et de trouver naturellement l’eau, sans devoir irriguer.

    « Ne pas irriguer, c’est le secret pour faire du bon vin dans notre région, confie Marios Kolios. Il y a déjà une grande concentration d’arômes et de sucre dans le raisin. En irriguant, vous obtiendrez une quantité plus importante de raisins et ceux-ci seront bien plus gros, mais vous aurez un vin trop aqueux. Or, les arômes du vin dépendent du savant dosage de la peau et du jus de raisin servant à le fabriquer. Si vous avez beaucoup plus de jus et moins de peau, vous aurez un vin maigre. A l’inverse, s’il y a plus de peau et moins de jus, vous obtiendrez un vin riche, ample et généreux. »

    Miser sur l’innovation

    Autre propriété, autre méthode. Nous nous trouvons toujours dans la partie ouest de Chypre, sur les hauteurs des environs de Paphos, cette-fois chez Andreas Makkas. Il gère un domaine également familial. Lui aussi a baigné dans le vin depuis tout-petit, comme bon nombre de producteurs de la région. Son grand-père et sa mère faisaient déjà du vin, il a repris le flambeau en 2007 après le décès de cette dernière. La propriété s’étend sur 17 hectares auxquels s’ajoutent des vignobles qu’il loue et exploite. Economiste de formation, il mise sur l’innovation : « Nous avons développé un logiciel pour gérer le vignoble dans sa globalité : un vignoble connecté, avec un système qui permettra de recueillir les informations nécessaires afin de pouvoir anticiper ou réagir en conséquence. Ce programme est maintenant en phase pilote. »

    Andreas Makkas dirige la propriété Makkas: «Le vin est synonyme de partage. Des gens se rencontrent grâce au vin». Kèoprasith Souvannavong / RFI

    Un cépage plein de promesses

    Andreas Makkas s’entoure d’un œnologue et d’un ingénieur agronome pour produire, en 2017, ses 330 000 bouteilles (grandes et petites), soit environ 200 000 litres, tous types confondus. Vingt pour cent de cette cuvée est exportée vers la Chine, la Russie, la Grèce et le Royaume-Uni, ses plus gros clients. Des vins élaborés principalement à partir de cépages indigènes, notamment le promara, utilisé pour les blancs. « Le promara a failli disparaître. Redécouvert il n’y a pas longtemps, nous le relançons. Plein de promesses, il allie rondeur et élégance », affirme-t-il. Mais son best-seller reste un rouge vendu entre 5,80 et 6,20 euros dans des magasins spécialisés et les supermarchés et qui combine deux variétés locales (maratheftiko et lefkada) avec le grenache et le syrah. Cette fusion donne en bouche un vin très aromatique, avec un arrière-goût agréable, une pointe de cerise, un soupçon de fraise et une note de violette.

    « Le vin est synonyme de partage »

    Quinquagénaire chaleureux, Andreas Makkas maîtrise à merveille l’art de la communication et voit grand. Il nous emmène en voiture sur les lieux de ses futures nouvelles installations… Le véhicule tout terrain gravit laborieusement les contreforts d’une montagne située à cinq minutes de la propriété. Autrefois, les viticulteurs utilisaient des ânes pour atteindre les sommets sur lesquels étaient plantées les vignes. « Nous sommes sur une élévation de 1 150 mètres. Avec une subvention de l’Union européenne, via la Politique agricole commune, nous espérons débuter les travaux de notre bâtiment ultra moderne de quatre étages d’ici la fin de l’année. Nous y accueillerons des visiteurs et des partenaires, nous pourrons les loger, ils découvriront ainsi nos diverses activités. Car le vin est synonyme de partage. Des gens se rencontrent grâce au vin », répète-t-il à l’envi.

    Depuis les cimes, le vent enivre et la vue sur la mer est magnifique. Andreas Makkas y a déjà fait planter quelques vignes, de basse taille, à cause du relief et de la petite surface du sol. Impossible en effet, sur ces hauteurs où l’on a jusqu’à 60% d’inclinaison, d’avoir des rangs de vignes bien alignés comme sur des terrains plats.

