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RDC

RDC: l’implosion du M23 accentue le risque de «somalisation» du Kivu

Le chef politique du M23 en civil, Jean-Marie Runiga et le général Sultani Makenga, à sa droite, lors des obsèques, à Rutshuru, d'un officier tué dans un échange de tirs entre deux factions rivales du M23, le mardi 26 février 2013.
Le chef politique du M23 en civil, Jean-Marie Runiga et le général Sultani Makenga, à sa droite, lors des obsèques, à Rutshuru, d'un officier tué dans un échange de tirs entre deux factions rivales du M23, le mardi 26 février 2013. RFI

Une nouvelle escalade de violences s’abat sur le Nord-Kivu, tandis que le M23 se déchire entre factions rivales après le limogeage de Jean-Marie Runinga. Kris Berwouts, spécialiste de la République Démocratique du Congo, viens de passer trois mois dans la région des Grands Lacs. Il évoque un risque de «somalisation» du conflit, du fait de l’éparpillement des milices qui s’affrontent dans l’Est du pays.

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RFI : Kris Berwouts, vous êtes consultant, analyste sur la République démocratique du Congo. Comment expliquer le limogeage de Jean-Marie Runinga ?

Kris Berwouts : Disons que Runinga n’est peut-être pas vraiment une personnalité qui pèse dans les événements. Mais les autres raisons, si vous voulez, Bosco Ntaganda, le chef guerrier assez connu, s’oppose à Sultani Makenga, qui est l’autre leader militaire du M23.

Peut-être, pour replacer ces différents acteurs, peut-on rappeler que Bosco Ntaganda était le leader du CNDP. Et c’est du CNDP qu’est né le M23 avec Sultani Makenga...

Tout à fait. Le leader historique du CNDP est Laurent Nkunda. Il a été destitué en janvier 2009, en faveur de Bosco Ntaganda. C’est quelque chose qui n’a jamais été vraiment géré, ni digéré, dans les rangs du CNDP [Congrès national pour la défense du peuple, ndlr]. Le camp Nkunda a continué d’exister. Après le départ Laurent Nkunda, après son arrestation, ce camp était dirigé par Sultani Makenga. Entre les deux, il y a différentes divergences, disons, géographiques, claniques, mais aussi de vues.

Le limogeage de Jean-Marie Runinga n’est alors qu’un dommage collatéral d’une bataille de chefs qui dure depuis bien plus longtemps au sein du M23 et du CNDP ?

Tout à fait. Jean-Marie Runinga a dirigé l’aile politique. Mais comme vous le savez, la dynamique du M23 était quand même tout d’abord une dynamique militaire. Les représentants politiques étaient presque la décoration de table, pour parler avec une métaphore, sans trop d’irrespect. Ils ne pesaient pas sur les événements.

Peut-être peut-on préciser quelles sont les tendances de ces deux dirigeants. Vous parliez de divergences géographiques et claniques…

Le général Bosco Ntaganda.
Le général Bosco Ntaganda. Reuters

Les deux leaders sont des Tutsi inter-ethniques, des Tutsi du Nord-Kivu, mais ils appartiennent à des clans différents. La réalité des clans est une division très importante dans la communauté tutsie. Et donc, Sultani Makenga et Bosco Ntaganda appartiennent à des clans différents, et ils appartiennent aussi à des entités géographiques différentes. Makenga vient du territoire de Rutshuru, et Bosco Ntaganda de Masisi. Ce sont des divergences qui ne sont pas sans importance.

Et en dehors de ça, il y a une lutte de leadership aussi, qui tourne entre autres sur des choix stratégiques à faire. On a le sentiment depuis longtemps, que le groupe Makenga avait tendance à aller plus loin dans les négociations, dans les rapprochements avec le gouvernement, tandis que Bosco Ntaganda prenait des attitudes plus dures, ce qui pourrait avoir pour origine le fait qu’il y a un mandat d’arrêt international de la Cour internationale de La Haye, contre Bosco Ntaganda.

Le chef militaire de M23, Sultani Makenga, à Bunagana dans l'Est du Congo le 3 janvier 2013.
Le chef militaire de M23, Sultani Makenga, à Bunagana dans l'Est du Congo le 3 janvier 2013. REUTERS/James Akena

Est-ce que ce n’était pas ça aussi, qui est à l’origine de la création du M23, c'est-à-dire, d’une certaine manière, une mise à l’écart de Bosco Ntaganda, que ce dernier n’a finalement jamais vraiment accepté ?

