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Terrorisme

L'organisation EI «évolue d’une stratégie régionale à globale»

Mossoul en Irak, en août 2013.
Mossoul en Irak, en août 2013. AFP PHOTO / YOUTUBE

Le Français Hervé Gourdel, enlevé le 22 septembre, a été assassiné ce mercredi 24 septembre par un groupe algérien les Soldats du Califat, un groupe basé dans les montagnes de Kabylie, le cœur d’al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi).Ce groupe, contrairement à Aqmi, a prêté allégeance à l'organisation Etat islamique. Cet assassinat est-il un tournant du jihadisme en Afrique ? L'Etat islamique est-il en passe de détrôner al-Qaïda au Maghreb islamique ? Romain Caillet, consultant et chercheur sur l'islamisme, décrypte les derniers événements.

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RFI : Est-ce que l’on a franchi une nouvelle étape dans la stratégie de la terreur avec la décapitation d’un Occidental, en l’occurrence d’un Français, en territoire algérien, par un groupe qui vient de faire allégeance à l’organisation de l’Etat islamique ?

Romain Caillet : On n’a pas franchi une nouvelle étape mais c’est une extension de la terreur du territoire syro-irakien vers l’extérieur. Jusqu’à présent, l’organisation de l’Etat islamique était dans une logique de stratégie régionale. Depuis le dernier communiqué, il y a quelques jours, de son porte-parole Abou Mohamed al-Adnani, on évolue d’une stratégie régionale à une stratégie globale. Dans ce communiqué, il y a des consignes qui sont données à tous les pays aux groupes qui leur ont fait allégeance, en Tunisie, au Maroc, en Egypte, en Libye…

Mais en Algérie, d’où vient ce groupe les Soldats du Califat ?

En ce qui concerne ce groupe en Algérie, c’est l’aboutissement d’un long processus qui a commencé au mois de mars 2014 quand al-Qaïda centrale rentre progressivement en conflit avec l’organisation de l’Etat islamique, il y a un groupe d’Aqmi, qui s’appelle « Aqmi zone centrale », - dans le jargon d’Aqmi, cela signifie la Kabylie - qui dit soutenir l’Etat islamique. Puis, à partir de fin juin jusqu’à mi-juillet, il y a un processus qui va jusqu’à l’allégeance du cadi [juge religieux musulman, Ndlr] de « Aqmi zone centrale » à l’Etat islamique. Il y a une semaine exactement, ce groupe change de nom et devient l’Armée du Califat et, conséquence de tout cela évidemment, annonce son départ d’Aqmi.

Qu’est-ce qui explique cette allégeance à l’Etat islamique de la part de ce groupe algérien ?

Ce qui explique le fait qu’une partie d’Aqmi la quitte, c’est un parce qu’il y a un affaiblissement d’Aqmi en Kabylie. Il faut donc retrouver un nouveau slogan mobilisateur et le califat, c’est quelque chose qui parle à la base des sympathisants du courant jihadiste. Deuxième élément, il se peut que ce soit des gens au sein d’Aqmi qui n’étaient pas satisfaits de la place qu’ils avaient dans le mouvement, et qui là maintenant se disent, "on va être les premiers à former les troupes de l’Etat islamique en Algérie, donc le commandement nous reviendra". Enfin, il est fort possible qu’il y a eu des négociations, qu’il y a eu des discussions et que depuis quelque temps, ils ont réfléchi à des cibles de choix dès que l’Etat islamique donnera un signal.

Est-ce qu’on connaît le nombre de combattants de ce groupe les Soldats du Califat ?

C’est un groupuscule à ce stade. Ce n’est pas un groupe très important, mais il est fort possible qu’en utilisant les slogans de l’organisation de l’Etat islamique, en se mettant en scène ainsi dans les médias, ils deviennent rapidement plus importants. Et je n’écarte pas l’hypothèse d’un regain d’activités des groupes jihadistes en Algérie qui tireraient profit de la dynamique de l’organisation de l’Etat islamique.