    Des vignes de la propriété Makkas, situées à plus de 1 150 mètres d’altitude au-dessus du niveau de la mer, dans la région de Paphos, à l’ouest de Chypre. Kèoprasith Souvannavong / RFI

    Un domaine vinicole dirigé par une femme

    Nous quittons Paphos pour une autre grande région viticole : le district de Limassol, au sud du pays. Là, sur les versants ensoleillés du massif du Troodos, la plus importante chaîne montagneuse de Chypre, la viticulture se pratique en terrasses en raison du relief, du sol volcanique, du climat méditerranéen subtropical propice le long de l’année à la viticulture.

    Première étape : Olympus, un domaine dirigé par une femme. Elle représente la 6e génération à la tête de cet établissement. Nous sommes à Omodos, un des villages pittoresques de l’île. « Fondée en 1844, notre maison mère, Etko*, est toujours en activité », rappelle Olvia Haggipavlu. Cette quadragénaire brune, souriante, de taille moyenne « règne » sur une exploitation de 30 hectares et nous accueille en toute simplicité dans un petit salon au décor sobre. « Evoluer dans un monde d’hommes me stimule. Je ressens toujours le besoin d’apprendre des autres. Je suis acceptée et, j’espère, appréciée », confie-t-elle avec modestie. « Nous sommes à la fois producteurs et négociants. Selon les années et les conditions climatiques, nous produisons 300 000 litres par an, dont la moitié destinée à l’exportation. »

    Olvia Haggipavlu, responsable des exportations au domaine Olympus, aux côtés de son collègue Santiago Martinez Polo, œnologue. Kèoprasith Souvannavong / RFI

    Travailler la peau du raisin

    Le xynistery compte pour 10% des 300 000 litres que produit la maison Olympus. Nous le dégustons : un blanc frais, facile à boire, fruité, avec des arômes de pomme verte, de poire et d’anis. Il a du volume. Structuré en bouche, il présente une finale agréable. « Toutefois, le xynistery s’avère un cépage difficile à travailler, car il n’est pas très intense en termes d'arômes. Pour en tirer le meilleur parti, nous travaillons la peau du raisin que nous laissons deux jours dans nos cuves, à basse température, afin d’en extraire le maximum de saveurs », révèle l’œnologue et bras droit d’Olvia Haggipavlu, Santiago Martinez Polo, un grand Espagnol brun, barbu, aux yeux bleus ciel incandescent.

    Nous passons au rouge, un maratheftiko de 2016. Son nez frais dévoile une intensité de fruits rouges et des notes fleuries. En bouche, il est soyeux, rond, avec un bon arrière-goût qui dure. Pas vraiment étonnant, puisqu’il contient 14,5% d’alcool, un taux volumique très courant à Chypre où le soleil et la chaleur donnent un raisin bien sucré. Et comme l'alcool est le résultat de la transformation du sucre contenu dans le raisin lors de la fermentation, certains rouges font jusqu’à 15,5 degrés. Dans ces conditions favorables, nul besoin de chaptaliser, c’est-à-dire d’ajouter du sucre au moût de raisin avant la fermentation (un procédé qui permet d’augmenter le degré d’alcool du vin pour un équilibre gustatif ou pour une meilleure conservation du vin).

    Ces vins forts correspondent aussi au goût local. « Le maratheftiko est la meilleure variété de l’île », estime Santiago Martinez Polo. « Nous le récoltons en dernier pour lui laisser le temps de bien mûrir » pendant les deux mois de vendanges, de septembre à octobre, chaque année.

