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    Europe

    Après la mort de Boris Nemtsov, journée de deuil à Moscou

    media Des gens se rassemblent sur les lieux de l'assassinat de Boris Nemtsov, le 28 février 2015. REUTERS/Sergei Karpukhin

    Ils sont au moins 16 000 à participer ce dimanche 1er mars à la marche en hommage à l'opposant assassiné Boris Nemtsov (et même plus de 70 000 selon les organisateurs). Deux jours après le meurtre de l'ancien vice-Premier ministre russe, abattu de quatre balles dans le dos en plein centre de Moscou vendredi soir, l'opposition a remplacé la manifestation contre la guerre en Ukraine initialement prévue par une procession de deuil.

    Avec nos correspondantes à MoscouVeronika Dorman et Muriel Pomponne

    Au départ, l’opposition devait défiler ce dimanche dans un quartier périphérique de la capitale, contre Poutine, contre la corruption, mais surtout contre la guerre en Ukraine. Dans sa dernière interview, Boris Nemtsov invitait ces concitoyens à se rendre à la manifestation pour protester contre l'« agression de Vladimir Poutine » en Ukraine. Il exprimait là un point de vue minoritaire, y compris dans l'opposition. 

    De tout cela, il n'est plus question désormais. La manifestation anti-crise, dont M. Nemtsov était le principal organisateur, est devenue une marche en son hommage. C’est maintenant une procession de deuil fortement encadrée par les forces de l'ordre et qui avance dans le centre de Moscou, vers l’endroit où l’opposant a été abattu vendredi soir, le Grand Pont de pierre, à quelques encablures du Kremlin.

    La foule progresse en silence, les gens ont les traits tirés, les yeux rougis et ils affluent de toute part. Ils portent des pancartes sur lesquelles on peut lire : « Je n’ai pas peur », ou encore « Propagande tue ». Il y a également des fleurs et beaucoup de drapeaux, qui sont normalement l’apanage de nationalistes et de patriotes. C’est une manière de dire : la Russie, c’est nous aussi.   

    Les réseaux sociaux révèlent le désarroi profond et la colère de l’opposition et de tous ses sympathisants, cette minorité que l’on appelle en Russie la « couche libérale » de la société. Ainsi, même le parti libéral Iabloko, qui s'était désolidarisé du mouvement, participe finalement à la marche. Les organisateurs ont demandé l’autorisation de défiler pour 50 000 personnes. Elles seraient au nombre de 70 000, selon eux.

    Nemtsov, « victime sacrificielle » selon Poutine

    Du côté de l'enquête, plusieurs hypothèses sont envisagées. Sont évoqués le mobile islamiste, un possible règlement de comptes ou encore un coup monté par des dissidents pour déstabiliser le pouvoir. Dans ce sens, le Kremlin a parlé de « provocation » au sujet de l'assassinat. Vladimir Poutine a promis que toute la lumière serait faite et que les auteurs du meurtre seraient « chatiés ».

    Dans cette hypothèse, M. Nemtsov aurait servi de « victime sacrificielle » de l’opposition, une expression introduite par Vladimir Poutine lui-même il y a trois ans, lorsqu'il avait prévenu que ses adversaires politiques avaient l’intention de tuer l’un des leurs pour ensuite jeter le blâme sur son gouvernement. Une déclaration qui donne la mesure du climat qui règne en Russie autour de ces questions depuis quelques années.

    Pour Alain Blum, chercheur au Centre d'étude franco-russe de Moscou, cette atmosphère délétère est à la source du drame. Cet assassinat montre selon lui « la permanence d'une violence contre toute personne portant une volonté de ne pas poursuivre la guerre en Ukraine, une volonté d'ouverture ».

    Et de préciser : « On est une société qui est parcourue par des tensions énormes, ce qui est le propre de toute société où il y a un pouvoir autoritaire qui domine. (Ce pouvoir) a créé des antagonismes, une tension très forte entre deux parties de la société. On est au cœur de ça aujourd'hui. »


    Le meurtre de Boris Nemtsov s’ajoute à une liste déjà longue de disparitions suspectes d’opposants politiques, de défenseurs des droits de l’homme ou de journalistes ces vingt dernières années.

    De haut en bas et de gauche à droite : Natalia Estemirova, Boris Berezovski, Sergei Yushenkov, Alexander Litvinenko, Boris Nemtsov, Stanislav Markelov, Sergueï Magnistki, Anastasiya Baburova, Anna Politkoskaïa... AFP PHOTO / NOVAYA GACETA HANDOUT / HERMITAGE CAPITAL MANAGEMENT

    De cette longue liste, le nom d'Anna Politkovskaïa est celui qui a le plus marqué les esprits. La journaliste de Novaïa Gazeta, tuée en 2006, dénonçait les exactions commises en Tchétchénie contre les civils par les forces russes. Et son journal a payé un lourd tribut à la liberté d’expression. 

    Cinq autres de ses collaborateurs sont morts assassinés, dont le reporter Igor Domnikov, tué à coups de marteau après la publication d’une enquête sur la corruption, ou encore Natalia Estemirova, par ailleurs militante pour les droits de l’homme, tuée par balles en 2009. Deux autres plumes de Novaïa Gazeta seront assassinées dans la même année. 

    Une année décidément sombre, puisque le 16 novembre 2009, c'est l’avocat Sergueï Magnitski, accusé de fraude, qui mourait à son tour en prison faute de soins médicaux.

    L’homme travaillait pour le plus grand fonds d’investissement étranger du pays, il avait dénoncé un vaste scandale d’évasion fiscale. L'affaire, comme tant d’autres, n’a jamais été résolue.  

    Certains opposants ont choisi l'exil mais ils ne sont guère plus à l'abri. On se souvient notamment de l'affaire Litvinenko, cet ancien espion empoisonné au polonium à Londres. C'était en 2006. Ou plus récemment en 2013 de l'oligarque Boris Berezovski ; fâché avec Vladimir Poutine, il a été retrouvé mort chez lui à Londres, sans que la justice britannique parvienne à trancher entre suicide ou assassinat.

    Mais, comme le rappelle Galia Ackerman, spécialiste de la Russie et invitée de RFI ce dimanche, il reste, dans l'opposition au Kremlin, encore beaucoup de leaders « prêts à se battre ».

    Si l'on se souvient des grandes manifestations de l'opposition, la plupart des ténors de cette opposition sont toujours là [...] Il y a une dizaine de têtes qui sont toujours là et qui sont prêts à se battre

    Galia Ackerman

    Ecrivaine, historienne, journaliste et traductrice franco-russe, spécialiste du monde russe et ex-soviétique.

    01/03/2015 - par Mariam El Kurdi Écouter

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