Est-ce qu’on peut aussi craindre de nouvelles allégeances d’autres groupes comme le Mouvement pour l'unicité et le jihad en Afrique de l'Ouest (Mujao), le groupe armé Boko Haram qui sévit au Nigeria, et pourquoi pas d’autres branches d’Aqmi ?

Boko Haram, ce n’est pas très clair. Pour les sympathisants de l’Etat islamique sur les réseaux sociaux, le fait qu’ils aient proclamé le califat, c’est qu’ils faisaient allégeance au califat de l’Etat islamique. En ce qui concerne les autres pays, il y a l’ancien chef des tribunaux islamiques de Gao [Mali] qui a prêté allégeance à l’Etat islamique depuis cet été. Il n’y a pas vraiment de dynamique. En revanche au Maroc, il y a eu des allégeances dans les prisons récemment il y a quelques semaines. Il y a des jihadistes qui ont enregistré des messages prêtant allégeance à l’Etat islamique. En Tunisie, on annonce dans quelques jours une vidéo de la brigade jihadiste qui s’est formée dans les montagnes de Tunisie. Peut-être que cette vidéo va être l’occasion d’une allégeance à l’organisation de l’Etat islamique.

Mokhtar Belmokhtar [Algérien, jihadiste dans le Sahel et le Sahara], qui a quitté Aqmi pour d’autres raisons, lui a choisi une autre carte. On serait tenté de dire qu’il a misé sur le mauvais cheval : tandis qu’Aqmi en zone centrale avait pris position pour l’Etat islamique, Belmokhtar a pris position pour l’Egyptien Ayman al-Zawahiri [chef d’al-Qaïda]. Je pense qu’il avait l’idée de proclamer un Etat du Sahara qui aurait été une nouvelle branche d’al-Qaïda mais plus dans le Sahara.

Historiquement, il y a eu d’autres décapitations en Algérie. On se souvient des moines de Tibhirine en 1996, mais ces dernières années les mouvements jihadistes qui sévissent soit au Sahel, soit dans la Corne de l’Afrique, n’ont pas eu recours à cette méthode brutale d’exécution. Est-ce que cette décapitation peut être aussi un tournant ?

Les moines de Tibhirine ont été décapités par le GIA [Groupe islamique armé]. La décapitation en vidéo, c’est une méthode que n’a jamais utilisée al-Qaïda. C’est logique quand il y a un monopole en Algérie et au Sahel d’al-Qaïda, il n’y a plus ce genre de vidéo. Là maintenant, même si la vidéo n’est pas du tout sophistiquée, elle reprend tous les codes de l’Etat islamique : similitude dans le titre, similitude dans le montage de la vidéo qui commence par un discours de François Hollande, de même que les vidéos de décapitations des Américains diffusées récemment commençaient par un discours de Barack Obama et la décapitation de David Haines commençait par un discours de David Cameron. Et enfin, on ne voit pas l’acte. Cette vidéo, ça montre une vraie volonté d’allégeance.

Cette mise en scène de la décapitation risque-t-elle de modifier le fonctionnement des groupes jihadistes en Afrique ?

Les groupes qui sont déjà installés sont quand même assez réticents à prêter allégeance à l’Etat islamique. C’est plutôt s’il y a une dynamique qui se poursuit en faveur de l’Etat islamique qu’il faut attendre des scissions dans tous les lieux où Aqmi est implanté.

Plutôt l’émergence de groupuscules qui vont faire allégeance à EI ?

Et qui vont vouloir, pour se donner une présence dans les médias, frapper fort. Ces groupuscules qui vont se former un peu partout vont vouloir avoir de la médiatisation, vont vouloir faire leurs preuves devant l’Etat islamique et donc « remplir » les missions qui leur ont été confiées dans le dernier communiqué. Et c’est cela qui est dangereux.

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