    Des vins élevés en fûts de chêne français et américain au domaine Olympus, dans la région de Limassol, au sud de Chypre. Une barrique de chêne français coûte en moyenne 800 euros. Kèoprasith Souvannavong / RFI

    Des vins de cépages originaux

    D’une cave à l’autre, il n’y a qu’un pas, quasiment. Après une trentaine de minutes de route, une jeune femme tout sourire nous accueille chez Zambartas, un joli petit coin de paradis pour prendre le temps de savourer un bon verre et contempler la vue dégagée sur les vignes. Natalia Kataiftsi est l’assistante de Markos, le propriétaire des lieux, absent ce jour-là.

    Diplômé en œnologie en France, Markos Zambartas poursuit l’œuvre de son père, fondateur de la propriété en 2006. L’établissement produit plus de 120 000 bouteilles (environ 750 hectolitres) de vins de cépages et de vins de pays qu’il réserve au marché intérieur en raison de la faible quantité produite, même s’il en expédie en Allemagne, en Suisse, en Pologne et en Israël.

    Lefkada et vertzami

    Une particularité des vins de la maison Zambartas ? Un rosé foncé. « Pour obtenir cette robe, nous gardons ensemble les raisins et le jus quarante-huit heures durant afin d’en extraire la couleur et les arômes. Puis nous récupérons le jus et attendons la fermentation. Il est très frais, très facile à boire », décrit Natalia Kataiftsi.

    Ce rosé pas comme les autres naît d’un assemblage rigoureux : 40% d’une variété française, le cabernet franc, et 60% de cépage régional, le lefkada. « En vérité, le leftkada s’appelle vertzami. Lefkada est une île grecque et le vertzami provient de cette île. Je ne sais pas pourquoi à Chypre on l’appelle lefkada, peut-être est-ce plus facile », explique-t-elle avec un sourire en coin.

    Natalia Kataiftsi travaille à la propriété Zambartas: «Notre rosé foncé résulte d’un assemblage rigoureux: 40% d’une variété française, le cabernet franc, et 60% de cépage régional, le lefkada». Kèoprasith Souvannavong / RFI

    Des petites touches de citron

    Le hasard veut que nous croisions un jeune couple de Français en voyage de noces. Gwendoline et Pierre viennent des Pays de la Loire et parcourent l’une des sept routes du vin de l’île. « Le vin d’ici est assez atypique par rapport à ce qu’on a l’habitude de boire. On a testé, par exemple, un blanc surprenant, avec des petites touches de citron et beaucoup de fraîcheur. Il devrait bien se marier avec plusieurs de nos plats français. Idem pour le rouge, avec des vins de caractère et des vins plus jeunes », disent-ils à l’unisson.

    « A Chypre, il y a vraiment des arômes qu’on ne trouve pas en France », confirme pour sa part Jade Godmuse, 21 ans, en stage de longue durée chez Zambartas et originaire de la région parisienne. « Ici, on reste sur de la production assez traditionnelle avec des vendanges à la main, le raisin n’est pas secoué, le relief montagneux ne permettant pas le recours aux machines de toute manière », ajoute cette étudiante en école d’ingénieur à Rennes, en spécialisation agro-alimentaire. Son vin chypriote préféré ? « Le mataro yiannoudin, car j’aime beaucoup les rouges ronds en bouche, assez doux, avec des bons arômes de fruits un peu rouges ; je ne recherche pas l’acidité dans un rouge. »

    Des cuves en inox servant à la fermentation à la propriété Zambartas, dans la région de Limassol, au sud de Chypre. La durée de la fermentation dépend du type de vin que l’on veut faire. Kèoprasith Souvannavong / RFI

    Rugueux à l’attaque

    Nous approfondissons notre découverte de cépages autochtones. Notre itinéraire nous conduit cette fois à la propriété Tsiakkas, toujours dans le district de Limassol. « Mon arrière-grand-père était producteur et négociant. Mon père a fondé cet établissement l’année de ma naissance en 1988. Je compte bien prendre la suite », annonce Orestis Tsiakkas. Cet œnologue a suivi une formation idoine en France, à Montpellier et Bordeaux, deux villes réputées dans ce domaine. « Au début, nous avions commencé avec une production de 500 bouteilles, se souvient le jeune homme barbu de 30 ans. Aujourd’hui, nous en sommes à près de 200 000 par an, soit environ 1 500 hectolitres de vins de cépages, dont 10% à 15% exportés en Allemagne, en Suisse, aux Etats-Unis et au Royaume-Uni principalement. »