La genèse du Mouvement M23 commence là. Tout à fait. Après les élections de novembre 2011, Kabila était dans une crise de confiance, non seulement avec la population, mais aussi avec la communauté internationale. Il se sentait obligé de faire un geste, et de délivrer Bosco Ntaganda, qui prenait des fonctions militaires très importantes malgré ce mandat d’arrêt international, aurait été considéré par les partenaires internationaux du Congo comme un geste important.

Au moment où Bosco Ntaganda a senti qu’il y avait un consensus autour de son arrestation, il s’est retiré sur le terrain, contre son arrestation. Et tout ce qui a suivi, comme mouvements du M23, commence avec ce retrait.

Ensuite il y a eu une reprise en main de cette mutinerie par Makenga.

Au moment où Makenga a rejoint la rébellion, elle a pris un envol important. Dès le début on a quand même senti, effectivement, que tout le monde n’était pas sur la même ligne, qu’il y avait des divergences importantes.

Et pourquoi est-ce qu’elles explosent maintenant, ces divergences ?

Le M23 paraît au bord de son implosion. Le Mouvement est très fragile pour le moment. N’oublions pas qu’il y a eu un accord-cadre qui a été signé dimanche à Addis-Abeba et qui mobilise non seulement les pays de la région, mais aussi la communauté internationale, même si c’est une abstraction.

Je pense qu’il y a des divergences stratégiques autour de ça, au sein du M23. Le sentiment qu’on a c’est que Sultani Makenga est prêt à signer un accord avec le gouvernement, tandis que Bosco Ntaganda n’avait pas du tout tendance à aller aussi loin que Makenga dans le contact, dans la négociation, dans le compromis avec le gouvernement.

Mais est-ce que Bosco Ntaganda peut vraiment négocier, s’il risque finalement d’être arrêté et envoyé à la CPI ?

C’est ça, tout à fait, le drame de Bosco Ntaganda. Le passé qu’il a fait qu’il est extrêmement difficile d’imaginer un futur avec des fonctions publiques dans l’immédiat, pas plus à moyen terme.

Comment se répartissent les forces entre Bosco Ntaganda et Sultani Makenga ?

Ça c’est vraiment une spéculation. Mais jusqu’à il y a peu, on avait l’impression que Bosco Ntaganda avait une prise très réelle sur une bonne partie des cadres militaires et des officiers. Mais c’est quelque chose qui n’est pas documentée.

Et qu’est-ce que ça va avoir comme conséquences, cette fragilisation du M23. Est-ce que ça ne va pas rendre encore plus compliqués les efforts de paix dans l’Est de la République démocratique du Congo ?

C’est bien possible. Peut-être que ça va accélérer le processus de ce que j’appelle depuis un certain temps la « somalisation » du Kivu : le fait que les combats ont lieu entre des groupes et des milices qui sont de plus en plus petits, qui sont de plus en plus difficiles à définir précisément, en termes d’agenda.

Ça, vous savez que c’est un mot – la « somalisation » – que les Congolais n’aiment pas beaucoup. Pourquoi est-ce que ça vous fait penser à une « somalisation » ?

Ce que l’on a vécu en Somalie, c’est que le conflit a commencé entre des camps bien distincts. Quelques camps géographiques et ethniques très clairs dans la guerre. Ensuite, les divisions ont commencé au sein de chaque camp. Et cette division, cette dispersion, est allée de plus en plus loin, à un moment où on arrive presque à des micro-milices, qui son extrêmement difficiles à localiser, à définir, à identifier.

Au Congo, malheureusement, c’est quelque chose qu’on sent venir depuis un certain temps. Aujourd’hui, l’implosion du M23 qu’on est en train de vivre ces jours-ci, est un bel exemple, un exemple malheureux. Ça va quand même dans cette direction. C’est un processus que j’ai vécu sur le terrain en Somalie, et que je vois venir aussi au Congo.

Est-ce que vous ne pensez pas que le gouvernement congolais doit se frotter les mains, à l’heure actuelle ? Ou est-ce que vous pensez, qu’au contraire, il regarde ces dissensions en étant un peu inquiet ?

Si le M23 disparaît comme menace, peut-être que pour le gouvernement il n’y aura plus de raisons de s’inquiéter. Peut-être qu’il ne va pas accélérer les différentes réformes sur lesquelles il est censé prendre l’initiative, y compris les réformes de l’armée, les réformes des institutions, par exemple la tenue des élections locales. Il y a un risque de ralentissement là-dessus aussi.

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