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    Europe

    Le Portugal tient le populisme à distance

    media Les participants à la marche du 25 avril dans Lisbonne à l'occasion du 45e anniversaire de la révolution des oeillets scandaient «Fascisme, plus jamais!». M.L Darcy/RFI

    Les Portugais, très attachés à leur démocratie relativement récente, se détournent des extrêmes de droite. Mais le populisme est à l’affût.

    De notre correspondante à Lisbonne,

    « Je ne suis pas riche, je dois travailler ». C’est ainsi qu’André Ventura justifie sa non-participation au débat entre les « petits » partis en lice pour les élections européennes du 26 mai. André Ventura est le leader du tout nouveau parti Chega (« Assez ! »), et tête de liste de la coalition Basta pour les européennes. Ventura a choisi d’aller commenter le football sur la chaîne privée et populaire CMTV.

    Le football et les médias sont de bonnes rampes de lancement pour ceux qui veulent embrasser la carrière politique. La référence en la matière étant Silvio Berlusconi. André Ventura n’a pas la prétention de se comparer au Cavaliere, mais il n’est pas à un artifice près pour faire parler de lui.

    Avec ses costumes clairs et sa barbe de trois jours, il soigne son apparence de gendre idéal bien dans son temps. Mais ses propos n’ont rien d’anodins. Si la coalition qu’il a formée avec le Parti monarchique et le parti néo-libéral Démocratie XXI n’a que très peu de chance d’élire un député européen, il n’en reste pas moins que l’apparition du Chega et de son leader inquiète. On y voit un frémissement populiste qui peut bouleverser le panorama politique et social du pays.

    Les maigres chances d’un populisme à la portugaise

    À l’instar de ce que l’on observe en Italie avec Salvini ou en Hongrie avec Orban, le discours d’André Ventura repose sur le triplé classique : la menace de l’immigration massive, la criminalité violente et la corruption. « C’est assez curieux. Car le taux d’immigrés au Portugal est très bas, 3,9% de la population selon les chiffres de 2017, contre 10% en moyenne en Europe. De même les réfugiés. Nous en avons accueilli 1 500 l’an dernier alors que l’Allemagne, par exemple, en a reçu 1 million entre 2013 et 2015. Quant à la criminalité violente, elle n’existe pratiquement pas », fait remarquer Marina Costa Lobo, chercheuse à l’ICS (l’Institut des sciences sociales) et coordinatrice de l’enquête MAPLE sur la politisation en Europe.

    André Ventura, élu comme conseiller municipal de Loures, grande banlieue au nord de Lisbonne et fief communiste jouit d’une visibilité récente. « Je crois surtout que c’est un opportuniste. Il surfe sur la vague du "Make America Great Again" de Donald Trump, repris par Jair Bolsonaro au Brésil, et repris par certains leaders européens d’extrême droite », explique Irène Pimentel, historienne, auteure de nombreux ouvrages sur Salazar et la dictature. Elle rappelle que la constitution d’associations ou partis à caractère raciste ou fasciste sont interdits par la Constitution portugaise (art 46, nº4). L’historienne prône d’ailleurs l’interdiction pure et simple du Chega, qu’elle considère fascisant.

    Plusieurs candidats

    Ventura n’est pas le seul affublé de l’étiquette de populiste. Deux autres candidats sont considérés comme prétendants à cette catégorie. Marinho Pinto, député européen, ancien avocat porteur du discours anticorruption. Et Aliança, dont le mentor (mais pas de tête de liste) Santana Lopes est ancien leader du Parti de droite traditionnel et parlementaire, le PSD.

    L’ancien Premier ministre membre de l’élite bourgeoise lisboète s’était rendu dans un quartier défavorisé après des altercations entre la population majoritairement africaine et la police. Son costume de marque, sa voiture haut de gamme et ses gardes du corps avaient détonné. Mais son discours sur le mode « je vous comprends » avait éloigné l’animosité. L’attitude décalée du conservateur et sa « récupération » populiste avaient été jugées déplacées.

    Ventura, lui, dispose d’un bonus en visibilité : son fauteuil captif de commentateur de football sur une chaîne populaire sensationnaliste. L’historienne Irène Pimentel critique son inculture politique : « Heureusement, c’est un incompétent. Il lui a fallu trois tentatives pour faire accepter son parti par la Cour constitutionnelle ».

    Cette spécialiste de Salazar et de la dictature rappelle que la Constitution portugaise interdit les associations ou partis à caractère raciste et fasciste. Les politiques en sont donc réduits à moduler leur « agenda » politique, et leurs propos. Chez Ventura, l’autre est musulman - dans un pays ou cette confession n’atteint pas 2% de la population - et le danger vient du Tzigane plutôt que du réfugié syrien.

    Une jeune démocratie attachée à ses valeurs

    Les « thèses » extrémistes ou nationalistes, voire fascisantes portées par les partis PNR (Partido national renovador) où d’autres prétendants, n’ont pratiquement pas de résonances dans la population portugaise. « Nous ne sommes pas immunisés, mais notre histoire fait que nous sommes résistants à ces phénomènes », explique Daniel Oliveira, journaliste, commentateur proche de l’extrême gauche.

    « Nous sommes résilients. Notre démocratie s’est fait du bas vers le haut, c’est sa force » ajoute-t-il. Cette « jeune » démocratie fête ses 45 ans. Le renversement de la dictature de Marcelo Caetano, successeur de Salazar (le dictateur avait été victime d’un accident cérébro-vasculaire), avait mis fin à cinquante ans de silence et de répression.

    L’attachement des Portugais à cette démocratie est l’explication centrale de la résistance aux populismes et extrémismes, analyse l’historienne Raquel Varela. « Cela ne fait aucun doute pour moi. À la différence de ce qui s’est passé en Espagne, au Portugal le peuple a écarté les élites en place à la révolution, les contraignant même à l’exil. Les archives de Salazar sont publiques, alors qu’en Espagne elles sont entre les mains de la famille de Franco. Nous avons une culture démocratique forte », estime la spécialiste des mouvements sociaux. Raquel Varela est convaincue que l’idéologie fasciste n’a pas de prise parce qu’elle ne rencontre pas d’écho dans la population.

    Cette explication est nuancée par Marina Costa Lobo. « J’attribue peu de poids à la tradition démocratique au Portugal pour expliquer les attitudes d’aujourd’hui. Dans la réalité, quarante-cinq ans, c’est long. Et bien que l’adhésion à la démocratie soit réelle, elle manque de qualité. Cela se traduit par l’abstention élevée, et par la faible participation à des associations ou des actions politiques. Ce n’est pas une démocratie très inclusive ».

    Les élections européennes lui donnent raison : les Lusitaniens pourtant parmi les plus europhiles de l’Union sont aussi parmi les plus grands abstentionnistes : 66,2% d’abstention en 2014. Du terreau pour les extrémismes ? Les analystes préfèrent rester prudents. Les jeunes générations qui n’ont pas connu la révolution de 1974 perdent peu à peu le lien qui unit les Lusitaniens aux valeurs démocratiques. Alors peut-être qu’il s’agit d’une question de temps.

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