    Sans perdre de temps, nous dégustons un rouge issu d’une seule variété, le mavro. « Nous sommes les premiers à faire du 100% mavro », assure notre hôte. Sa robe rubis dévoile au premier nez des arômes de fraise, de pétales de roses, « peut-être même de gomme à mâcher ». Un vin facile à boire, avec une pointe amère, essentiellement en raison du tannin. « Mais si vous avez quelque chose pour manger avec, cette touche d’amertume disparaît. » Rugueux à l’attaque, comme beaucoup de vins à Chypre, il rappelle un peu le pinot noir de Bourgogne mais avec une finale différente.

    Orestis Tsiakkas, œnologue, fils du propriétaire de la maison Tsiakkas et amateur de bons vieux bordeaux, surtout le Saint-Emilion. Kèoprasith Souvannavong / RFI

    Une acidité vive donnant une impression mordante

    Orestis Tsiakkas nous montre maintenant ce qu’il appelle « La Perle de Chypre ». Un rouge destiné à vieillir : le yiannoudin, découvert dans le vignoble d’un prénommé Yiannis, l’équivalent de « John » en anglais, ou « Jean » en français. D’où le nom de ce vin de cépage local, servi en général dans des restaurants gastronomiques. « Il possède un parfum caractéristique de muscade, de poivre noir, de poivre blanc aussi, avec un soupçon de noix de coco, des notes de fruits rouges intenses, et mêmes des touches botaniques », détaille notre œnologue. Corsé, moins rugueux que le 100% mavro, son acidité vive donne une impression mordante. « Cela s’explique par l’ensoleillement de notre île. Si vous plantez ce cépage en France, il n’arrivera jamais à maturation, car il a besoin de beaucoup de soleil », analyse notre spécialiste, amateur de bons vieux bordeaux, surtout le Saint-Emilion.

    Des raisins en train de sécher à la propriété Tsiakkas, dans la région de Limassol, au sud de Chypre. Kèoprasith Souvannavong / RFI

    Le vin chypriote reste pourtant méconnu

    D’une dégustation à l’autre, nous constatons que tous les producteurs partagent le même but : la recherche de la qualité, afin de mieux faire connaître leurs vins et ceux de leur pays sur tous les continents. La viticulture sur l’île d’Aphrodite date de 6 000 ans - un culte était même dédié à Dionysos, le dieu du vin - et l’île bénéficie d’un sol et d’un climat favorable, certes, mais de nos jours le vin chypriote n’a pas encore de véritable renom sur un plan international, pour plusieurs raisons.

    D’abord, pour des raisons historiques. Chypre passe sous domination ottomane de 1571 à 1878. Boire de l’alcool étant un péché selon l’islam, durant les trois siècles d’occupation turque, le vignoble se réduit comme une peau de chagrin au profit d’une agriculture vivrière. Impossible donc de développer le secteur alors que les autres pays européens progressent dans la vinification pendant ce temps-là. Ce n’est que sous la domination britannique, de 1878 à 1969, que les Chypriotes recommencent à faire du vin, mais la qualité n’est pas encore au rendez-vous. Puis Chypre rejoint l’Union européenne en 2004. « En adhérant à cette zone de libre-échange, nous commencions à perdre le contrôle de notre marché, parce que les vins importés en masse étaient de niveau bien supérieur aux nôtres », souligne Orestis Tsiakkas.

    Une goutte d’eau dans l’océan

    La superficie de l’île (9 250 km2, dont 3 355 km2 dans la partie Nord occupée militairement par la Turquie depuis 1974) et le relief montagneux expliquent aussi la petite surface du vignoble chypriote. Il recouvre à peine 8 000 hectares dans la partie « libre » du pays, selon le ministère chypriote de l’Agriculture.

    Ce relief ne permet pas non plus une énorme production : 110 000 hectolitres en 2017-2018, une goutte d’eau dans l’océan. (A titre comparatif, la France en a produit 35,6 millions d’hectolitres en 2017, d’après les derniers chiffres officiels des Douanes.)

    Même si le pays ne compte que 0,86 million d’habitants (1, 2 million en incluant le Nord), Chypre doit importer du vin pour répondre à la demande intérieure et satisfaire les touristes étrangers de plus en plus nombreux. Les chiffres parlent d’eux-mêmes. En 2016-2017, les importations de vins s’élèvent à 149 422 hectolitres, contre 4 218 hectolitres exportés !

    « Les vins importés proviennent pour l’essentiel de France, d’Italie et de Grèce », indique Olvia Haggipavlu, interrogée précédemment. Membre de l’Association des producteurs de vins de Chypre, « qui réunit 45 producteurs parmi les 60 que compte le pays », elle ajoute : « Depuis une décennie, nous importons des vins d’Amérique latine et d’Australie ».

    La concurrence des pays du Nouveau Monde

    A l’instar des vieux pays producteurs comme la France, l’Italie, l’Allemagne, l’Espagne et le Portugal, Chypre - producteur historique - doit faire face à la concurrence des pays du Nouveau Monde tels l’Argentine, le Chili, les Etats-Unis, l’Afrique du Sud, l’Australie et la Nouvelle-Zélande. Bien que leur activité viticole date de moins d’un demi-siècle, ces contrées lointaines connaissent un essor vinicole spectaculaire en proposant des vins de cépages internationaux de qualité, à des prix accessibles.

    « Les vins chypriotes coûtent plus cher que les vins étrangers. Les consommateurs réfléchissent à deux fois avant de mettre la main à la poche, même s’ils sont attirés par ce qui leur semble exotique. Par ailleurs, n’oublions pas que nous ressentons toujours les effets de la crise économique de 2012 qui a frappé notre île de plein fouet, surtout en 2013 », rappelle le docteur Thoukis Georgiou, œnologue francophone et francophile. « Parce que la France est la référence en matière de vin et parce que Louis Pasteur, avec ses études sur la fermentation, était le père de l’œnologie », proclame-t-il en souriant.

    Thoukis Georgiou dirige une antenne du ministère de l’Agriculture basée à Limassol, au sud de Chypre. Cette annexe du ministère fait aussi de la recherche appliquée et possède également un vignoble expérimental. Kèoprasith Souvannavong / RFI

    Des plans stratégiques

    Amateur de bourgognes, Thoukis Georgiou dirige une antenne du ministère chypriote de l’Agriculture basée à Limassol. L’agence supervise toutes les étapes dans le domaine du vin, de la production à la consommation en passant par le contrôle de la qualité et la répression des fraudes. Elle représente Chypre à l’Organisation internationale de la vigne et du vin (OIV), prodigue des conseils et des recommandations, fait appliquer la politique nationale et européenne en la matière, examine les dossiers de demandes de subventions. « Ces subventions proviennent de la Politique agricole commune, la PAC, et l’Etat chypriote se charge de les répartir. Le système est le même pour tous les pays de l’Union européenne. Nous établissons des plans stratégiques, approuvés par Bruxelles. Chaque membre se voit attribuer une enveloppe financière. Chypre reçoit ainsi 4,6 millions d’euros par an au titre d’aide pour le secteur du vin », spécifie Thoukis Georgiou.

    Chromatographe en phase gazeuse

    Au-delà de ses missions administratives et de représentation, cette annexe du ministère de l’Agriculture procède à des recherches et dispose à cet effet d’un laboratoire ultramoderne doté d’équipements à la fine pointe de la technologie comme ce chromatographe en phase gazeuse (fabriqué au Japon) servant à doser les substances volatiles, les arômes des vins et des produits alcooliques. Utilisée en chimie analytique, la machine permet d’estimer la qualité d’un produit. A côté, trône un chromatographe en phase liquide qui, lui, sert à doser les substances fixes du vin, que l’on peut goûter.

    Véritable centre de recherche appliquée, cette dépendance du ministère possède également un vignoble expérimental. On y étudie, par exemple, l’adaptation de certains cépages indigènes sur des porte-greffes américains, même si jusqu’à présent, à Chypre, les vignes sont plantées franches de pied. Les racines des porte-greffes américains sont plus résistantes que les racines de vignes européennes au phylloxéra. Cette espèce d’insecte hémiptère, sorte de puceron originaire d’Amérique, se fixe sur les racines des plants de vigne pour en sucer la sève.

    Ces recherches donneront peut-être un jour naissance à un précieux nectar qui fera rayonner le vin chypriote partout. En attendant, au ministère de l’Agriculture, on préfère rester sur du concret en pariant sur le Commandaria, le vin le plus connu de l’île.

    Des grappes de raisin que l’on sèche sur des fils de fer au vignoble expérimental du ministère chypriote de l’Agriculture, à Limassol, au sud de l’île. Kèoprasith Souvannavong / RFI

    « Le plus vieux vin au monde toujours en production »

    Fleuron des vins de Chypre, le Commandaria est un vin doux d’Appellation d’origine protégée (AOP), positionné sur un marché de niche en termes commerciaux. Ses plus gros consommateurs étrangers sont Russes, Britanniques et… Chinois, depuis peu. Sa zone de production est bien délimitée. On l’élabore seulement dans 14 villages, à partir de deux variétés de raisin : le xinistery et le mavro. ll peut s’agir soit d’un 100% xinistery ou d’un 100% mavro, soit d’un assemblage des deux. Le raisin est récolté tardivement et séché au soleil, sur des draps ou des filets étendus au milieu des vignes, afin de renforcer sa teneur en sucre, ce qui lui procure une saveur subtile de vin presque mi-cuit, vieilli au moins deux ans en fûts de chêne. Les Chypriotes adorent le présenter comme « le plus vieux vin au monde encore en production », voire « le premier des vins d’Appellation d’origine contrôlé (AOC) » ! L’Association des producteurs de vins de Chypre œuvre même pour son inscription au Patrimoine mondial de l’Unesco.

    Quand la grande Histoire rencontre la petite

    A l’origine, ce nectar s’appelait Nama. Son nom actuel remonte au XIIe siècle quand les croisés se sont installés à Chypre pour aller libérer la Terre Sainte. Ils ont divisé l’île en commanderies, lesquelles produisaient du vin. Depuis, le Nama a été rebaptisé Commandaria. Richard Ier d’Angleterre, dit « Cœur de Lion » (1157-1199) aurait célébré sa conquête de Chypre avec du Commandaria en déclarant que c’était « le vin des rois et le roi des vins ». Ce qui fait dire à Thoukis Georgiou que « boire du Commandaria, le traditionnel vin chypriote, c’est voyager dans le temps, dans un vignoble qui n’a jamais été attaqué par le phylloxéra ».

    Pour la petite histoire, ce sont les cépages chypriotes, mavro et xinistery, exportés en France qui, entre les années 1860 et 1880, ont permis de sauver le vignoble de nombreuses régions françaises décimé alors par le phylloxéra. De nos jours, on trouve encore à Bordeaux des cépages originaires de Chypre telle cette variété noire appelée la « négrette ».


    *Etko est l’une des 4 plus grandes coopératives du pays avec Keo, Loel et Sodap. Outre le vin, elles produisent de la bière, des spiritueux, etc.

    A (re)lire : Chypre: à la rencontre des pionniers du bio

    Reportage réalisé avec le soutien de l'Union européenne / Direction générale de l'Agriculture et du Développement rural de la Commission européenne.

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